‹ Le livre d'amourChapitre 2 sur 2 · SAINTE-BEUVE & VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE & VICTOR HUGO

Dévoiler les secrets du cœur, les joies intimes; initier les indifférents à des bonheurs passés ou perdus, c'est plus que délicat. Alfred de Musset a dit :

Les morts dorment en paix dans le sein de la terre ; Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints. Ces reliques du cœur ont aussi leur poussière ; Sur ces restes sacrés ne portons pas les mains !

Ces réflexions me venaient à l'esprit, chaque fois que j'étais tenté de parler d'un livre de Sainte-Beuve, lequel fit grand bruit il y a quelque cinquante ans. Voici mes scrupules levés par un article de ce charmant et spirituel

homme de lettres que les années n'atteignent pas, dont les souvenirs sont toujours aussi frais, aussi gracieux, et dont le cœur de poète reste jeune, en dépit de son acte de naissance daté de

Arsène Houssaye, dans le numéro du Journal, 28 février 1895, commence une série d'articles, sous la rubrique : Souvenirs de Jeunesse, et le premier a pour titre : Être aimé ! Sainte-Beuve et le Livre & Amour.

Pourquoi ne pas écrire, à mon tour, ce que je sais de ce recueil de poésies, et ce que les autres m'en ont appris ? Que ma plume soit aussi légère que possible, et Dieu me garde de diminuer, en quoi que ce soit, le mérite si éclatant des personnalités littéraires qui doivent m'occuper.

A diverses époques, on a beaucoup parlé de cette rarissime brochure ; de nombreuses questions ont été posées, à son sujet, dans Y Intermédiaire; les réponses ont été faites ; on a prié les curieux de se reporter au livre de Pons : Sainte-Beuve et ses inconnues; au Livre de Bord, d'Alphonse Karr; aux Guêpes, du même auteur, etc.

Aussi bien, la discrète réserve des initiés du Livre d'Amour a-t-elle le droit de disparaître devant la détermination, prise par Sainte-Beuve,

de faire imprimer des poésies qui auraient dû demeurer dans le gros cahier in-quarto qu'il appelait ses Poisons, et dans lequel il consignait toute espèce de notes mordantes et crues, telles qu'elles venaient sous sa plume. C'est l'auteur de Volupté qui a lui-même étalé, volontairement, au grand jour, son aventure amoureuse; c'est lui qui a publié le Livre d'amour, qui l'a offert à des amis ! Voilà la mauvaise action, pire que tous les méfaits de Don Juan.

Sans nul doute, on voudrait, en traitant un pareil sujet, glisser à la surface, effleurer à peine les profils qu'on rencontre en chemin. Une gracieuse et belle figure plane au-dessus des poésies qu'elle a inspirées ; que n'est-il possible de la laisser dans l'ombre, entourée du voile mystérieux qui aurait dû l'envelopper toujours !

Sainte-Beuve, au surplus, nous met à l'aise pour parler de lui, puisqu'il comprenait ainsi la manière de faire d'un biographe :

On ne saurait s'y prendre, dit-il quelque part, de trop de façons et par trop de bouts pour connaître un homme, c'est à dire autre chose qu'un pur esprit. Tant qu'on ne s'est pas adressé, sur un auteur, un certain nombre de questions et qu'on n'y a pas répondu, on n'est pas sûr de le tenir tout entier... Que pensait-il en religion ? Comment était-il affecté du spectacle de la nature ? Comment se comportait-il sur l'article des femmes ? Quelle

était sa manière journalière de vivre ? Aucune des réponses à ces questions n'est indifférente pour juger l'auteur d'un livre et le livre lui-même. Ces diables de biographes ont eu la plupart, jusqu'ici, la manie de rester dans les termes généraux. Ils trouvent que c'est plus noble. — Ces gens-là masquent et suppriment la nature.

C'est en m'inspirant des procédés même que Sainte-Beuve indique ici et recommande, que je vais m'eflbreer de dégager de l'homme « autre chose qu'un pur esprit », sans rien « masquer ni supprimer de la nature. »

En 1843, de l'imprimerie Pommeret et Guenot sortait un volume in-12 ayant simplement pour titre : Livre d'Amour. Pas de nom d'auteur, ni d'éditeur, Paris, et la date. Aucune sorte de préface. Au verso du faux titre, on lit : « Amor ch'a nullo amato amar perdona. » (Dante) (1). Ce petit recueil comprenait deux ffos pour les faux titre et titre; 108 pages, une table des matières indiquant XLI pièces de vers, et quatre pièces finales précédées de cette

(1) Chant cinquième de Y Enfer. — Épisode de Francesca (n°3S):

Amor ch'a nullo amato amor perdona, Mi presse del costui piacer si forte, Che, corne vedi, ancor non m'abbandona.

L'amour qui ne permet point à l'aimè de ne point aimer, m'éprit pour celui-ci d'une passion si forte que maintenant même, comme tu le vois, elle ne m'abandonne point.

(Traduction de Lamennais;.

mention, à la page 103 : « On a pense que les quatre pièces suivantes, bien qu'elles ne se retrouvassent pas classées parmi celles dû recueil, se rapportaient à la même passion, dont elles exprimaient ou le déchirement ou la décroissance. » La première de ces quatre pièces a pour date 1837; La seconde et la quatrième portent la mention des mois : Août et Décembre, sans indication de l'année où elles furent écrites.

