‹ Le livreChapitre 57 sur 152 · I. Camille Flammarion, StcHa, pp. 4()8-i · texte numérisé non relu

I. Camille Flammarion, StcHa, pp. 4()8-i

'2. " Bouquin : livre ancien, livre d'occasion. EMminutif ironique derallemand biich (prononcez />omc). Se prend indifféremment en bonne et en mauvaise part. >• (Lorédan LarciiEY, ap. Ffrtiault, les Amoureux du livre, p. '245.) <. Saint- Ange. Ce serait une honte si, après avoir tant parlé de bouquin, je laissois oscliapper l'occasion d'apprendre de foy pourquoi on appelle ainsi les vieux livres. — Mascurat. J'ai autrefois observé, estant à Basle, que les Allemands appellent un livre Bue ou Bouc, comme quelques-uns prononcent; et d'autant que les plus anciens livres imprimés nous sont venus d'Allemagne, où l'impression fut trouvée.... cela a esté cause que les François voulant parler d'un vieil livre ont dit que c'estoit un Bw ou Bouquin, comme qui diroit un de ces vieux livres d'Allemagne, qui ne sont plus bons (ju'à faire des fusées. ■• (Gabriel Naudé, ap. Mouravit, op. cit., p. 393.) « Les bouquins, ce sont les sans-culottes des bibliothèques! ■• s'écriait Grégoire, dans son rapport sur les bibliothèques, en 1794. « Les bouquins, disait-il encore, oui, dans les bibliothèques, ce sera comme dans la société ! On n'ajtpréciera que les sottises bien habillées, les fadaises nobiliaires et autres, couvertes en maroquin, dorées sur tranche, tandis qu'on méconnaîtra ces pauvres livres mo-

et hautes considérations formulées à leur sujet par trois éminents bibliographes du siècle dernier, Hippolyte RiGAULT (1821-1 858), Edouard Laboulaye (18H- 1885) et le bibliophile Jacob (Paul Lacroix, 1807-1884): « Quoi de plus désirable que la passion des vieux livres? dit Hippolyte Rigault'. Non des rares et des coûteux : celle-là, c'est le privilège des riches et des enrichis; encore n'est-elle souvent qu'une passion factice et toute de vanité, une manière de donner à des millions un air intellectuel, chez les faux bibliophiles.... L'amour des vieux livres, humbles, mal reliés, qu'on achète pour peu de chose et qu'on revendrait pour rien, voilà la vraie passion, sincère, sans artifice, où n'entrent ni le calcul, ni l'affectation. C'est un bon sentiment que ce culte de l'esprit et ce respect touchant pour les monuments les plus délabrés de la pensée humaine ; c'est un bon sentiment que cette vénération pour ces livres d'autrefois qui ont connu nos pères, qui ont peut-être été leurs amis, leurs confidents. Voilà les sentiments qu'éveille dans le cœur l'amour des vieux volumes : aimable passion qui est plus qu'un plaisir, qui est presque une vertu.... On compte ses prisonniers avec un air vainqueur; on les range un par un sur

«lestes, dont les services pourtant compensent bien le misérable costume: » etc. (Eugène Despois. le Vandalisme révolutionnaire, chap. XVI, p. 21'2.) 1. Ap. MouRAViT, op. cil., pp. 170-172.

de modcstos rayons ; ils seront aimés, choyés, dorlotés, malgré leur indigence, comme s'ils étaient vêtus d'or et de soie. »

Et Edouard Laboulaye* :

«... Ces livres splendides et curieux ne sont pas faits pour ceux qui lisent ; ils appartiennent, par le droit de l'argent, à ceux qui, de Boileau, n'ont retenu qu'un seul vers, qu'ils ont pratiqué toute leur vie :

Cinq et quatre font neuf; ùte/ deux, reste sept.

« Adieu donc, chefs-d'œuvre de Pasdeloup, de Derome, de Niedrée, de Duru, de Cape, de Hauzonnet, beaux livres que j'ai admirés, mais que je n'osais toucher, tant vous étiez brillants d'or et de soie! A prendre les livrées de la fortune, vous voilà devenus volages et perfides comme elle. Que vous valez bien mieux sous une modeste couverture de basane ou de parchemin! Vous n'êtes pas alors ces bijoux que convoite le riche, ces raretés que les amateurs couvrent dor. Personne ne vous envie; vous n'avez pas de prix sur le marché; vous n'êtes que la voix de l'humanité, cette voix qui, au travers des siècles, amuse notre enfance, console et dirige notre âge mur, et, après nous avoir appris à bien vivre, nous aide à bien mourir.... Restez donc avec moi, pauvres livres de ma jeunesse, hirondelles blessées que j'ai

1. Études morales et politiques. Sur un catalogue, pp. 58.5- Ô8t>. (Paris, Charpentier, 1871 ; ô- édit.)

