‹ Le livre d'Abd-el-Kader intitulé: Rappel à l'intelligent, avis à lChapitre 2 sur 33 · TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

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Uhistoire politique et guerrière d'Abd-el-Kâder est connue de tous. Sa lutte contre notre possession d'Afrique, ses efforts pour grouper autour de lui les tribus africaines et reconstituer une nationalité arabe, sont inscrits dans nos annales militaires. L'Émir voulait faire en Afrique, à treize siècles de distance, ce que Mahomet, dont il dit des-

cendre , avait accompli en Arabie : réunir sous une même bannière des tribus sans lien, sans cohésion, et recomposer un empire. Mahomet n'avait à combattre que des nationalités affaissées, vieillies; il disposait d'un peuple neuf, à la foi ardente, aguerri depuis longtemps dans les combats de tribu à tribu et prêt à s'enrôler sous son étendard religieux. Abd-el-Kâder essayait des forces nouvellement disciplinées, contre la première nation du monde, depuis longtemps savante en l'art de la guerre et disposant de ressources immenses. L'issue de la lutte n'était pas douteuse, et puis Dieu conduisait en Afrique le génie de l'Europe et sa civilisation.

Nous n'avons donc pas à nous occuper de la vie militaire d'Abd-el-Kâder ; de nombreux écrits nous y ont initié [1]. Mais le philosophe, le savant, nous appartiennent, et il nous a paru utile et intéressant de le faire connaître sous cet aspect tout à fait nouveau.

C'est au château d'Amboise que l'illustre captif

reprit sa vie littéraire. Comme ces hommes qui, leur rôle politique terminé, revieaneat avec amour à leurs études premières et exercent encore sur leur époque une autre influence, celle de Tesprit, Àbd-el-Kâder, dépouillé de tous ses autres titres, en a conservé un que la fortune ne pouvait lui ravir, celui d'homme de lettres, le plus beau de tous. Il est à remarquer que, même au milieu des préoccupations de la guerre, il trouvait encore le temps de se renfermer avec ses livres. A la prise de Maskara, une de ses plus vives douleurs fut de voir sa bibliothèque tomber entre nos mains. C'est qu'Abd-el-Kâder est essentiellement un homme d'étude, de méditation.

Rendu à la liberté en 1852, il vint à Paris où l'attendait l'accueil le plus sympathique [2]. On se rappelle l'espèce d'ovation qu'il reçut de ce peuple qui admire toujours les hommes de valeur et qui les oublie si vite. Avant de se rendre à Brousse, il demanda à se faire admettre au nombre des membres de la Société asiatique. A peine arrivé

à sa destination, il s'occupa d'un ouvrage à offrir à cette Société pour lui payer en quelque sorte sa bienvenue, et, comme il le dit lui-même, pour lancer sa flèôhe au milieu des flèches. Il adressa son manuscrit [3] au président de la Société asiatique, M. Reinaud, membre de l'Institut. Cet honorable savant, qui a fait, sur la composition de rÉmir, un rapport inséré dans le Moniteur du 9 juillet 1855, a donné ce manuscrit à la Bibliothèque impériale afin de le rendre accessible au public. C'est là que j'en ai pris connaissance : le vif intérêt que j'ai trouvé à la lecture de cet ouvrage, son importance déjà signalée par M. Reinaud, le nom célèbre de l'auteur, m'ont déterminé à en publier la traduction.

Ce livre offre d'autant plus d'attrait que la philosophie arabe est encore peu connue en France [4]. Ce n'est que dans ces dernières années qu'elle a été l'objet de quelques travaux importants. M. S. Munk, dont tous les écrits portent le cachet de la vraie science, a inséré dans le Die-

tionnaire des sciences philosophiques de M. Franck, en une série (Tarticles, une histoire de la philosophie arabe, et M. Ernest Renan a publié Averroès et rAverroïsme. Ce sont, si je ne me trompe, les deux seuls orientalistes qui se soient occupés en France, d'une manière spéciale, de la philosophie arabe. D/autres orientalistes ont cependant écrit sur cette matière, entre autres le savant historien, M. Michel Amari, qui nous a fait connaître, pour la première fois, un philosophe arabe-espagnol du 1111* siècle , Ibn Sab'in [5] ; mais ils n'ont publié que des fragments.