Dans quel but, cédant à quel mouvement, Sainte-Beuve avait-il porté ces vers à l'imprimeur ? On ne peut le comprendre. D'autant moins que nous sommes en 1843, et que presque toutes les pièces de vers sont antérieures à cette époque, et datées de 183 1 ou 1832. Onze années durant, le poète a donc médité; il a dû réfléchir et comprendre qu'il faut garder au fond du cœur les meilleurs souvenirs de sa vie, poulies emporter avec soi.

Un souvenir heureux est peut-être sur terre, Plus vrai que le bonheur !

A cette époque, de 183 1 à 1833, Victor Hugo avait négligé son foyer domestique. M. Pierre Foucher, qui considérait son gendre comme une des grandes célébrités du siècle, et qui s'inclinait volontiers devant lui, s'émeut cependant des bruits qui parviennent jusqu'à

lui et le père pense à sa fille. Il écrit de Rennes à sa sœur, le jeudi matin, 27 juin 1833 :

Ma petite sœur,

J'ai hésité à vous prier de me tenir au courant d'une chose qui me revient souvent en tète, à cause d'Adèle. Vous savez, cette dame, la belle dame de la Porte-Saint-Martin, qui, dans ses projets de réforme, a quitté son grand appartement pour un plus modeste, la princesse Kegroni, enfin ; cela donne-t-il toujours des inquiétudes à Adèle ? Où en est la conversion de la princesse ? Je voudrais bien que la liaison qui continuait lors de mon départ, se terminât, et que ce fût à la satisfaction de ma fille. Il est bien entendu que tout ce que vous m'écrirez sur ce chapitre serait de vous à moi seulement.

L'heureux époux du 12 octobre 1822 qui, dans un vers délicieux, avait enchâssé le portrait de sa femme :

Une fleur de beauté que la bonté parfume !

n'avait pu maîtriser son cœur et le rendre insensible aux jolis yeux d'une mauvaise comédienne qui, plus tard, se consola dans la politique de son échec sur les planches.

Car lui, le dur jaloux, l'orgueilleux offensé S'est pris au piège aussi d'un amour insensé. 11 court après l'objet qui, nuit et jour, l'enlève ;

Juliette Drouet (i), actrice d'assez peu de talent, mais d'une beauté séduisante, avait dominé le Dominateur de l'Olympe romantique. Les écrivains de l'époque la célébraient en vers et en prose. Théophile Gautier, notamment, employa les plus riches couleurs de sa palette à faire le portrait de Mademoiselle Juliette. « Elle » pourrait, disait-il, inspirer dignement les » sculpteurs, et être admise au concours de » beauté avec les jeunes Athéniennes qui lais- » saient tomber leurs voiles devant Praxitèle » méditant sa Vénus. » Madame Victor Hugo en perdit quelque peu la tête. Il y avait de quoi, et la vengeance n'était-elle pas à redouter ? Profondément jalouse de la maîtresse, la femme presqu'abandonnée « ne dédaigna pas de lire les vers de Ste-Beuve, et Ste-Beuve s'imagina qu'un jour ou l'autre, il prendrait la femme d'assaut. Ce fut alors que, perdant la tête (lui aussi !) il écrivit ce fameux Livre d'amour, dont

(i) Juliette Drouet, ou plus exactement Julienne-Joséphine Gauvain, était née à Fougères (Ule-et-Vilaine). Elle fut l'amie — fidèle, est un peu trop s'aventurer — mais dévouée, de Victor Hugo pendant un demi-siècle ; elle est décédée le n mai 1883, âgée de soixante-dix-sept ans, avenue Victor-Hugo, 50. Ses obsèques civiles (naturellement) ont eu lieu le lundi 14 mai 1883. Le poète était accablé par la douleur. (Voir le numéro du Temps du 14 mai 1883, rendant compte des obsèques.)

on a tant parlé, livre de feu et de flammes, petit monument élevé à la beauté de Madame V. Hugo. » (i). Arsène Houssaye semble croire ainsi que ces poésies ont été, dans la main de leur auteur, une arme qui devait assurer son triomphe, et précipiter le moment de la crise et de la prise. Mais elles ne faisaient que révéler, à mon sens, une conquête déjà ancienne de Sainte-Beuve. Ou l'auteur nous abuse, ou, à l'époque de leur publication, le sacrifice avait été consommé. Ce qui semble impossible, c'est que la femme trompée et si profondément atteinte dans sa dignité d'épouse, ait approuvé la publicité donnée à ces vers qui, soit dit en passant, ne devaient pas paraître merveilleux à celle qui, chaque jour, en lisait ou en entendait de si harmonieux et de si beaux. Je préfère penser, je veux être sûr que jamais l'héroïne du Livre d'amour n'a eu ces feuilles entre les mains. (2)

Celui dont la célébrité littéraire était déjà bien marquée, a obéi, en faisant paraître ces poésies d'amour plus que brûlantes et révélatrices, à un sentiment qui ne s'explique et ne se pardonne

(1) A. Houssaye. Le Journal, numéro du 28 février 1895.