recueillies SOUS mon toit. Vous n'en sortirez quaprès moi, pour retourner aux quais d'où je vous ai tirés; vous y attendrez quelque maître aussi obscur, mais qui, lui aussi, vous aimera pour ce que lui diront ces pages que la lecture a fatiguées. Vous ne m'avez apporté ni la richesse, que je ne vous demandais pas, ni la gloire, qu'à vingt ans il était permis de rêver; mais vous m'avez donné des amis fidèles et qui, chaque jour, me sont plus familiers et plus chers : un Cicéron, un Dante, lin Shakespeare, un Milton, un Gorncillo, un Goethe, belles et nobles figures, grands cœurs encore plus que grands esprits, maîtres toujours prêts à nous guider et à nous soutenir au milieu des défaillances et des épreuves de la vie, qui, en nous apprenant ce qu'ils ont soufTert, nous apprennent aussi à haïr ce qu'ils ont maudit, à chérir ce qu'ils ont aimé, et nous enseignent enfin par leur exemple et leurs leçons que l'amour des Lettres n'est point un goût stérile, mais, sous un autre nom, Famour même de la justice et de la vérité'. »

Quant au bibliophile Jacob, qui a tant écrit et tant fait pour lamour des Lettres et l'amour des livres, voici l'apostrophe quil adresse aux vieux livres, aux bouquins, en quels termes émus il en parle- :

1. C'est aussi ce que nous avons dit dans notre préface, en traçant le plan de notre ouvrage : cf. t. I. pp. i et ii.

2. Ma République, A propos de ma République, pp. li-Kl. (Paris, Delahajs. s. d.)

' Salut, vieux livres, quels que vous soyez, vous qui tapissez les parapets de la Seine, depuis la Grève jusqu'aux Tuileries, vous (jui rivalisez avec les parfums du Marché aux Fleurs, vous qui changez de couleurs et de formes sous rintluence humide des brouillards de la rivière et sous les ardeurs du soleil de midi, vous qui passez sans cesse de mains en mains avant de trouver un père adoptif, vous qui reviendrez tôt ou tard à votre station en plein air, jusqu'à ce que vos ruines tombent pièce à pièce dans la hotte du chiffonnier; salut, vieux livres, mes amis, mes consolateurs, mes plaisirs et mes espérances!

« Vieux livres, vous êtes la dernière passion de l'être intelligent : le cœur qui a cessé de battre à tous les amours retrouve encore pour vous un battement, et le feu sacré de la bibliomanie ne meurt qu'avec le bibliomane; làge n'a pas de glaces capables de refroidir cette passion, qui a ses excès comme les autres, et qui n'encourt pourtant aucune censure civile ou ecclésiastique. »

Les poètes ont. de leur côté, maintes fois célébré le contraste existant entre le dehors et le dedans du Livre, entre le volume luxueux mais insignitlant et vide, et le bouquin pauvre et minable mais riche

d'art of d'enseignement. Ainsi Lamotte-Houdard

(1672-1751), dans sa fable des Deux Livres :

Côte à côte sur une planche.

Deux Livres ensemble habilaient.

L'un neuf, en maroquin, et bien doré sur tranche, L'autre en parchemin vieux que lès vers grignotaient. Le Livre neuf, tout fier de sa parure.

S'écriait : -< Ou'on m'ôle d'ici !

Mon Dieu, qu'il pue la moisissui'e!

Le moyen de durer auprès de ce gueux-ci?

Voyez la belle contenance Qu'on méfait faire à côté du vilain!

Est-il œil qui ne s'en offense?

— Eh! de grâce, compère, un peu moins de dédain. Lui dit le Livre vieux ; chacun a son méi'ite,

Et peut-être qu'on vous vaut bien.

Si vous me connaissiez à fond.... — Je vous en quiltc. Dit le Livre seigneur. — Un moment d'entretien, Reprend son camarade. — Eh! non; je n'entends rien.

— Souffrez du moins que je vous conte....

— Taisez-vous ; vous me faites honte.

Holà, mons du libraire, holà!

Pour votre honneur, retirez-moi de là! ■>

Un marchand vient sur l'entrefaile.

Demande à voir des livres. Il en voit. A l'aspect du bouquin, il l'admire et l'achète. C'était un auteur rare, un oracle du droit. Au seul titre de l'autre : <• O la mauvaise emplette! Dit le marchand, homme entendu.

Oue faites-vous de ce poète Extravagant ensemble et morfondu?

C'est bien du maroquin perdu. »

Reconnaissez-les bien; faut-il qu'on vous les nomme.

Ceux dont en ces vers il s'agit?

Du sage mal vêtu le grand seigneur rougit ;

Et cependant l'un est un homme.

L'autre n'est souvent qu'un habit'.

i. Lamotte-Houdard, Fables, les Deux Livres. (L'abbé

M. François Feutiault (1814-. . . .). qui a consacré au Livre deux importants et artistiques recueils de sonnets, « sonnets d'un bibliophile », — les Amoureux du livre et /es Légendes du livre, — oppose aussi, très justement et finement, dans les deux pièces suivantes, dédiées « A certains bibliomanes », l'extérieur du livre à l'intérieur, la beauté physique à la beauté morale, le corps à lame :

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