Ce fut au temps des Abbassides que les études philosophiques commencèrent chez les Arabes. Le kalife El-Mamoun chargea des ambassadeurs d'aller chercher en Grèce les livres des philosophes et des savants et les fit traduire en syriaque et en arabe. A partir de cette époque, le mot fUsafet (philosophie) fut appliqué spécialement h rétude de la philosophie grecque. Mais, comme le fait remarquer M. E. Renan [6], le véritable mou-^

Digiti

vement philosophique de l'islamisme doit se chercher dans les sectes théologiques. La philosophie arabe, celle que produisit l'étude des philosophes grecs, eut pour représentants, en Orient, El-Kindi au IX* siècle, Avicenne et El-Farabi au x% et en Espagne, Ibn Badja, Ibn Tofaïl et Ibn Rochd au xii'. S'il est vrai que ces hommes, à tête encyclopédique, originaux sous plus d'un rapport, n'étaient, pour ainsi dire, que des disciples d'Aristote ou de ses commentateurs néo-platoniciens^ il se trouva cependant un philosophe qui se fit une méthode personnelle, le célèbre El-Gàzali, au XI' siècle [7], sceptique mystique. A cette exception on pourrait peut-être en ajouter d'autres, si nous connaissions mieux les écrits philosophiques des Arabes, si nous avions à notre disposition les traités originaux dont nous connaissons à peine les titres.

Quoi qu'il en soit, voici un philosophe arabe contemporain dont le livre porte sans doute des traces de la philosophie grecque, comme on pour-

rait le dire des ouvrages de nos néo-platoniciens modernes, mais qui n'en est pas moins Tœuvre d'un esprit supérieur sachant penser par lui-même. Dans ce livre, intitulé : Rappel à rintelligent, avis à fmdifférent, Âbd-el-Kâder examine toujours à un point de vue élevé , et souvent avec originalité, des questions de philosophie, de religion, d'économie politique, de philologie, d'histoire et d'ethnologie. Plaçant l'homme au-dessus de tous les autres êtres et lui donnant la science comme signe de perfection, l'Émir s'élève avec force contre les jouissances matérielles et exalte les jouissances de l'esprit. En parlant du bonheur qu'éprouve le savant qui vient de découvrir la solution d un problème, il s'écrie : Les sultans, les fils de sultans, sont bien loin d'une aussi noble jouissance!

Dans l'application de la science à la vie sociale, il nous montre, comme bases fondamentales, l'agriculture, le tissage, la bâtisse, et le gouvernement par lequel s'établissent et se conservent les sociétés. Il distingue deux souverainetés : l'une tempo-

relie, celle des rois; l'autre spirituelle, celle des Oulamas. Passant ensuite à la suprématie relative des sciences, il met l'agriculture au-dessus de la bijouterie, celle-ci au-dessus de la tannerie; et dans l'ordre intellectuel, la philosophie au-dessus de la linguistique : l'une ayant pour organe la raison et l'autre l'ouïe. Plus loin, dans une analyse de l'esprit, source de la science, il classe les hommes suivant leurs degrés de science ou d'ignorance, traite de la diversité, de l'inégalité des esprits, et proclame la perfectibilité de l'homme.