(2) Ce n'est cependant pas l'opinion d'Alphonse Karr, ainsi qu'on le verra plus loin.

pas. Si quelques exemplaires en avaient seulement été tirés ! Mais, non ! il y en eut cinq cents. On ajoute toutefois qu'ils ont tous été détruits par l'auteur, sauf quatre ou cinq donnés, dès l'origine, à différentes personnes et sept corrigés, annotés de sa main, que Sainte-Beuve avait fait relier à la suite de divers ouvrages du même format, dont le titre figurait seul sur. le dos de la reliure. On verra, plus tard, ce qu'il y a de vrai dans cette assertion ; mais elle paraît, des à présent, intéressante à retenir, et je la donne telle qu'elle émane d'un Ex-Bouquineur répondant, le 10 février 1877, dans l'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, à la question X.39, n° du 25 janvier 1877. Cette question avait été posée dans les termes suivants, par A. Reader : « Un ouvrage de » Sainte-Beuve a retrouver. »

M. Juste Olivier a publié dans la 'Bibliothèque universelle et Revue Suisse (1876) une série d'articles intitulés : Ste-Beuve à Lausanne et dans sa jeunesse. On y lit (août, p. 573) : « Ste-Beuve me reconi- » mandait particulièrement un recueil de poésies plus » intimes, presque secrètes, qu'il avait fait imprimer, » mais non publiées. Au besoin, elles devaient être ■a transportées en Suisse, chez mon frère, pour » plus de sûreté. Il en a peut-être inséré quelqucs- » unes dans la dernière édition de ses premières » poésies, mais je ne sais ce qu'est devenu le recueil

» lui-même. » Il y aurait un vif intérêt à connaître ce volume de vers que Sainte-Beuve avait condamne à ne point recevoir de publicité, et pour lequel il montrait une vive sollicitude. C'est là un objet digne de l'attention des Intermédiaîristes les plus zélés.

Une autre réponse, également intéressante, fut faite à cette même question de Y Intermédiaire. La voici :

Ce fut en 1843, vers juin ou juillet, que Sainte- Beuve me fit cadeau de ses Poésies complètes que j'emportai à Dieppe et que je lus avec délices sur les dunes. Charpentier venait de les éditer la même année. A la même époque aussi, si ma mémoire est fidèle, Joseph Delorme me fit l'honneur de me donner deux brochurettes habillées de vert,. dépourvues de millésime et de nom d'éditeur : poésies intimes, blessures du cœur, une sorte de dépôt confidentiel. Ce ne peut pas être de ces productions, je suppose, qu'a voulu parler M. Juste Olivier, beaucoup plus engagé que moi dans l'intimité du poète. L'un de ces petits recueils a pour titre : Un dernier Rêve. Au premier feuillet de l'autre sont inscrits en façon d'épigraphe, quelques mots empruntés à un poète persan. — Ces lignes sont signées : Jacques D.

Les pièces auxquelles il est fait ici allusion font, en effet, partie du recueil de poésies de Joseph Delorme. Les trois morceaux réunis sous le titre général de Dernier Rêve s'appliquent,

d'après l'auteur lui-même à une passion. « Il » fut court : il a commencé sur le plus vague » et le plus tendre nuage de la poésie : il a fini » au plus aride et au plus désolé du désert à » jamais illimité du cœur. — Au dedans tout, » rien au dehors. Voici les seuls vestiges : on les » a réunis, même les moindres, comme on » enfermerait quelques feuilles, quelques fleurs » brisées, dans une urne. »

Un article inséré dans le Globe du 2 janvier 1827, à propos des Odes et Ballades, fut le point de départ des relations de Victor Hugo et de Sainte-Beuve. Une intimité des plus étroites ne tarda pas à naître entre ces deux hommes, faits du reste pour sympathiser et se comprendre.

Victor Hugo était alors en pleine sève et en pleine gloire, il était proclamé le chef incontesté de l'école romantique. Le cénacle nouveau, succédant à celui de 1824, le considérait presque comme un Dieu ; ne s'appelait-il pas du reste lui-même : Olympio ? Sainte-Beuve lui disait :

Nous sommes devant vous comme un roseau qui plie ; Votre souffle en passant pourrait nous renverser.

A cette époque de 1829, le critique des Lundis venait de terminer « son choix des

» poésies de Ronsard et faisait hommage au » chef de la Pléiade romantique du bel » exemplaire in-folio sur lequel avaient été pris » ses extraits, en inscrivant cette dédicace : Au » plus grand inventeur lyrique que la poésie » française ait eu depuis Ronsard. Le très humble » commentateur de Ronsard, S. B. »

C'est sur cet exemplaire à grandes marges qu'Alfred de Vigny, Ulric Guttinguer, Fontaney, Alexandre Dumas père, Lamartine, L. Boulanger, E. Fouinet, Mme A. Tastu et Sainte-Beuve lui-même, tantôt sous son nom, tantôt sous la signature Comte Joseph Delorme, inscrivaient quelques strophes, quelques marques de souvenir (i).

(i) Le catalogue de la vente de Mmi= Gabriel Delessert, dont le mari a été préfet de police du 6 septembre 1836 au lendemain de la Révolution de 1848 et qui est mort à Passy en 1858, donne les détails suivants sur ce volume : — Vente du 27 avril 1895, n° 55. — Les Œuvres de Pierre de Ronsard, gentilhomme Vandosmois. prince des poètes l'rançois, reueues et augmentées. A Paris, chez Nicolas Brion, 1609. In-fol., portr. et titre gravés par L. Gaultier, vel. bl., fil., coins dorés, tr. dor.

Bel exemplaire aux armes de L. Hubert de Montmort, un des premiers membres de l'Académie française.

Ce précieux volume a appartenu à Victor Hugo. Il lui a été donné par Sainte-Beuve, ainsi que l'atteste l'envoi inscrit sur la première page.

