Lettre du 15 janvier 1690. {Lettres, t. VI, p
si bon usage que vous, je ne voudrais point du tout qu'elle mît son petit nez ni dans Montaigne, ni dans Charron, ni dans les autres de cette sorte; il est bien matin pour elle. La vraie morale de son âge, c'est celle qu'on apprend dans les bonnes conversations, dans les fables, dans les histoires, par les exemples; je crois que c'est assez. »
Un point à remarquer, à propos des romans, c'est, — d'une façon générale, et à part, vu le nombre considérable de ces productions', à part de rares exceptions : la Princesse de Clèves, Télémaque^ G il Blas, Manon Lescaut^ Paid et Virginie^ Werther, Notre-Dame de Paris, Madame Bovary, etc., — le peu de durée de leur vogue, leur caractère d'« ouvrages d'actualité », essentiellement éphémères. Était-ce pour ce motif, cette précarité et fragilité, que Napoléon P' classait les romans dans « la potile
1. Déjà du temps de Charles Sorel (1.097 [:'] -1674) — el que serait-ce aujourd'hui! — on se plaignait de la suiabondante quantité et de l'inutilité des romans : •■ Aujourd'hui le recours des fainéants est d'écrire et de nous donner des histoires amoureuses et d'autres fadaises, comme si nous étions obligés de perdre notre temps à lire leurs œuvres, à cause qu'ils ont perdu le leur à les faire.... Grâce à nos beaux écrivains, le peuple, voyant tant de recueils de folie que l'on lui donne pour des livres, en a tellement ravalé le prix des Lettres, (|u'il ne met point de différence entre un auteur et un bateleur ou un porteur de rogatons, » etc. (Charles Somkl, If Berger extravagant, préface : voir la Vraie Histoire fi>rni(iue de Francion, avant-propos, page 5, note 2. (Paris, Delahays, 1858.)
littérature' »? Si agréable que soit pour bien des personnes la lecture des romans, — tellement agréable que Gray (1716-1771), le chantre du Cimetière de campagne, n'hésitait pas à déclarer que « rester nonchalamment étendu sur un sofa et lire des romans nouveaux donnait une assez bonne idée des joies du paradis- », — « on ne relit point un roman » : Vauvenargles (17I.>17 47) l'avait déjà constaté, et
1. •• Il y a deux sortes de liLlératures : la petite cl la grande. La petite littérature, c'est le roman, qu'il soit livre ou feuilleton. >• (Napoléon I", ap. Jean Darche, op. cit., p. 100.)
'2. Walter Scott, Notice sicr Le Sarje, ap. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, tome dernier (sans numéro). Table, p. 28. Une anecdote, rapportée par .lohn LinnocK {le Bonheur de virre, p. 50; Iraduction anonyme; Paris, Akan.lS'.)!), démontre éloi|Uf'mnient conil)ien peut être vif le plaisir causé par les romans, quelles puissantes émotions cette lecture peut engendrer. Il s'agit du livre de Richardson (1089-1761), Paméla ou la l'ertu récompensée. Dans un village d'Angleterre, de braves paysans avaient pris l'habitude de se réunir chaque soir chez le forgeron de la commune pour entendre la lecture de ce roman de Paméln, que ledit forgeron s'était procuré. Lorsqu'on fut arrivé au dernier chapitre, en voyant que l'héroïne, après nombre de tribulations, venait enfin d'épouser l'élu de son cœur et recevait la récompense due à son courage et à ses infortunes, toute l'assistance se mit à i»ousser dos hourras d'enthousiasme; puis tous de se précipiter en masse vers l'église, pour remercier le Ciel, et sonner les cloches à toute volée.' Il ne manquait que le chant du Te Deum, qu'auraient entonné des catholiques romains. Sur l'admiration et l'enthousiasme inouï et incroyable qu'a excités en France et partout au xviip siècle l'auteur de Paméla, de Clarisse Harlowe et de Grandisson, •< ces trois ouvrages dont un seul suffirait pour immortaliser un homme », voir VÉloge de Bidiardson, par Diderot.
