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DE LA RÉIMPRESSION

bibliotaphe. d'un « enterreur de livres ». En effet, semblable à l'avare qui cache son trésor, pareil à lamoureux qui ne confie sa belle à personne, le passionné du livre doit, logiquement et fatalement, garder pour lui seul, avec un soin jaloux, l'objet de sa tendresse.

Il est aussi — mais le fait est bien plus rare, heureusement — doublé parfois d'un hiblioklcpte, d'un « voleur de livres ». Ainsi Dibdin (1776-1847), l'un des plus célèbres bibliographes de l'Angleterre, nous avoue, dans une de ses lettres*, qu'il se félicite d'avoir pu rester seul dans une bibliothèque publique (celle de Strasbourg), « sans que sa conscience ait aucun reproche à lui faire », c'est-à-dire, sans euphémisme el tout nettement, sans avoir succombé à la tentation de glisser quelques précieux volumes dans ses poches-.

Ces fervents des beaux livres et des somptueuses reliures ont été durement malmenés par un chroniqueur du siècle dernier, Edmond Texier (1816-1887), qui a eu son heure de vogue.

1. La xxxv" : Révérend Thomas Frognall Dibdin, Voi/of/e hibliographique, archéologique el pillorestjne en France, traduit de l'anglais, avec des notes par Théodore Licouet et G.-A. Crapelet (Paris. Crapelet, 1825. 4 vol. in-8). Voir le tome IV, page SoO. et la note de Crapelet de la j^ige 170.

'2. J'ai recueilli, dans mon volume Amateurs et Voleurs de livres (Paris, Daragon, 190.3), les noms des plus fameux hiiliokleptes, et les anecdotes les plus piquante?; qui les concernent : je n'y reviendrai pas ici.

BIBLIOMANES ET BIBLIOLATRES. 219

« De tous les êtres créés par Dieu, dit-il', le bibliophile est, sans contredit, le plus égoïste et le plus féroce. La passion de l'or n'est rien comparée à celle du livre. Le public ne comprendra jamais toutes les passions malsaines qui agitent Tâme dun amateur de bouquins à la vue d'un exemplaire unique ou même noté comme rare sur les catalogues. Pour arriver à la possession de cet exemplaire, il n'est pas de lâchetés qu'il ne fît, et il en est quelquesuns qui iraient volontiers jusqu'au crime. Le fait suivant, qui s'est passé à Londres, démontrera mieux que tout ce que je pourrais dire à quels excès peut se laisser entraîner un homme bien né qui ne sait pas refréner le démon bibliographique.

« Deux gentlemen, grands amateurs, conviennent de faire fabriquer à frais communs chez Wiltigham le premier imprimeur de l'Angleterre, un livre qui ne sera tiré qu'à deux exemplaires; ils commandent le vélin, achètent des caractères neufs, surveillent l'impression et le tirage, et n'épargnent rien pour faire de ces deux exemplaires, enrichis de gravures originales, les deux merveilles de la typographie moderne. L'édition imprimée, tirée et brochée, est portée chez un relieur, qui donne aux deux volumes un vêtement splendide et de tous points semblable,

1. Les cliosc^ du temps présent, CollecLionnours cl Bil)liomanes, pp. lio-147.

et nos deux gentlemen entrent chacun en possession

de son trésor.

« Vous croyez peut-être que ces deux hommes sont heureux? Pas du tout : cehii-ci envie l'exemplaire de celui-là. A quelque temps de là, Tun des deux part pour la campagne ; l'autre se rend aussitôt, son exemplaire sous le bras, chez son ami absent, et prie la femme de cet ami de lui communiquer pour un instant le second exemplaire, afin de comparer les gravures de Fun avec celles de l'autre. La femme, sans défiance, livre le bouquin, que Tami semble feuilleter avec le plus grand soin, et dont il déchire, sans qu'on le voie, deux ou trois feuillets; après quoi il retourne triomphant chez lui, avec son exemplaire désormais uniijue.

« Cependant le propriétaire de lexemplaire lacéré revient, apprend la visite de l'ami, se doute de quelque chose, examine son livre, et intente un procès au lacérateur, qui est condamné à 2000 livres de dommages-intérêts. La Société des Bibliophiles veut à son tour rayer de sa liste le nom du coupable, mais il se présente fièrement devant elle et dit : « Quel est celui d'entre vous qui n'en aurait « pas fait autant que moi? — Au fait! » répliqua un des membres. Et son nom ne fut pas rayé.

« ... Le vrai bibliomane croit, comme Alexandre', que rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose à

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