Il contient de plus, sur les marges, des pièces de vers

A ce même moment, V. Hugo taisait paraître Marion de Lorme et, en septembre 1829, il mettait la dernière main à Heniani, reçu au Théâtre- Français le Ier octobre suivant, distribue immédiatement et joué, pour la première fois, le jeudi 25 février 1S30.

C'est probablement au milieu de la lièvre que donnaient à Y. Hugo les répétitions de ce drame Castillan, que Sainte-Beuve adressait à son ami la pièce de vers suivante, dont je possède l'autographe signé et daté. Elle peint bien l'agitation du poète, ses inquiétudes, son énervement; elle donne également la mesure de l'amitié des deux grands écrivains :

kA Victor H...

Octobre 1829.

Ami, d'où nous viens-tu? tremblant, pâle, effaré, Et tes cheveux épars et d'un blond plus doré Comme ceux que Rubens et Rembrandt à leurs anges Donnent en leurs tableaux par des teintes étranges ?

autographes de quelques-uns des poètes les plus distingués de notre époque.

Vendu 150 francs à la vente de Victor Hugo, en 1852, cet exemplaire, véritable petit monument littéraire, fut cédé immédiatement à M. Ch. Giraud. A la vente de ce dernier, le 1 \ avril 1855. il fut adjugé 900 francs à M. Maxime Du Camp. MM. Leclerc et Cornuau, libraires à Paris, viennent de l'acheter à la vente Delessert moyennant 1,000 francs.

— iS -

Ami, d'où nous viens-tu? d'où la froide sueur

De ta main qui me presse, et la pâle lueur

De ton front grand et haut comme s'il était chauve?

Ta prunelle est sanglante et ta paupière est fauve;

Ta voix vibre et frémit, comme après un forfait ;

Ton accent étincelle ; — Ami, qu'as-tu donc fait ?

— Ah ! oui, je le comprends, tu sors du sanctuaire ;

Ton visage d'abord s'est collé sur la pierre ;

Mais le Seigneur a dit et ton effroi s'est tu.

Et tous les deux longtemps vous avez combattu ;

Jacob et l'Etranger ont mêlé leurs haleines,

Mazeppa, le coursier, t'a traîné par les plaines.

Honneur à toi, poète; honneur à toi, vainqueur.

Oh ! garde-les toujours, jeune homme au chaste cœur,

Garde-les sur ton front ces auréoles pures

Et ne les ternis point par d'humaines souillures;

La sainte Poésie environne tes pas,

C'est le plus bel amour des amours d'ici-bas.

L'autographe que je possède s'arrête sur ce vers ; mais la pièce, telle qu'elle a été publiée dans les Poésies de Sainte-Beuve, Consolations, tome II, page 54, édition de 1863, en contient en réalité dix de plus que voici :

Oh ! moi, qui vis en toi, qui t'admire et qui t'aime,

Qui vois avec orgueil grossir ton diadème,

Moi dont l'aspect t'est cher et dont tu prends la main,

Egaré de bonne heure, hélas! du droit chemin,

Si parfois mon accent vibre et mon œil éclaire,

C'est vaine passion, misérable colère,

Amour-propre blessé., que sais-je ? et si mon front

Se voile de pâleur, c'est plutôt un affront ;

C'est que mon âme impure est pleine de mollesse;

C'est le signe honteux que le plaisir me laisse.

Petit détail, mais qu'il faut cependant signaler en passant : au volume sus-indiqué, qui contient la pièce XVI en son entier, sous ce titre A V. H., Sainte-Beuve a indiqué comme date : Septembre i&2<). Mon autographe est daté, sans qu'il puisse y avoir l'ombre d'un doute à cet égard, par le poète lui-même : Octobre 1829.

Constatons encore, entre mon autographe et la pièce imprimée, quelques légères variantes :

Vers 6, — blanche lueur — il y a, à l'autographe, pâle lueur.

Vers 9, — ta voix tremble — il y a, à l'autographe, ta voix vibre.

On pourrait relever encore, notamment aux vers 17 et 18, des différences de ponctuation; mais cela n'a plus d'importance.

Sainte-Beuve ne fit lui-même aucun article dans les journaux pour rendre compte cYHcrnani ; mais il n'en prenait pas moins une grande part personnelle au triomphe de son ami. Il veillait affectueusement à la rédaction des feuilletons et des bulletins sur Hernani, dans le Globe, lesquels étaient signés de M. Magnin, qui les écrivait les 20 et 28 février 1830, tout haletants, tout fumants, sur un coin de table, à l'imprimerie, à minuit, en sortant d'une représentation

brûlante (i). Sainte-Beuve était dans la joie du succès de Hugo, il tombait en admiration devant celui dont il ne pouvait se séparer.

C'étaient, dit Edmond Biré, en parlant de ces deux écrivains, dans son volume, Victor Hugo avant iS}0, « deux frères vivant ensemble, au » même foyer ; et, s'ils n'avaient pas même » génie, ayant même âme et même cœur. »

Sainte-Beuve, séparé de son ami pendant deux jours passés à la campagne, lui écrivait, en même temps qu'à Madame Hugo :

Vous, dont j'embrasse en pleurs et le seuil et l'autel, Êtres chers, objets purs de mon culte immortel, Oh ! dussiez-vous de loin, si mon destin m'entraîne, M'oublier, ou de près m'apercevoir à peine, Ailleurs, ici, toujours, vous serez tout pour moi. Couple heureux et brillant, je ne vis plus qu'en toi.