En psychologie, Abd el-Kâder raisonne comme nos philosophes modernes les plus spiritualistes. Il analyse, en les comparant les uns aux autres et montrant la nécessité de leur ensemble, les divers sens par lesquels Vème perçoit les sensations, et c'est avec un grand soin et d'une ma* nière très-précise qu'il distingue la sensibilité, des facultés qu'il appelle entendement, esprit ou raison. La sensibilité ne fait que percevoir les sensations, dit-il, elle est improductive;

l'esprit seul produit les idées, il découvre ce qui est caché, comprend le passé, le présent, l'avenir, et s'élève aux idées générales, à la connaissance de Dieu. Au sommet de Téchelle des sens, ou plutôt indépendamment des sens extérieurs, il en découvre un qu*il appelle le sens intérieur participant ou comparatifs qui est comme le juge, l'arbitre des perceptions ; c'est à peu près ce que les psychologues modernes nomment comparaison, jugement. Au-dessus de la sensibilité, mais au-dessous de la raison, qui est la faculté suprême, il place le discernement ou l'entendement. Ici le philosophe arabe semble se rapprocher de la classification de Kant, qui admet, comme on le sait, trois facultés distinctes : la sensibilité, l'entendement et la raison.

En parlant de l'esprit spéculatif ou d'examen et de l'esprit pratique, il reproche aux Français de négliger la spéculation des choses divines ; mais il admire leur esprit d'application aux arts et à l'industrie. A cette occasion, il cite l'opinion d'un

de nos savants sur la nature de la lumière et présente à ce sujet des observations critiques qui ne sont peut-être pas à la hauteur de la science européenne, mais qui ne laissent pas d'être assez ingénieuses.

Après la psychologie, la morale : l'Émir présenta un tableau succinct des vertus dont l'harmonie constitue la. perfection de l'homme : la prudence, la justice, le courage et la tempérance. Chacune d'elles est définie avec précision, et presque dans les mêmes termes que dans le De Of ficus de Cicéron. Il énumère les vices contraires à ces vertus, et dans lesquels l'homme tombe lorsque, par excès ou par défaut, il dépasse ou n'atteint pas la limite de la sagesse. Mais quand ces quatre vertus s'harmonisent en lui, il mérite d'être roi du monde, de servir de guide à toutes les créatures; s'il aies défauts contraires, il est indigne de rester parmi les serviteurs de Dieu, il doit être banni du pays.

Dans rénumération des sciences utiles, il com-

prend parmi celles qui se rattachent à Torganisation sociale, Tarpentage appliqué à la répartition des terres, l'art militaire, la jurisprudence, la législation. Sous le rapport des arts utiles, il divise les hommes en trois classes : les agriculteurs et les artisans, les soldats et ceux qui interviennent entre eux au moyen des échanges, c'est-à-dire les commerçants. Parmi les sciences nuisibles^ il signale la magie, les sortilèges, les horoscopes, et attaque ainsi librement les préjugés répandus chez les orientaux en général et les musulmans en particulier.

Mais pour TËmir, les sciences utiles, les vertus morales ne constituent pas la perfection, ne suffisent pas au bonheur de Thomme ; il est une science supérieure, indispensable pour arriver à ce but, c'est la connaissance de Dieu, la plus noble des sciences. Il arrive ainsi à traiter de la prophétie ou de la révélation. Dans cette partie importante de son livre, l'Émir raisonne comme nous le faisons sur la religion révélée. La prophétie, dit-il, est

au-dessus de la raison qui, livrée à ses seules forces, ne peut arriver à comprendre la science des prophètes; mais la science divine n'est pas en opposition avec la science humaine. Ainsi les lois de l'Islam défendent de thésauriser sans donner une part aux pauvres , d'employer l'or et l'argent à faire des vases, et de prêter à intérêt. Ceux qui enfreignent ces lois disent: Ne suis-je pas libre d'enfouir un argent que j'ai acquis par mon travail, alors que les autres dormaient? Ne puisje pas employer mon or et mon argent à l'usage qu'il me plaît d'en faire, puisque je l'ai gagné? Ne puis-je pas prêter à intérêt, lorsqu'il y a consentement de l'emprunteur? Ce raisonnement semble juste; mais le rôle de l'or et de l'argent, deux métaux sans utilité par eux-mêmes, est de servir d'intermédiaire dans les transactions : l'or n'est pas un but, mais le moyen d'arriver à tout but : il est fait pour circuler; il n'a pas été créé pour Amrou ou Zeïd : la thésaurisation est une injustice : Dieu a mis la vie des pauvres à la charge des

