Chroniqves parisiennes^ p
2. Sainte-Beuve ne se faisait pas d'illusions sur les dispositions de Hugo. La veille du scrutin, il écrivait à Olivier : « J'ai contre moi Hugo, Thiers, très peu pour moi Lameirtine. » {Revue des Deux Mondes, 2 août 1904, p. 603.)
place de Delavigne et l'élection dut être renvoyée à un mois. Il y avait eu sept tours de scrutin ; au dernier, Sainte-Beuve avait obtenu 17 voix, Vatout 16, Alfred de Vigny 3 ; et la majorité requise était de 18.
Sainte-Beuve fut très affecté de son demi échec ; et il s'en expliquait avec amertume dans une lettre h Victor Pavie^
Que vous dire, cher Pavie, en retour de vos belles paroles? Vous aurez vu qu'au moment où je recevais votre lettre, j'étais en proie à la lutte académique la plus acharnée. Bien que sans issue, elle a été honorable pour moi. On avait tout employé pour Vatout (de la part du roi); de plus un ami à moi, M. Pasquier, était malade et sa voix me serait revenue. Enfin la voix obstinée à de Vigny qui m'a opposé son veto jusqu'à la fin a été celle de Victor Hugo ; lui-môme a proclamé son vote hautement ; voilà, cher ami, où nous en sommes venus. J'ignore l'avenir et si je pourrai l'emporter. Au cas de défaite, je me retire sous ma tente et reprends ma plume de critique pour ne plus la quitter. Nous voilà loin de la poésie, des souvenirs touchants et de cette piété que devait réveiller la pensée présente des morts. La vie est ainsi faite ; c'est pour cela qu'il peut devenir doux et facile de la quitter ^..
1. BiRÉ, Viclor Hugo après iS30, II, 62. — Cf. la lettre à Olivier du 29 fémer : « Cette affaire académique serait trop longue, et fastidieuse à vous écrire dans tous ses détails. Qu'il vous suffise de savoir qu'il n'eût fallu qu'une voix de plus pour réussir et que Victor Hugo m'a constamment et hautement refusé la sienne, en annonçant qu'il votait moins pou?" Vigny que contre moi... » {Revue des Deux Mondes, 1" août 1904, p. 604).
La même colère, — et en plus rhumiliation de se voir opposer un si piètre rival, — percent encore dans son avis à Olivier, pour la chronique de sa Revue :
Pas de réflexion, sinon celle-ci, si vous voulez : à voir les choses de loin et au point de vue du public littéraire, une hésitation si prolongée peut paraître au moins singulière ^
Enfin, dans des notes intimes, tantôt il épanchait son dépit et sa colère ^ tantôt il afl'ectait de prendre la chose en philosophe •'^ ; en réalité comme le dit Doudan, il « séchait sur pied ^ ».
Dans la séance du 14 mars, on devait aussi remplacer Nodier, mort trop peu de temps avant le 8 février pour que l'Académie eût pu songer dès lors à lui donner un successeur. Mérimée avait posé sa candidature. Il était tout naturel que Sainte-Beuve songeât à se liguer avec lui pour coaliser autour d'eux tous ceux que leurs doctrines littéraires devaient rendre hostiles aux Vatout, aux Casimir Bonjour, aux Aimé-Martin ou aux Onésime Leroy^.
Mais il y avait un double obstacle : la candidature de Vigny pouvait provoquer une scission parmi les