(i) On sait combien furent bruyantes les premières représentations (V Hemant et de quels soins, de quelles précautions Hugo les entoura. J'en ai personnellement la preuve dans deux lettres autographes signées du Maître au baron Taylor, alors commissaire royal au Théâtre-Français. Voici la teneur de ces lettres qui font partie de ma collection :

Dimanche, 28 février.

Je prends des mesures, mon cher Taylor, pour la troisième représentation. 11 faut que de votre côté vous me secondiez, et d'abord donnez l'ordre à M. Laurent de ne faire ouvrir la porte privilégiée que de quatre à six heures. Nos amis sont excédés de fatigue. Il importe de ne pas les faire démesurément attendre et, en vérité, puisque les bureaux n'ouvrent qu'à six heures, pourquoi

On pourrait multiplier, presque à l'infini, les citations de ce genre donnant toutes l'idée et la preuve de l'intimité étroite qui régnait alors entre Victor Hugo et Sainte-Beuve. Telle, par exemple, la lettre datée de 1829, servant de préface aux Poésies de Joseph Delorme, et qui est un véritable traité de Amicitiâ. « L'amitié, ô mon

la petite porte se ferrae-t-elle à cinq? Donnez, je vous prie, vos ordres de votre côté pendant que je donnerai mes instructions du mien.

Et puis envoyez-moi vite et dès ce soir toutes les loges du cintre. Hier on me les a remises trop tard. Une grande partie est restée vide et cela a dû faire un mauvais eflet. Si je les ai ce soir, je les placerai toutes en excellentes mains.

Ainsi, n'est-ce pas, je compte sur vous pour tout cela? Tout à vous bien cordialement.

Victor.

Je ferai encore aujourd'hui quelques coupures que je crois utiles. J'irai au théâtre pour cela.

Lundi, 8 mars, minuit.

Il y a eu du bruit ce soir au théâtre, mon cher Taylor, et je regrette fort de ne pas vous y avoir trouvé pour me concerter avec vous. Il est à craindre que nos acteurs ne se découragent même devant nos belles recettes, il est à craindre que nos recettes elles-mêmes ne viennent à souffrir de toutes ces menées évidemment payées et malveillantes.

Il y aurait peut-être quelque moyen de remédier à la suite de ces cabales et de les arrêter, mais il faut que les mesures soient prises par le Comité et par vous. J'en ai causé avec M"° Mars et Michelot, qui tous deux approuvent mes idées à cet égard. Tachez de voir demain, car le plutôt (sic) est le meilleur, Michelot ; il vous les expliquera. Je ne doute pas que vous les goûtiez et il n'y aura plus qu'à exécuter.

Tout à vous de cœur.

Victor H.

(Le cachet de la poste indique 8 mars 1830.)

» ami, quand elle est ce qu'elle doit être, l'union » des âmes, a cela de salutaire qu'au milieu » de nos plus grandes et de nos plus désespérées » douleurs, elle nous rattache insensiblement et » par un lien invisible à la vie humaine, à la » société, et nous empêche, en notre misérable » frénésie, de nier, les yeux fermés, tout ce qui » nous entoure. » Telle la pièce A MON AMI Y. IL, publiée page 52 du tome I des Tueries de Joseph Delorme, édition de 1863, et qui commence ainsi :

Entends-tu ce long bruit doux comme une harmonie. Ce cri qu'à l'univers arrache le génie

Trop longtemps combattu.

Cri tout d'un coup sorti de la foule muette, Et qui porte à la gloire un grand nom de poète,

Noble ami, l'entends-tu?

Tel le sonnet XXIII du tome II, du même recueil, page 73 :

Votre génie est grand, etc. . .

Ces deux volumes des Toésics de Joseph Delorme nous fourniraient également plus d'un intéressant témoignage des relations qui existaient, à cette même époque, entre Madame Hugo et Sainte-Beuve, relations toutes de respect, d'admiration profonde et d'affection pure.

C'est d'abord la pièce I, datée de mai 1829, A Madame V. H. :

Vous si noble et si pure, Vous que dès le berceau l'amoureuse Nature Dans ses desseins secrets avait formée exprès Plus fraîche que la vigne aux bords d'un antre frais, Douce comme un parfum et comme une harmonie; Fleur qui deviez fleurir sur les pas du génie ; Nous parlons de vous-même et du bonheur humain, Comme une ombre d'en haut, couvrant votre chemin, De vos enfants bénis que la joie environne, De l'époux votre orgueil, votre illustre couronne.

C'est encore la pièce V, juillet 1829, à la même :

Vous prudente et si sage, Vous avez cru prévoir, comme dans un présage, Qu'avant mon lit de mort, mon amitié pour vous, Oui, madame, pour vous et votre illustre époux, Amitié que je porte et si hère et si haute, Pourrait un jour sécher et périr par ma faute. Doute amer !

Mais il ne finit pas oublier la date de ces pièces : 1829 ! — La belle princesse Negroni n'est point encore apparue, et sa fière et voluptueuse image ne provoque ni les entraînements de l'époux, ni les colères de l'épouse.

Quand, un peu plus tard, l'idylle se sera changée en tragédie, nous reviendrons à ce recueil des poésies de Joseph Delorme, et nous

rechercherons par quels liens étranges il tient à ce Livre d'Amour dont rien ne semble détacher Sainte-Beuve, et qu'il n'a pas plus tôt détruit qu'il s'attache à le reconstruire.

Mais il faut laisser chaque chose à sa place, et cette étude viendra plus loin.