la phrase est de lui'. Or, les livres qu'on ne relit pas ne se relient pas, ne se gardent pas, c'est un principe de bibliophilie ^
Écoutons encore j\Ime de Sévigxé : » J'ai apporté ici (aux Rochers) quantité de livres choisis, annoncet-elle à sa fille^; je les ai rangés ce matin : on ne met pas la main sur un, tel qu'il soit, qu'on n'ait envie de le lire tout entier; toute une tablette de dévotion,... l'autre est toute d'histoires admirables; l'autre de morale; l'autre de poésies et de nouvelles et de mémoires. Les romans sont méprisés et ont gagné les petites armoires. »
Le mépris était aussi le sentiment qu'éprouvait à l'égard des romans le prince de Ligne (1755-1814) : « Moi, qui ne lis jamais de romans, » avoue-t-il quelque part*.
S'il ne va pas jusqu'à les « mépriser », tous en bloc, DoLDAN ne se lait guère d'illusions non plus à leur endroit; il les compare à des « déjeuners de soleil » :
« Pour Corinne, écrit-il à l'une de ses correspon-
1. Vauvenargues, Réfloxions sur divers sujels, VII, Des romans: Œuvres rnmplèles, p. 478. (l'aris, Didot, i88.'>; in-8).
'2. « Un biblioj)hile ne conserve pas les livres qu'on lit une fois, mais seulement ceux qu'on relil avec plaisir el que par conséquent on relie... plus ou moins richement. ■■ (Jules Richard, l'Art de former une hihliothéciue, p. 159.)
~>. Lettre du mercredi 5 juin 1680. {Lettres, t. IV, p. 178.)
4. Prince de Lk;ne, Œuvres choisies, Mélanges pliilosophiques et humoristiques, De moi pendant la nuit, p. 150. (Paris, Librairie des bibliophiles, 1890.)
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dantes*, je comprends bien que vous n'y trouviez pas tout le plaisir que vous attendiez de cette lecture sur ce qu'on vous en avait dit. Le temps fait sur les romans ce que le soleil fait sur les plus belles étoffes. On ne peut pas conserver les couleurs de l'arc-en-ciel. Cela fait son effet à un jour donné et seulement ce jour-là.... Les romans se ressentent plus de ces révolutions du goût que les autres parties de la littérature, par cela môme que leur plus grand agrément consiste à mêler l'idéal à la vie de tous les jours. Quand le costume a vieilli, que les yeux, accoutumés à de nouvelles modes, le trouvent aisément ridicule, le pauvre idéal est un peu embarrassé de sa personne, et il prend l'air gauche, comme l'homme le plus distingué de manières serait gauche s'il était tout seul habillé à la mode de Louis XIV dans un salon d'aujourd'hui. Les tragédies de Sophocle ou de Racine, VIliade, VOdijssée, ne sont point exposées à cette décadence, parce que les mœurs mêmes sont des temps héroïques, et qu'on n'est pas tenté de les rapprocher de la vie privée qu'on connaît; là, les personnages ne courent pas risque de vieillir; ils ne sont pas de la même étoffe que nous; aussi ne sommes-nous jamais portés à un retour sur nous-mêmes ou sur ceux qui nous environnent en les voyant; nous savons bien qu'ils vivent dans le pur éther.... »
LA Mme Donné, lettre du i avril 1860. (Lèpres, t. IV.pp.lS-l.") )
La vraie lecture, c'est celle du livre. Le journal a sur le livre le désavantage d'être fait trop vite, forcément, — et ce qu'on fait vite, forcément encore et inévitablement, manque de soin et de maturité^; de ne parler presque exclusivement que de choses éphémères et d'une importance relative; de ne posséder enfin ni le format, ni la commodité et l'élégance du livre.
Bayle (1647-1706) était d'avis que « le journal n'est, pour ainsi dire, qu'un dessert de Vespril » ; et, ajoute Sainte-Beuve, qui rapporte ce mot% « il faut faire provision de pain et de viande solide avant de se disperser aux friandises" ».
1. El cependant combien de livres sont ■• journaux » en ce point! Mais ici la rapidité et la négligence ne sont pas essentielles à l'œuvre, elles ne jjroviennent que de fauteur; tandis que le journal, pressé par lactualilé, aiguillonné par la concurrence, est tenu de se hâter avant tout.