Googk

riches : cette prohibition religieuse est donc conforme aux lois de la raison. A cette occasion, TÉmir développe incidemment le rôle important de Tor et de Targent dans les transactions commerciales. Revenant au caractère de la prophétie, il trouve que c'est faire preuve d'ignorance que d'interdire l'exercice de la raison dans les sciences divines et que c'est se faire illusion que de se contenter de la raison seule. La prophétie, en eCTet, est un œil qui vient s'ajouter à l'œil de la raison : celle-ci est imparfaite, il lui faut le couronnement divin; d'où la nécessité de l'alliance de la foi avec la raison. Ne croirait-on pas entendre, de la bouche d'Âbd-el-Kâder, la première proposition doctrinale de la Congrégation de Vlndex : m, La foi est au dessus de la raison ; mais comme elles viennent toutes les deux de Dieu, il n'y a pas de dissentiment entre elles; il y a accord et secours mutuel. » Sur cette question, Abd-el-Kâder parle comme un théologien de Sorbonne; il est en parffûte communion de doctrines avec le Pape.

L'Émir fait remarquer l'analogie de la prophétie avec la poésie, la musique, le rêve, et Fassimilation que Ton pourrait établir entre les miracles des prophètes et les phénomènes de la nature. N'y a-t-il pas, dit-il, en astronomie, en médecine, en physique, une foule de faits qui sont incompréhensibles à la raison elle-même? Mais, la raison est capable de démontrer l'existence de Dieu. Les corps sont finis, ditril, et se présentent sous deux formes : l'une produite par le hasard, telle serait celle d'un morceau de vase cassé ; l'autre qui nécessite un agent, telle est la forme d'une aiguière qui a un orifice large, un cou étroit et une anse. On voit qu'elle a été façonnée pour l'utilité et qu'elle ne doit pas son existence au hasard. 11 en est ainsi du monde, c'est l'œuvre d'un créateur. Après avoir établi les fondements de la prophétie sur la tradition, Abd-el-Kâder fait un parallèle remarquable entre les trois religions principales : le mosaïsme, le christianisme et l'islamisme. La loi de Moïse est matérielle, celle de

Jésus spirituelle, celle de Mahomet réunit ces deux caractères. Mais ces trois religions n'en font qu'une; elles ne diffèrent que par diverses prescriptions réglementaires ou de détail. Les prophètes sont comme les hommes qui ont le même père et plusieurs mères : ils reconnaissent tous le même Dieu, quoique appartenant à des communions diverses. Ils ne sont pas venus pour controverser avec les savants et les philosophes. Du moment que la croyance à l'unité de Dieu et à la créalion du monde est respectée, que la terre soit sphérique ou plane, que le corps humain soit composé de quatre éléments, que le ciel ait treize couches ou plus ou moins, rien dans ces idées n'est contraire à la science des prophètes. Celui qui dit que cette opinion est impie pèche contre la religion. << Si les musulmans et les chrétiens, dit Abd-el-Kâder, m'écoutaient, je ferais cesser leur antagonisme, et ils deviendraient frères à l'extérieur et à l'intérieur, » Enfin, lorsqu'il a fait la part de chacune de ces religions,, s'il arrive à conclure

que la loi islamique est la dernière qu'un prophète ait pu promulguer, il réserve au futur Messie l'accomplissement de l'œuvre religieuse.

L'Émir attaque les athées et réfute cet argument : Que le certain vaut mieux que le douteux, le monde présent que le monde futur. Que de choses, dit-il, ne fait-on pas dans un but incertain, parce que la prudence et le simple bon sens le conseillent! L'étudiant ne se fatigue-t-il pas dans le présent pour acquérir un jour une science qu'il n'atteindra peut-être pas? Le chasseur qui fait de longues marches est dans le doute s'il rencontrera du gibier. Enfin, si ce qu'on dit de l'autre monde est un mensonge, qu'aurai-je perdu? La jouissance d'une vie de courte durée; mais s'il existe ua monde futur, je puis être jeté au feu éternel. Tout ce passage rappelle le fameux pari de Pascal.

