‹ Le livreChapitre 7 sur 152 · Ap. S.\inte-Beuve, Portraits littéraires, t. III, p · texte numérisé non relu

Ap. S.\inte-Beuve, Portraits littéraires, t. III, p

3. Le mot est de Fénelon et non de Bossuet. « L'homme s'agite, mais Dieu le mène. » (Fénelon, Sermon pour la fête de l'Epiphanie, Œuvres cfiuisies, t. IV, p. 23 ; Paris. Hachette, 1862.)

« et Dieu le mène ». Tout le secret de la vie est là: il faut s'étourdir par l'action. De jour en jour, d'ailleurs, j'ai moins la peur d'être détrompé, et ma philosophie se fait toute seule. Je me suis aperçu que le bonheur, comme il faut l'entendre, n'est autre chose, quand on n'en est plus aux idylles, que le parti pris de s'attendre à tout et de croire tout possible. La vie n'est qu'une auberge où il faut toujours avoir sa malle prête. Cette théorie, qui est triste au fond, n'altère en rien ma bonne humeur. Elle me donne le droit de nepluscroirequ'àtrèspeude choses, de me fier aux idées plutôt qu'aux hommes, de rire des sots, de mépriser les fripons de toute nuance, de me réfugier plus que jamais dans Tidéale sphère du vrai, du beau, du bien, et d'avoir à cœur encore les bonnes, les vieilles, les excellentes amitiés de quelques fidèles. La beauté dans l'art, la moralité en politique, l'idéalisme en philosophie, l'affection au foyer,... il n'y a rien après. Je ne donnerais pas une panse d'à de tout le reste. »

Le philosophe Théodore Jouffroy (1796-1842), l'auteur de cette étude analytique si fouillée, si profonde, intitulée : Comment les dogmes finissent^ a écrit une page très émouvante et demeurée célèbre sous le nom de « la Nuit de Jouffroy », que le spiritualiste Edme Caro déclare avec raison « égale

1. Dans les Mélamjes philusuphiques, j»p. 1-1!). (Paris, Hachclle, 1800.)

aux plus belles pages qu'aient produites en ce genre les lettres françaises depuis Pascal' ». En voici le début :

« Je n'oublierai jamais la soirée de décembre où le voile qui me dérobait à moi-même ma propre incrédulité fut déchiré. .Jentends encore mes pas dans cette chambre étroite et nue, où, longtemps après rheure du sommeil, j'avais coutume de me promener; je vois encore cette lune à demi voilée par les nuages, qui en éclairait par intervalles les froids carreaux. Les heures de la nuit s'écoulaient et je ne m'en apercevais pas ; je suivais avec anxiété ma pensée, qui, de couche en couche, descendait vers le fond de ma conscience, et, dissipant l'une après l'autre toutes les illusions qui m'en avaient jusquelà dérobé la vue, m'en rendait de moment en moment les détours plus visibles.

« En vain je m'attachais à ces croyances dernières, comme un naufragé aux débris de son navire; en vain, épouvanté du vide inconnu dans lequel j'allais flotter, je me rejetais pour la dernière fois avec elles vers mon enfance, ma famille, mon pays, tout ce qui m'était cher et sacré ^ : l'inflexible courant de ma pensée était plus fort : parents, famille,

1. Ap. Larousse, Grand Dictionnaire, art. Doute, le Douteet -'•s victimes..., l. Vl p- 1165. col. ô.

•1. Cf. abbé CiALiANi, lettre du 21 septembre 1776 à Mme d'Épinay {Lettres, t. II, p. 245; Paris. Charpentier. 1881) : . L'incrédulité est le plus grand efîort que resjMit

souvenirs, croyances, il m'obligeait à tout laisser; l'examen se poursuivait plus obstiné et plus sévère, à mesure qu'il approchait du terme, et il ne s'arrêta que quand il l'eut atteint. Je sus alors qu'au fond de moi-même il n'y avait plus rien debout.

« Ce moment fut affreux, et quand, vers le malin, je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine, s'éteindre, et, derrière moi, s'en ouvrir une autre, sombre et dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec ma fatale pensée, qui venait de m'y exiler et que j'étais tenté de maudire...'. »

(le l'homme puisse faire contre son propre instinct et son goût. Il s'agit de se priver à jamais de tous les plaisirs de l'iniagiiiation, de tout le goût du merveilleux; » etc.

1. Th. JouFFROY, De l'organisation des sciences philosophiques, Nouveaux Mélanyes philosophiques, pp. 8.>84. (Paris Hachette. 1882.) On ne lira pas non plus sans intérêt les extraits suivants du même psychologue, relatifs à l'émancipation de la pensée : « Y a-t-il quelque chose de plus ridicule que d'en vouloir aux philosophes du xviii* siècle d'avoir pensé ce qu'ils ont pensé:' C'est comme si l'on se fâchait contre la toupie (jui tourne sur le fouet de l'enfant : ce n'est pas la toupie qui est coupable, c'est l'enfant. Ouand le peuple en France a su lire, pouvait-il ne pas lire? pouvait-il lire sans comprendre, et comprendre sans croire ou douter? Croire certaines choses, douter de certaines autres, n'est-ce point avoir une opinion? Et a-t-on jamais vu qu'une opinion, riilicule ou sublime, bonne ou mauvaise, manquât de représentants?... » Etc. (In.. De la Sorbonne et des phih)sophfS, Mclantjes philosojihiques, p. 51.) Et i)lus loin (j). 0-2) : •' Est-ce à dire que rien n'est absolument vrai ni absolument faux, (jue les opinions sont comme les modes, belles quand on les prend, laides quand on les quitte ? Nous

(lomme Proldhon (1809-1865)', JoutYroy se trouva ainsi amené et astreint à cette constatation : « Je ne ci'ois plus, je sais ou l'ignore, » aveu qui semble être le formulaire ou symbole de leur siècle et encore plus du nôtre.

L'historien des Orifjines du Christianisme, Ernest Renan (182r)-1892), est, sans conteste, un des penseurs et des maîtres qui ont le mieux pratiqué la religion des lettres, le mieux célébré ce culte de la justice, de la raison et de la vérité. Voici quelquesunes de ses déclarations : «... Je veux, dis-je, qu'on mette sur ma tombe : veritatem dilexi. Oui, j'ai aime la vérité; je l'ai cherchée: je l'ai suivie où elle m"a appelé, sans regarder aux durs sacrifices qu'elle m'imposait. J'ai déchiré les liens les plus chers pour lui obéir. Je suis sûr d'avoir bien fait. Je m'explique. Nul n'est certain de posséder le mot de l'énigme de l'univers, et linfini qui nous enserre échappe à tous les cadres, à toutes les formules que nous voudrions lui imposer. Mais il y a une chose qu'on peut affirmer, c'est la sincérité du cœur, c'est

sommes loin do le penser. Nous estimons qu'il est absolument vrai que deux et deux font quatre, et absolument faux que deux et deux font cinq; mais nous pensons aussi que jamais siècle n'a cru ni ne croira que deux et deux font cinq: nous pensons que jamais le faux ne peut devenir l'opinion d'une époque.... Ce n'est point de la vérité à l'erreur et de l'erreur à la vérité fjue voyage l'esprit humain, mais d'une vérité à une autre, ou. pour mieux dire, d'une face de la vérité à une autre face... •

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