L'auteur des Consolations participait à tous les bonheurs qui arrivaient à la famille de V. Hugo. S'il assistait à tous les triomphes du dehors, aucune des joies du foyer du poète n'étaient étrangères à Joseph Delorme. Ainsi, quelque temps après la Révolution de 1830, Adèle Hugo vient au monde (1). Sainte-Beuve en est le parrain. Le 22 août 1832, dans la XVIe pièce du Livre d'Amour, ayant pour titre : A la petite Ad., une larme semblait cependant couler des yeux, et un repentir s'échapper du cœur du poète qui s'écriait :

Enfant délicieux que sa mère m'envoie

Dernier né des époux dont j'ai rompu la joie, (1)

(1) On a toujours dit que la pauvre fille qui s'appelle Adèle Hugo a inspiré la Prière pour Ions, des Feuilles d'Automne (Juin 1830), où V. Hugo antidatant ses magnifiques strophes, défend sa femme contre toute atteinte future, quoiqu'alors il craignit d'avoir un enfant de Sainte- Beuve dans sa maison. Dieu l'a-t-il condamnée à la folie pour expier le crime de sa mère et de l'amant de sa mère I Mais cet amant n'a peut-être été qu'un amoureux.

De vingt lunes en tout décoré, front léger

Où les essaims riants semblent seuls voltiger,

Où pourtant sont gravés, doux enfant qui l'ignores,

Pour ta mère et pour moi tant d'ardents météores,

Tant d'orages pressés et tant d'événements,

Depuis l'heure innocente où, sous des deux cléments,

Sous l'ombre paternelle, immense, hospitalière,

Nous assistions, jeune arbre, à ta feuille première ;

— Enfant qui m'attendris, car pour nous tu souffris,

Qui dus à nos chagrins tes sucs presque taris

Et restas longtemps pâle ; — Enfant qu'avec mystère

Il me faut apporter comme un fruit adultère ;

O toi venue alors, enfant — toi je te voi

Pure et tenant pourtant quelque chose de moi?... (i).

Mais la familiarité devenant chaque jour de plus en plus intime, Sainte-Beuve devait bientôt prendre au foyer de l'ami une place que celui-ci avait d'ailleurs malheureusement désertée.

La situation allait être difficile à dominer de part et d'autre. Un homme épris en face d'une femme blessée dans ses sentiments les plus nobles, délaissée par celui qu'elle adorait et qu'elle admirait; un poète enthousiaste de la bonté et de la beauté de celle qui pleure en lui confiant

(i) Un seul des enfants de Madame Hugo survit. C'est sa fille Adèle. Un jugement du Tribunal civil de la Seine du 22 féviier 1882 a interdit Mlle Adèle Hugo, qui se trouve actuellement dans la maison de santé de Mn,e Rivet, grande-rue de St-Mandé, n° 106. — Sunt lacrymœ rerutn !

(Le Curieux, par Charles Nauroy, 2« vol., 1885-1888, pag. 578).

ses chagrins, en fallait-il plus pour excuser une faiblesse ?

Ta beauté dans l'oubli dévoilait sa lumière.

Un moment, au miroir, d'une main en arrière,

Debout, tu dénouas tes cheveux rejetés :

J'allais sortir alors, mais tu me dis : Rester !

Et sous tes doigts pleuvant, la chevelure immense

Exhalait jusqu'à moi des senteurs de semence.

Armée ainsi du peigne, on eut dit à la voir

Une jeune Immortelle avec un casque noir.

Telle tu m' apparus, d'un air de Desdémone,

0 ma belle Guerrière ! et toute ta personne

Fut divine à mes yeux

L'heureux amant est lui-même surpris de son triomphe :

Qui suis-je et qu'ai-je lait pour être aimé de toi,

Pour être tant aimé, pour avoir de ta foi

Des gages si secrets, de si grands témoignages ?

Oh ! dis, est-ce bien moi sans flatteuses images,

Moi dans mon peu de prix et ma réalité,

Pour qui, gloire et repos, ton cœur a tout quitté ?

Moi, rêveur vague, errant génie, aux mœurs oisives,

Est-ce moi dont, hier, en tes mains convulsives

Serrant sur tes genoux le front trop défleuri,

Tu murmurais : « C'est lui, c'est le trésor chéri ? »

Et la poésie marche son train !

Un fait original et pour le moins bizarre, c'est la conduite tenue, presque la même, par chacun de ces deux poètes s'élançant, à perdre haleine, sur le chemin de la gloire et de Cythèrc. Ils sont pris

ensemble par un de ces amours dévorants qui vous font au cœur une inguérissable blessure. Tous deux riment : Hugo pour Juliette, Sainte-Beuve pour Adèle. Juliette, à cette époque, est la protégée du grand poète qui veut la faire briller au théâtre, mais qui n'y réussit pas. En vain est-elle chargée de représenter le personnage de Jane dans Marie Tudor ? L'actrice infortunée resta tellement au dessous de ce rôle qu'elle fut remplacée, dès la seconde représentation, par MlleIda (Marguerite-Joséphine Ferrand), dite Ferrier, devenue Madame Alexandre Dumas, le 5 février 1840. Mademoiselle Ida Ferrier, en revanche, eut plein succès, à telle enseigne que la Revue de Paris, tome LVI. page 204, dit que le talent, à la fois énergique et gracieux de la nouvelle actrice, pourrait bien rendre Roméo lui-même infidèle à Juliette. Ce n'était que jeu d'esprit, dont la future princesse Négroni de Lucrèce 'Borgia n'aurait jamais permis le triomphe.

