‹ Le livre d'amour de Sainte-Beuve,Chapitre 135 sur 166 · Chroniques parisiennes,^. i · texte numérisé non relu

Chroniques parisiennes,^. i

alliés naturels de Mérimée et de Sainte-Beuve; la rancune opiniâtre de Victor Hugo Tentraînait plus sûrement encore. Sainte-Beuve, — tant il tenait à ce fauteuil! — ne recula plus : il s'adressa à Victor Hugo lui'?nême ^ipouv obtenir que le chef des romantiques lui donnât sa voix et déterminât Vigny à se retirer! 11 faut lire toutes les lettres à Cousin qu'a récemment publiées M. F. Chambon, pour bien suivre le détail de ses démarches, pour voir avec quelle fièvre il les multipliait et l'importance qu'il attachait à se concilier Victor Hugo. A la fin de février, ou plutôt au commencement de mars, il écrivait :

Ce samedi.

Cher Monsieur Cousin,

J'irai causer demain avec vous. Je ne reste pas inactif, je m'occupe de cinq douteux. Mérimée et moi allons de conserve et nous nous aidons ; ainsi, ne croyez pas, si je ne vous ai pas vu, que je m'oublie à rêver. J'agis, mais surtout aux endroits faibles. Je crois mes affaires en aussi bonne situation que jamais, mais c'est toujours à bien peu de chose que tient le succès et c'est cepeu que je m'efforce de gagner. A demain, cher monsieur Cousin ; croyez à mes sentiments de respectueuse amitié.

Puis deux jours après :

Ce lundi matin.

Cher Monsieur Cousin,

J'ai vu, en vous quittant hier, M. de Saint-Priest. Il est allé le soir chez Hugo, non sans avoir vu au préalable M. de Vi-

gny. Il a trouvé celui-ci abattu et modeste et il a rendu le second à peu près neutre. Je vais ce matin moi-même chez Hugo. Je vous informe de tout ceci, non point pour que vous ne parliez pas de votre côté, mais pour que vous sachiez l'état des négociations entamées. M. Mole va être prévenu également. Ainsi, veuillez porter les derniers coups à la rencontre. • Mille respectueuses et reconnaissantes amitiés.

Et le lendemain :

Ce mardi matin.

Cher Monsieur Gousln,

Tout marche. J'ai vu hier à huit heures du soir M. Hugo ; un quart d'heure après est arrivé M. de Vigny. On a causé deux heures durant et Hugo a parlé à Vigny sur son intérêt mieux que je n'aurais pu faire. Hugo, je dois le dîre, a été parfait et il a accepté franchement une proposition qui était faite de même. Je les ai laissés causant. Je cours ce matin chez M. Mole. S'il consent, comme j'espère l'obtenir de son amitié, à faire aujourd'hui une démarche auprès de Hugo (car, par malheur, il n'y a pas de séance d'Académie comme nous aurions cru), s'il consent, dis-je, à aller causer de l'affaire chez Hugo, je ne doute pas que le succès ne soit complet, l'amourpropre de Vigny satisfait et la garantie jugée sufiisante. J'aurai encore à obtenir de mes amis la ratification de cette garantie pour leur première voix future à Vigny. Mérimée est de concert avec moi dans tout ceci ; nous ne nous séparons pas. Hugo, sans accepter Mérimée aussi pleinement, le subit, le prend, au point où Ton est, comme le seul rival possible de Bonjour. — Voilà tant bien que mal expliqué l'état des choses. La suite à demain.

Mille respectueuses amitiés.

Et le lendemain :

Mercredi matin.

Cheu Monsieur Cousin,

M. Mole a vu hier soir Victor Hugo : tout est réglé entre eux : il ne s'agit plus que d'avoir le oui de de Vigny. C'est l'objet et le but de cette journée. J'ai vu M. Mignet et l'ai prévenu de l'état des choses : il est très important pour moi que M. Mignet soit dégagé par Vigny et puisse voter au premier tour. Hugo voterait au premier tour également. Demain vous saurez le reste.

Mille respectueuses amitiés.

Et le lendemain enfin :

Jeudi matin.

Cher Monsieur Cousin,

Avant hier soir, M. Mole est en effet allé chez Hugo : ils sont tombés parfaitement d'accord. C'est Vigny seul qu'il s'agissait de convaincre. Hier soir, Vigny est allé chez Hugo et il y aura eu une longue et opiniâtre conférence. J'ignore encore le résultat : vous le saurez à l'Académie de la bouche de Hugo, qui, s'il a réussi comme je n'en désespère pas, aura obtenu de pleins pouvoirs. Dans tous les cas, la négociation n'aura pas échoué, puisqu'elle nous aura valu Hugo à Mérimée et à moi.

Mille respectueuses amitiés *.

Tout cela s'était passé dans le plus grand secret, si bien que, à la veille du scrutin, le public ignorait

1. Lettres ine'diles de Prosper Mérimée^ s. 1. (Dorbon, rue de Seine), 1900,

encore les conventions conclues. Le National du 8 mars prophétisait l'élection de Vatout et assurait que Victor Hugo voterait pour lui, afin de complaire au roi et de devenir pair de France ^ Pourtant le 14 mars, Sainte-Beuve obtenait 21 voix, contre 12 à Vatout et 3 à de Vigny. Victor Hugo avait tenu parole : l'auteur An Livre d'amour était élu!

Mais il le payait cher! Avoir été obligé de revenir en quémandeur, à cette maison de la Place- Royale d'oii il avait été chassé, oii il avait refusé naguère de se présenter en ami après la mort de Léopoldine, invoquant alors sa dignité chatouilleuse ; avoir dû implorer la protection de cet homme qu'il avait outragé jadis par ses acles, qu'il venait d'outrager à nouveau en imprimant ses vers, qu'il injuriait enfin dans ses notes secrètes ; ôtre contraint de reconnaître que ce rival « avait été parfait », contraint de se proclamer son obligé : quelle humiliation ! quelle revanche pour le mari ! Et après cela, le lendemain du succès dont il lui était redevable, Sainte-Beuve avait l'audace d'écrire, d'un ton dégagé, à M"^ Olivier :

Me voilà nommé et content, bien fatigué de ce torrent, très touché des témoignages universels. Il y a eu vers la fin une

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