Victor Hugo à Guernesey (Juven, éditeur
LE LIVRE b'AMOUR DE SAINTE-BEUVE 147
rehaussée de tous les agréments de la toilette, de Téclat des diamants et des bijoux de grand prix dont la comblait un prince étranger milliardaire, qui poussait pour elle la générosité jusqu'à la folie. La cupidité pouvait donc être, à cette époque, étrangère à toute tentative de séduction ; mais, coquette et galante, l'actrice se faisait un plaisir d'humilier ses rivales et de vaincre les scrupules de conscience du jeune auteur, qui aimait sa femme, dont on proclamait la bonté. M™« Hugo, confiante en l'amour du père de ses enfants, n'avait aucune inquiétude sur la fidélité conjugale de son mari; elle souffrait néanmoins, mais silencieusement, de ses absences qui, depuis quelques mois, se multipliaient et se prolongeaient. Aux doux et amoureux reproches qu'elle lui faisait sur le changement dans ses habitudes, jadis si réglées et si correctes, il répondait qu'il était obligé, dans l'intérêt de ses finances et surtout dans celui de sa gloire, de donner une grande partie de son temps aux soins professionnels et aux artistes qui demandaient des conseils nombreux et fréquents sur les parties délicates de leurs rôles; il devait rester presque en permanence au théâtre lorsqu'une pièce était en répétition et enfin, il était souvent contraint de faire des voyages en province pour donner les instructions nécessaires aux directeurs qui se proposaient de monter une de ses pièces. A la fin, tout s'éclaircit; — une indiscrétion, une surprise, n'importe... Le malheur entra dans la maison. Délicate et nerveuse, M™« Hugo souffrit toutes les affiictions d'une îlme loyale trompée, et trompée par qui? Par son mari, par Victor, le seul homme aimé, le seul admiré dans sa vie, son génie; le coup était cruel. Dans son désespoir, elle se crut perdue. Que devenir maintenant? Elle n'était capable d'aucun reproche violent; elle était toujours à lui, sa servante soumise, incapable de lui exprimer une indignation pour sa faute, sans qu'elle sentît immédiatement le besoin de pardonner. Seule, elle en ressentirait les conséquences, elle en mourrait peut-être, mais elle ne se
plaindrait pas ; elle allait Jusqu'à se demander si elle-même n'avait pas quelque reproche à s'adresser : Peut-être ai-je manqué de soumission et ai-je froissé ce grand esprit, me disait-elle. C'est par elle-même que j'appris, beaucoup plus tard, le martyre qu'elle avait enduré, frappée par le plus effroyable des malheurs, en pleine jeunesse, dans le rayonnement de sa beauté sculpturale et de sa bonté accueillante. Elle me dit combien elle avait souffert depuis de longues années de l'indifférence de son mari et de ses injustices, sans s'être jamais plainte.
Ce témoignage ^ — peu suspect de partialité pour Hugo^, — établit du moins, comme le témoignage du Litre d'amour, qu'avant sa liaison avec Juliette, le poète était irréprochable. En revanche, il tait ce que nous ont appris toutes ces lettres écrites à Sainte-Beuve en 1830, en 1831, en 1832. Pendant ces années-là, Victor Hugo a su qu'un autre avait éprouvé de Tamour pour sa femme et
1. H réfute aussi l'histoire, — d'ailleurs invraisemblable, — que raconte Albastella d'après une personne anonyme qui l'aurait tenue d'Alexandre Dumas père, en personne {Figaro^ 12 janvier 1897). Ce serait Alexandre Dumas qui aurait formé la liaison de Juliette et de Victor Hugo; et il l'aurait fait à la prière de M™* Hu^o, rendue par sa santé incapable d'être autre chose qu'une amie pour son mari. — Une dame inconnue et Alexandre Dumas père, la caution n'est pas bourgeoise.
2. Pourtant, M. Chenay, parlant des infidélités de Victor Hugo (p. 126, sqq),me paraît faire une erreur. Il raconte comment, quand Adèle « avait vingt-six ans », deux maîtresses de Victor Hugo, M"'^... et Juliette, se rencontrèrent au rendez-vous de l'une d'elles et se livrèrent à un pugilat en règle. — Adèle ayant dix-neuf ans en 1822, lors de son mariage, cela aurait eu lieu en 1829. Mais il est certain que Victor Hugo ne s'est lié avec Juliette qu'en 1833. La date tout au moins est donc fausse.
qu'elle ne l'avait point repoussé. Dans cette crise, en dépit de lui-même, il n'a pu conserver intactes sa tendresse et sa confiance d'autrefois. Et lorsque Juliette, abandonnant son prince milliardaire, laissant vendre ses bijoux et ses meubles, lui eût offert de sa sincérité une preuve irréfutable, alors, son cœur blessé s'est jeté vers elle, et il s'est donné tout entier. Certes, je ne dis point qu'il l'en faut louer; pourtant n'a-t-il pas droit à quelque indulgence ?
Les amis de Victor Hugo s'affligèrent, pour sa femme etpour lui ^ Sainte-Beuve (quel titre avait-il pour se faire le défenseur de la vertu?) fut un des plus indignés. Indisposé contre Hugo, il lui arriva de prêter plus facilement l'oreille aux rapports qu'on lui faisait. Parmi les lettres, — toujours très amicales, — du poète, il en est une, de février, où Victor Hugo se défend d'avoir jamais rien dit qui ait pu blesser Sainte-Beuve.
C'est notre devoir de ne jamais ajouter foi une minulc aux comméraf?es qu'on pourrait colporter de vous à moi et de moi à vous, tantôt bêlement, tantôt perfidement. Vous ne doutez pas, n'est-ce pas, mon ami, que jamais votre nom ne sort de ma bouche que comme il en doit sortir, avec Teffusion de l'amitié, de l'admiration et de la tendresse la plus
1. Voir la lettre de Pierre Fouchcr, le beau-père de Victor Hugo, à sa sœur (27 juin 1833j. E. Lemaitrr, le Livre éfamonr^ Reims, Michaud, 1895.
fraleiiielle... Toutes les fois qu'on essaiera de venir vous dire que j'ai parlé de vous autrement que comme un frère, dites simplement: cela n'est pas*.
Je me demande si ce n'est pas à cetépisode, ou à un épisode de ce genre, que se rapporte la pièce du