La verve de V. Hugo ne tarissait pas pour celle qui s'était emparé de son cœur et de sa plume. Il lui disait :

Laisse-toi donc aimer ! Oh ! l'amour c'est la vie. C'est tout ce qu'on regrette et tout ce qu'on envie Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner. Sans lui rien n'est complet, sans lui rien ne rayonne. La beauté c'est le front, l'amour c'est la couronne. Laisse-toi couronner !

Dans la pièce de vers : Au bord de la Mer, le poète lui dit encore :

Lorsque je te contemple, ô mon charme suprême, Quand ta noble nature, épanouie aux yeux, Comme l'ardent buisson qui contenait Dieu même, Ouvre toutes ses fleurs et jette tous ses feux ;

Ce qui sort à la fois de tant de douces choses, Ce qui de ta beauté s'exale nuit et jour Comme un parfum formé du souffle de cent roses, C'est bien plus que la terre et le ciel, c'est l'amour !

Et cependant Victor Hugo était triste au fond de son cœur ; il semblait deviner ce qui se passait dans sa propre maison, et la pièce XXVI dédiée à Mademoiselle J. renferme ces vers bien significatifs :

Tandis que tout me disait : aime !

Écoutant tout hors de moi-même Ivre d'harmonie et d'encens, J'entendais, ravissant murmure Le chant de toute la nature Dans le tumulte de mes sens !

Ces temps sont passés. — A cette heure, Heureux pour quiconque m'effleure, Je suis triste au dedans de moi ; J'ai sous mon toit un mauvais hôte ; Je suis la tour splendide et haute Qui contient le sombre beffroi.

L'ombre en mon cœur s'est épanchée Sous mes prospérités cachée

La douleur pleure en ma maison :

Un ver ronge ma grappe mûre Toujours un tonnerre murmure Derrière mon vague horizon.

Toujours quelque bouche flétrie Souvent par ma pitié nourrie Dans tous mes travaux m'outragea, Aussi que de tristes pensées Aussi que de cordes brisées Pendent à ma lyre déjà !

Le poète dit aussi dans la pièce : Espoir en Dieu, la XXXe de ce même recueil :

Nos fautes, mon pauvre ange, ont causé nos souffrances ; Peut-être qu'en restant bien longtemps à genoux, Quand il aura béni toutes les innocences, Puis tous les repentirs, Dieu finira par nous.

Le Maître conservera-t-il dans ses arcanes ces poésies intimes ? (r) Non, il se hâtera de mettre le public — et quel public! — dans la confidence de sa passion ; il étalera au grand jour ses lettres, ses sentiments, ses triomphes; il aura ainsi, le premier, jeté dans la circulation son Livre d'amour, à lui, et c'est dans les termes

(i) Il est à remarquer que dans les Chants du Crépuscule, toutes les pièces de vers ont chacune leur date bien indiquée, sauf celles adressées à Juliette Drouet, ou inspirées par elle, qui portent le nom seul du mois et les deux premiers chiffres de l'année iS...

suivants que, le 3 septembre 1835 Sainte-Beuve en annonce l'apparition à Bérangcr :

Il se prépare ici une saison assez littéraire, assez poétique même ; nous allons avoir dans une quinzaine un volume lyrique de Hugo. Il y aura des vers d'amour; malgré toutes les hésitations il se décide à son coup de tête et bien que ce soit une unité de plus qu'il brise dans sa vie poétique (l'unité domestique après la politique et la religieuse), peu importe à nous autres frondeurs des unités et au public qui ne s'en soucie plus guère. Les beaux vers comme seront les siens couvriront et glorifieront le passé.

C'est une morale consolatrice, en même temps qu'une absolution que Sainte-Beuve s'octroie par avance.

Les Chants du Crépuscule paraissent, comme ils avaient été annoncés, le 26 octobre 1835. Ils ne renferment pas moins de douze ou treize pièces écrites en l'honneur de la belle « Dalila », autrement Mademoiselle Juliette, ou la « princesse », comme l'appelle Paul Foucher. (1)

(1) M'ie Drouet était engagée au théâtre de la Porte-St- Martin où Victor Hugo allait faire représenter Lucrèce Borgia. Le rôle de Lucrèce appartenait naturellement àMlleGeorges. L'auteur ne trouvait pas le rôle de la princesse Négroni digne d'être offert à M11* Drouet. Harel exposa ses scrupules à sa belle pensionnaire qui prit une voiture et se rendit chez l'auteur ; elle lui demanda le rôle et l'obtint.

(Propos de table de Victor Hugo, recueillis par Richard Lesclides.)

Hugo, écrit Sainte-Beuve, « accommode » tout cela comme il peut et à la Chinoise, » avec l'amour conjugal des Feuilles d'automne » qu'il ne veut pas rompre officiellement. » Mais il y aura éclat et la curiosité mali- » gne sera très en jeu lors de cette publica- » tion. » Pendant ce temps. Sainte-Beuve fait absolument la même cuisine à la Chinoise, et tandis que son illustre ami, Ivre en main, dit à Juliette :

Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine ; Puisque j'ai, dans tes mains, posé mon front pâli ; Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine De ton âme, parfum dans l'ombre enseveli ; Puisqu'il me fut donné de t'entendre me dire Les mots où se répand le cœur mystérieux ; Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourire Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes veux :

Il dit, de son côté, à sa Délie, en la même année 1835 :

Si quelque blâme, hélas ! se glisse à l'origine En ces amours trop chers où deux cœurs ont failli, Où deux êtres, perdus par un baiser cueilli, Sur le sein l'un de l'autre ont béni la ruine ;

Si le monde raillant tout bonheur qu'il devine N'y voit que sens émus et que fragile oubli : Si l'Ange, tout d'abord se voilant d'un long pli. Refuse d'écouter le couple qui s'incline ;

Approche, ô ma Délie, approche encore ton front, Serrons plus fort nos mains pour les ans qui viendront : La faute disparait dans sa constance même.

