L'auteur a sans doute voulu faire allusion ici à César
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faire, qu'il possède peu de chose tanl qu'il peut envier les trésors d'un autre. Un de mes amis, grand dénicheur de livres rares, m'a avoué qu'il avait élé pris d'un invincible désir de mettre le feu à sa propre bibliothèque, après avoir visité celle de M. le duc d'Aumale.... L'envie, la jalousie, l'appétence du bien d'autrui, tels sont les moindres défauts du bibliomane. »
Du bibliomane peut-être; mais le véritable ami des livres ignore ces rancunes, ces haines, ces farouches convoitises, cette rage, tous ces vilains et honteux sentiments. Il est, d'ordinaire, — surtout s'il ne sépare pas l'amour des livres de l'amour des lettres, — plus pondéré, plus réfléchi, plus calme. « Les amis du livre oublient volontiers, a remarqué Jules Janin', — et bien plus équitablement, bien plus exactement que ne vient de le faire Edmond Texier, — oublient volontiers... toutes les passions mauvaises, les vanités misérables, les ambitions malsaines, les petits honneurs, les petits devoirs : le vrai bibliophile est content de lui-môme et des autres. »
L'égoïsme et la férocité ne sont, d'ailleurs, pas
qui a dit, par la voix de Lucain, dans la Pharsale (livre II, vers 657, p. 46, collection Nisard) :
Nil actum credens, quum quid superesset agendiim.
1. Journal dea Débats, 17 septembre 1866, ap- Mouhavit, le Livre et la Petite Bihlintlièqve d'amateur, p. 68, noie.
plus le privilège des bibliomanes que des inventeurs, comme l'a bien prouvé Balzac dans sa Reclierche de rabsolu, — que de tous les amoureux et de tous les passionnés, tous les exaltés et tous les possédés — passionnés et possédés de la femme, de l'argent ou du pouvoir.
Nous allons passer en revue les plus curieux exemples de bibliomanie et de bibliolâtrie, — revue succincte et sommaire, qu'il eût été facile de prolonger, et qui^ demanderait à elle seule tout un volume.
Le célèbre helléniste Guillaume Budé (1467-1540) trouva moyen, le jour même de son mariage, de ne pas délaisser ses livres, ses muets trésors, et de passer au milieu d'eux « pour le moins trois heures », — ce qui ne l'empêcha pas, du reste, de devenir père de sept fds et de quatre fdles. C'est lui aussi, raconte-t-on, qui, pour ne pas quitter son cabinet et s'arracher à la page commencée, répliqua à un domestique, qui venait lui annoncer, tout haletant, que le feu était à la maison : « Ccst bien, avertissez ma femme. 'Vous savez bien que je ne m'occupe pas des affaires du ménage ' ! »
1. Cf. Bayle, Dictionnaire historique et critique ; Fertiault, /es Légendes du livre, pp. 95 et 199. — Une réponse analogue
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Il fallut pareillement enlever à ses livres, le matin de ses noces, un autre éminent helléniste et philosophe (lu xvi<^ siècle, Adrien Turnèbe (lol!2-lo<x)) : il avait oublié la cérémonie à laquelle il devait participer ce jour-là'.
Le savant imprimeur Frédéric Morel le Jeune (looS-lGôO), qui a été professeur au Collège de France et était aussi un acharné travailleur, terminait ses recherches sur le sophiste grec Libanius-, quand on \ int le prévenir que sa femme, pour laquelle, notez bien, il avait une réelle et très vive affection, et qui était alors dangereusement malade, demandait à le voir. « Encore deux mots, et j'y vais! » répondit-il. Mais les deux mots se prolongèrent plus que de rai-
fut. dit-on, faite par Corneille à un « jeune liomme. auque il avait accordé sa fille, et que l'état de >es afTaires mettait dans la nécessité de rompre ce mariatre ••. Ce jeune homme se jirésenle un matin chez Corneille, et pénètre jusfiu'à son cabinet de travail : « Je viens, monsieur, lui dit-il, retirer ma parole, et vous exposer les motifs de ma conduite. — Eh! monsieur, réplique Corneille, ne pouviez-vous, sans m'interrompre, parler de tout cela à ma femme? Montez chez elle ; je n'entends rien à toutes ces affaires-là.... • (Helvktius, De l'esprit, Discours IV, chap. i, t. II, p. 278, note: Paris, Chasseriau, iH±2.)
1. Fertiault, op. cit., p. 199; et Ambroise FinMix-DiDOT. Essai sur la typor/raphic, col. 786.
2. Né à Antioche vers 314, mort vers Tan 400. Libanius fut un des derniers défenseurs, et le plus éloquent, du paganisme contre l'envahissement de la religion chrétienne. Il enseigna toujours la modération, l'indulgence, la sagesse, et compta, parmi ses auditeurs, l'empereur Julien, saint Basile et saint Jean Chrvsostome.
son, et le même messager accourut lui dire que la malade venait d'expirer. « Hélas! j'en suis bien marri, car c'était vraiment une bonne femme! » soupira Frédéric Morel en se replongeant dans ses livres'.
L'érudit abbé Goujet (Ifi97-1767) mourut de douleur d'avoir été contraint de vendre sa bibliothèque. On en a dit autant ou à pou près do Scaliger et de Pal ru-.