La dernière partie du livre d'Abd-el-Kâder est consacrée à la philologie, à l'histoire et à l'ethnologie.

L'homme est sociable de sa nature ; mais pour qu'il s'associe, il faut qu'il puisse faire connaître

sa pensée à son associé. Par quel moyen? Par le signe, la parole, et récriture qui est supérieure aux deux autres. Le signe et la parole ne peuvent se faire comprendre au loin, l'écriture se fait entendre de rOrient à l'Occident ; c'est par elle que s'accroît le trésor des sciences, que se perpétuent les livres divins ; elle fixe les paroles des anciens dont les écrits servent ensuite d'exemples aux générations nouvelles. Deux choses constituent le monde et la religion : le sabre et la plume ; mais la plume a la suprématie. Oh ! que le poëte a bien dit : « Le kalam , depuis qu'il a été taillé, a pour esclave le sabre depuis qu'il a été affilé ! »

L'Émir passe ensuite en revue les écritures des divers peuples et touche en passant à la grande question de l'origine des langues : il place le syriaque à la tête de tous les autres idiomes dans lesquels, dit-il, il s'est infiltré comme l'eau dans le bois.

En traitant de la composition des ouvrages, Abd-el-Kâder blâme le dédain que témoignent cer-

tains hommes à l'égard des travaux scientifiques des contemporains. N'est-il pas absurde de dédaigner les livres des véritables savants, parce qu'ils sont nouveaux? Ce mépris ne vient que de la jalousie. Que Dieu bénisse le poëte qui a dit : « A celui qui dédaigne le contemporain et pense que le pas est dû aux anciens, dis-lui : Cet ancien a été nouveau, et ce nouveau deviendra ancien. » Les conséquences des principes n'ont pas de limite fixe; les spéculations des esprits sont indéfinies; le monde est vaste comme une mer débordante, et le flux divin n'a ni interruption ni fin. L'Émir indique ensuite les divers genres d'ouvrages, selon qu'ils s'adressent aux savants, aux étudiants ou à la classe intermédiaire ; il signale la variété des sujets à traiter, et à cette occasion il donne aux auteurs de très-sages conseils, entre autres celui-ci : Qu'un auteur qui a fini son livre, ne le laisse pas échapper de ses mains, ni publier, avant de l'avoir perfectionné, mis soigneusement en ordre et relu

attentivement; car celui qui compose s*eocpose:i\ tend

le cou au blâme ou à la louange. La composition qu'il trouve la plus difficile est celle que fait un auteur dans une langue qui lui est étrangère : « Je m'étonne, dit-il, et mon admiration est sans bornes, en voyant l'habileté des savants de France dans cette matière. »

Au commencement de l'islamisme, les musulmans ne s'occupaient pas de composition, ils se contentaient de retenir par cœur les ouvrages, suivant ainsi l'exemple des anciens Arabes; mais quand le Korân se fut répandu , la nécessité d'en fixer le texte et le sens fit recourir à la composition des livres. Puis, par le moyen des traductions des livres grecs, toutes les sciences devinrent familières à la nation arabe.

Abd-el-Kâder consacre, le dernier chapitre à l'histoire sommaire des divers peuples qui se sont fait le plus remarquer par leur aptitude aux sciences, et, sous ce rapport, il n'oublie pas de mettre à un très-haut rang lesArabes, mais il faut dire qu'il oublie encore moins les Français, qui, dit-il.

ont éclipsé les Grecs et les Romains et sont devenus, surtout depuis le commencement du siècle, un modèle pour tous les peuples. Il termine son livre par une classification des hommes, eu égard à la diversité de leur esprit, selon les climats des pays qu'ils habitent.

