L'Année d'un ermite, pp. Sl-.'i'i
leurs, qui parfois me débauchent et me détournent de mon chemin, je me hâte de les fermer, de les écarter. Un long et profond entretien avec les sages, avec les forts, avec les maîtres, pourra seul me rendre la sérénité, me remettre sur la trace et dans la direction du vrai.... Je fais mon possible pour me tenir à égale dislance du dilettantisme, qui est la forme la plus raffinée de Torguoil intellectuel, et de l'étude proprement dite, qui exige, non plus la simple lecture, mais la recherche. Prendre du plaisir, soit. Je ne demande pas mieux, et quand je rencontre sur ma route les gaietés d'un Regnard ou d'un Rabelais, les songes grandioses d'un Cervantes ou d'un Shakespeare, je m'y laisse aller très volontiers. Pourtant, si ce plaisir m'est utile, s'il peut à un instant donné se changer en un bienfait pour d'autres, j'en jouis doublement. La marquise de Gréqui, cette spirituelle et verte vieille que Rousseau estimait fort, et qui, malgré sa dévotion, était du xvni« siècle jusqu'au bout des doigts, recommandait à son ami Sénac de Meilhan de lire moralistement. Elle avait raison, et je lui passe le barbarisme en faveur de ce que l'idée à d'excellent. A le prendre en ce sens, regardez-moi comme un liseur moraliste. »
Ici encore peut prendre place la lettre de Joubert sur les « livres anciens » et les « livres faits par des vieillards », ainsi reproduite et encadrée par Sainte-
LIVRES AîsClENS ET LIVRES NOUVEAUX. 167
Beuve ' de réflexions sur notre sujet même, sur l'amour et la passion des livres :
« La passion des livres, qui semble devoir être une des plus nobles, est une de celles qui louchent de plus près à la manie; elle atteint toutes sortes de degrés, elle présente toutes les variétés de forme, et se subdivise en mille singularités comme son objet même. On la dirait innée en quelques individus et produite par la nature, tant elle se prononce chez eux de bonne heure; et, bien qu'elle se mêle dans la jeunesse au désir de savoir ci d'apjirendre, elle ne s'y confond pas nécessairement. En général, toutefois, le goût des livres est acquis en avançant. Jeune, d'ordinaire, on en sent moins le prix; on les ouvre, on les lit, on les rejette aisément. On les veut nouveaux- et flatteurs à l'œil comme à la fantaisie; on y cherche un peu la même beauté que dans la nature. Aimer les vieux livres, comme goûter le vieux vin, est un signe de maturité déjà. M. Joubert, dans une lettre à Fontanes'', a dit : « Il me reste « à vous dire sur les livres et sur les styles une « chose que j'ai toujours oubliée. Achetez et lisez
i. Dans son article sur le célèbre bibliojjhile et érudit Gabriel Naudé. [l'urlrails lidrralrrs, t. IL pp. 485- i84 et S^O- 521.)
'2. C'est ce que nous venons devoir il y a un instant.
5. JoruEHT, Pensées et Correspondance, Lettre datée de Villeneuve-sur-Yonne, 5 noveinl)re I79i. t. 1. pp. 18-10. (Paris, Didier, I8r>'2.)
<■ les livres faits par les vieillards, qui ont su y met- « Ire loriginalité de leur caractère et de leur âs^e. « Jen connais quatre ou cinq où cela est fort remar- « quable : d'abord le vieil Homère; mais je ne parle « pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil « Eschyle: vous les connaissez amplement, en leur « qualité de poètes. Mais procurez-vous un peu « Varron: Marrulphi Formulée (ce Marculphe était « un vieux moine, comme il le dit dans sa préface « dont vous pourrez vous contenter) ; Cornaro, De '< In T7e sobre; j'en connais, je crois, encore un ou « deux ; mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir. « Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me « direz si vous ne découvrez pas visiblement, dans « leurs mots et dans leurs pensées, des esprits ' verts, quoique ridés, des voix sonores et cassées, « 1 autorité des cheveux blancs, enfin des têtes de « vieillards. Les amateurs de tableaux en mettent « toujours dans leur cabinet : il faut qu'un connais- « seur en livres en mette dans sa bibliothèque, » « Xulle part, reprend Sainte-Beuve, ce que j'appellerai l'idéal du vieux livre renfrogné, l'idéal du boi(quin, n'a été mieux exprimé qu'en cette page heureuse ; mais M. Joubert y parle surtout au nom de l'amateur qui veut lire. Il y a celui qui veut posséder. Pour ce dernier, le goût des livres est une des formes les plus attrayantes de la propriété, une des applications les plus chères de cette prévoyance qui
s'accroît en vieillissant; il a ses bizarreries et ses replis à l'infini, comme toutes les avarices. Les tours malicieux, les ruses, les rivalités, les inimitiés même qu'il engendre, ont quelque chose de surprenant et de marqué d'un coin à part. »
Une bonne remarque, un excellent conseil, relatif aux livres anciens et aux livres modernes, et c|ui résume bien la question, me semble être celui-ci :
Pour les ouvrages scientifiques, rechercher les volumes les plus récents, c'est-à-dire ceux qui enregistrent, tous les progrès et les derniers perfectionnements de la science ; pour les livres de littérature, s'attacher aux meilleurs, aux chefs-d'œuvre, si anciens qu'ils soient, la littérature classique étant, comme on l'a dit', toujours moderne.
1. Albert Collignon, Xotes et Réflexions d'un lecteur, p. 17. • .... Pour nous autres bibliophiles obstinés, plus retentit à nos oreilles le marteau des démolisseurs, plus nous devons nous a[)pli<iuer à défendre contre lui nos vieux livres. Leur amour est une dernière barrière à opposer à cette malfaisante passion pour le neuf à tout prix qui irritait déjà Milton, au point qu'il prétendait qu'il vaut presque autant tuer un homme qu'un bon livre {Areopagetica). Celui qui tue un homme, remarque le poète, tue une créature raisonnable, image de Dieu; mais celui qui détruit un bon livre détruit, pour ainsi dire, la raison elle-même, tue l'image de Dieu dans l'œil où elle habile. Beaucoup d'hommes vivent, fardeaux inutiles de la terre; mais un bon livre est le précieux sang vital d'un esprit supérieur, embaumé et religieusement conservé comme un trésor pour une vie au delà de sa vie.... • (Prince Augustin G.vlitzin, ap. Fertiault, op. cit., p. 215.)
Linfliicnce exercée par la lecture sur Tétat de noire esprit, sur les impressions, troubles, agitations, abattement, etc., que nous causent soucis et chagrins, n'est pas douteuse, et il serait superflu de citer des preuves de cette salutaire action. « Je suis
persuadé, écrit INI. Jules Le Petit (1845- ), dans
son charmant volume, l'Art iraimer /es livres et de les connaître^, qu'elles sont fréquentes, ces sortes de guérisons de Tâme par la lecture ; et, si Ton s'en rendait bien compte, le nombre des bibliophiles augmenterait dans de grandes proportions. »
« Trésor des remèdes de l'âme », cette adéquate et parfaite définition du roi d'Egypte Osvmandias' a été plus d'une fois reprise, plus d'une fois développée et commentée par les bibliographes.
« Dieu lui-même, qui a créé et qui chaque jour forme isolément le cœur des hommes, connaissait