\. CL Ambroise Fip.min-Didot, op. rit., coL 807. En même temps que cette anecdote relative à Frédéric Morel, G.-A. Cba- PELET, dans ses Éludes pratiques et littéraires sur la typographie [pp. 147-148, noie), nous en conte une autre, concernant son père, qui était prote et correcteur à Timprimerie de Sloupe, une des plus importantes de Paris à la fin du xviii^ siècle. Charles Crapelet « était, dans toute l'étendue (lu terme, esclave de ses doubles fonctions, et tellement jiréoccupé des intérêts des ouvriers, que, le jour même de ses noces, vers minuit, il quitta la compagnie, pour aller corriger des épreuves qu'il savait être attendues par iesim- ])rimeurs. Ma mère, — continue fï.-A. Crapelet, — m'a raconté ce fait, et toute rinquiétude que causa la disparition subite du marié. Le grave Stoupe, qui était dans la confidence de son Charles, comme il l'appelait, se divertit quelques instants de l'embarras visible de la personne la plus intéressée dans l'événement, mais il ne larda pas à rassurer tout le monde. Vers trois heures du matin, le marié revint partager les plaisirs de la réunion. ■•
2. Fertiault, Drames et Cancans du livre, p. 264. « Amis, voulez-vous connaître un des grands malheurs de la vie? Eh bien! vendez vos livres. » (Joseph Scaliger. ap. Fer- Ti.\LLT, les Amoureux du livre, p. 288.) Et Jules J.\mn {ap. Id., ibid.) : « Celui-là qui veut connaître en un seul bloc toutes les misères d'ici-bas. qu'il vende ses livres : BUdiotheram veyidat'. -
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Au milieu des troubles de la Ligue, le docte médecin Jacques Golpil ou Gopile (....-1564), professeur de botanique à Paris, voit sa bibliothèque mise au pillage, et il en meurt de désespoir '.
Le publiciste et libraire Colnet du Ravel (1768- 18ô2), l'auteur de rArt de dîner en ville, à l'usage des gens de lettres, succomba de même au chagrin qu'il ressentit en voyant « llotter sur la Seine les livres de l'Archevêché », après le sac de cet édifice, livres ({uil avait été chargé jadis, par le cardinal F'esch, de mettre en ordre, et dont il avait rédigé le catalogue *.
Le philologue strasbourgeois et helléniste passionné Richard Brunck (1729-1 805), ({ue des revers de fortune obligèrent, en 1 791 , à se défaire d'une partie de sa bibliothèque, et qui dut recourir, en 1801.
1. MiCHAiD, Biographie ttuirerselle, art. Goupil; et MolraviT, op. cit., p. 589: •• ...Jacques Gopile, le docte médecin du XVI- siècle, dont Scévole de Sainle-Moithe n coinpris l'éloge dans le premier livre de ses charnianles petites notices, datées, à Poitiers, de 1598. ■>
2. Larousse, op. cit. C'est le brave et spirituel Colnet, surnommé " l'Ermite de Belleville •>, connu de tout Paris pour sa sobriété et pour •■ ne jamais dîner en ville ■. qui réjjliqua, tout en mangeant sur le coin d'uni^ table, — un jour que le riche et peu scrupuleux Etienne, de l'Académie française, tentait de l'amener à trafiquer de sa plume, et lui disait : " Mais comment pouvez-vous vivre avec d'aussi chélifs gains (pie les vôtres? Comment faites-vous? — Vous voyez, monsieur Etienne, voilà conmient je m'y prends : je dîne de deux œufs durs. ■• (Cf. Tenant de Latour, Mémoires d'un hibliovlUle, p. 550.)
LE LIVIIK. J. II. 15
à ce même expédient, demeura inconsolable de la perte de ses bien-aimés livres : « Quand on parlai! devant lui de quelque auteur qu'il avait possédé, les larmes lui venaient aux yeux. De ce moment, les lettres grecques, qui lui avaient valu sa réputation, lui devinrent tout à fait odieuses. » Il mourut peu après la dernière vente, le dernier coup '.
Forcé, lui aussi, de mettre ses livres aux enchères, le prince Camerata (xix*^ siècle) se brûle la cervelle aussitôt après la dispersion de ses chers trésors ^
Un Américain, M. Bryan, nous conte M. Jules Claretie^, avait fait don, il y a quelques années, à la Bibliothèque de l'Arsenal, d'une magnifique collection de livres romantiques, parmi lesquels se trouvaient un exemplaire du célèbre Paul et Virginie, de Curmer, « sur chine, avec le chiffre de Jules Janin, J./., couronné de roses, sur la reliure pleine, » et une Noire-Dame de Paris, sur chine également, d'une valeur de quinze mille francs. Un jour on annonça à M. de Heredia, administrateur de ladite
\. MiCHAUD, op. cit.
2. Jules Janin, ap. Fertiault, lea Légendes du livre, pp. Vki et 202. Un autre grand seigneur du même temips, le comte de Labédoyère, dont tous les bouquinistes des quais connaissaient bien « le sac et le chien mouton », s"imaginant qu'il était fatigué de ses livres, les vendit, <■ puis passa le reste de sa vie à courir après dans les ventes et à les racheter à tout prix, comme autant denfaiits prodigues qui auraient fui de la maison paternelle •■. (Firniin Maillard, les Passiuv.nés du livre, p. 125.)