Le progrès de l'humanité , la perfectibilité de l'homme sont des mots qui se retrouvent souvent sous la plume d'Abd-el-Kâder. Certes, le philosophe arabe ne se montre pas fataliste dans son livre : aussi croyons-nous que l'on a beaucoup exagéré la portée de ce fatalisme dont on accuse les peuples orientaux, et qu'on se trompe, par exemple, lorsque l'on considère cette doctrine comme l'unique cause de la décadence de l'empire arabe, alors que cette grande ruine peut s'expliquer par tant d'autres causes, ne fûtrce que par le jeu et les hasards des combats. Toutefois, on ne peut disconvenir que la résignation des musulmans aux faits accomplis, leur tendance à ne reconnaître dans ce qui arrive que le résultat fatal des décrets

divins, sorte de joug religieux imposé à leur librearbitre, n'aieut pu entraver l'essor de leur volonté, de leur puissance, et contribuer jusqu'à un certain point à leur chute; tandis que le plein exercice de la liberté a développé, chez les peuples de l'Europe, cet esprit d'investigation, de recherche, qui fait le perfectionnement, la force et la durée des nations.

Le livre d'Abd-el-Kâder se rattache , quant au fond, aux questions les plus importantes de la Science, et, on peut le dire, tant qu'il reste dans les généralités, dans les aperçus philosophiques, il montre une grande portée de vue; mais lorsqu'il arrive aux faits, l'esprit critique ne vient pas au secours de son érudition. Il n'en pouvait guère être autrement :1a critique historique, même chez les Européens, étant une science toute moderne. Quant à son style, il est simple , précis , exact, comme il convenait à la matière qu'il avait à traiter : la forme est adaptée au fond. On ne trouve un peu de recherche de style que dans sa préface, et,

en cela, il a suivi l'habitude des auteurs arabes qui, dans cette partie de leurs ouvrages, emploient des mots d'un usage peu fréquent.

Je me suis efforcé de rendre avec exactitude les idées de l'Émir, d'en faire un calque pour ainsi dire. Mais tous les livres qui roulent sur des abstractions, même quand on les étudie dans sa propre langue, sont très-difficiles à comprendre; aussi ai-je rencontré bien des obstacles avant de parvenir à rendre en français ce livre de philosophie arabe; je n'ai épargné aucun soin pour les surmonter. Le devoir du traducteur ne se bornant pas à une simple interprétation, j'ai ajouté à ma traduction des notes et des éclaircissements pour faire connaître les points de contact des idées de l'Émir avec les nôtres, discuter quelquesunes de ses opinions, et présenter, sur certains faits inexacts, des rectifications que m'a rendu faciles la proximité des grands dépôts de livres.

L'impression que laisse la lecture de l'œuvre d'Abd-el-Kâder, c'est que les idées morales et reli-

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gieuses des peuples ne sont pas aussi opposées qu'on se l'imagine communément; elles ne se montrent divergentes qu'à travers le prisme de l'ignorance et du préjugé; mais quand elles nous sont transmises par un esprit supérieur, combien nous paraissent faibles les barrières qui séparent les races et les empêchent de se confondre dans une même communion de sentiments ! Que leur a-t-il manqué le plus souvent pour arriver à la conciliation, sinon d'avoir pu se connaître, s'entendre et établir entre elles le commerce de l'intelligence?

Les orientalistes modernes ont donc une mission civilisatrice, celle de concourir par leurs études spéciales à cette grande œuvre du rapprochement de l'Orient avec l'Occident. Aussi, lorsqu'un musulman célèbre, le représentant le plus éclairé et le plus illustre de l'Islamisme au xix** siècle, est venu adresser à la France sa pensée philosophique, nous avons cru que c'était un devoir pour nous de la reproduire dans la langue

d'une nation, toujours prête à reconnaître chez les autres, même chez un ancien ennemi, la noblesse du courage et l'élévation de l'esprit.

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