Quand la fidélité, triomphant jusqu'au bout,

Luit sur des cheveux blancs et des rides qu'on aime.

Le Temps, vieillard divin, honore et blanchit tout !

Sainte-Beuve est toujours, on le voit, fidèle à sa même morale. Enfin ! les poètes n'y regardent pas de si près, et comme ils sont en commerce fréquent avec les Dieux, ils se persuadent, plus que d'autres, qu'avec le Ciel et le monde il est des accommodements.

Sainte-Beuve était violemment épris ; il finissait même par être jaloux de celui qui revenait parfois usurper sa place et réclamer son droit.

Adèle ! tendre agneau ! que de luttes dans l'ombre, Quand ton lion jaloux, hors de lui, la voix sombre. Revenait usurpant sa place à ton côté, Redemandait son droit, sa part dans ta beauté, Et qu'en ses bras de fer, brisée, évanouie, Tu retrouvais toujours quelque ruse inouie Pour te garder fidèle au timide vainqueur Qui ne veut et n'aura rien de toi que ton cœur !

Comme on le voit, sa passion était vive ; l'amant, malgré la timidité qu'il avoue, rie reculait devant aucun moyen de rencontre, pas même devant les plus étranges. Le sonnet XX1I1,

n'en est-il pas la preuve ? Il commence par

ces vers :

Dans l'Eglise propice où nous avons fait choix De venir un moment et de causer derrière Quelque pilier du fond, au dernier sanctuaire Que de fois, attendant, inquiet

C'est aujourd'hui l'Eglise, ce sera demain un simple fiacre. Lisez plutôt le sonnet XXX, « Aux Champs Elysée s » ;

Laisse ta tête, amie, en mes mains retenue ; Laisse ton front pressé ; nul œil ne peut nous voir. Par ce beau froid d'hiver, une heure avant le soir, Si la foule élégante émaille l'avenue,

Ne baisse aucun rideau, de peur d'être connue ; Car en ce gîte errant en entrant nous asseoir, Vois, notre humide haleine, ainsi qu'en un miroir, Sur la vitre levée a suspendu sa nue.

Chaque soupir nous cache, et nous passons voilés. Tel, au sommet des monts sacrés et recelés, A la voix du désir, le Dieu faisait descendre

Quelque nuage d'or fluidement épars,

Un voile de vapeur, impénétrable et tendre :

L'Olympe et le soleil y perdaient leurs regards (i).

(i) Sainte-Beuve met la note suivante à ce sonnet : « Homère, Iliade XIV. Ceci est retracé sur un autre ton, » il faut en convenir (oh ! oui), que dans les vers connus i de la jolie pièce de Voltaire à Thilis, lorsqu'il lui rap- » pelle ces bons jours où dans un fiacre promenée, etc., etc.; » c'est pourtant le même souvenir. »

Cette pièce de vers de Voltaire est : l'Épi ire connue sous

C'est aussi dans un coin perdu de Paris qu'ont lieu les entrevues :

J'arrive, en méditant, à mon bien le plus doux, Jusqu'à la tour, encore sur pied, par où s'atteste Le vieil hôtel Saint-Paul, dans son unique reste, (i) Tour aujourd'hui perdue, étouffée entre murs, Logeant au lieu de rois, bien des hôtes obscurs, Des hôtes seulement de métier ou de peine ; Et c'est là qu'est la chambre où vient ma châtelaine !.. Un boudoir en-dedans, un asile embelli !

le nom des VOUS et des TU. Elle est adressée, non pas à Thilis, mais à Mademoiselle de Livry, alors Madame la marquise de G'".

A. Karr, en parlant du sonnet de Sainte-Beuve, dit simplement : « Cela ne fait que raconter d'une manière » laidement erotique, une promenade en fiacre avec une » femme. » (Livre de 'Bord).

(i) L'Hôtel Saint Paul. — Charles V voulut avoir une demeure moins solennelle que le Louvre : il acheta les hôtels de plusieurs de ses officiers, logis entourés de vastes jardins qui couvraient tout l'espace limité aujourd'hui par les nies S t -Paul et S l- Antoine, le boulevard Henri IV et le quai. Ce fut Y hôtel Saint-Paul, du nom d'une église située rue St-Paul et démolie pendant la révolution, — l'hôtel des grands abattements, où le roi venait se reposer des soucis du pouvoir. Une des curiosités de l'hôtel était sa longue suite de jardins ornés de plantes rares; mais ce qui le rendit surtout fameux ce fut la ménagerie que le roi y lit installer et dont la rue des Lions-Saint-Paul rappelle le souvenir.

Uhôtel St-Paul fut la demeure presque constante de Charles VI et d'Isabeau de Bavière. Dans ce vaste domaine

Il y a mieux que tout cela. Pour arriver près de l'être aimé, l'amoureux va recourir à des procédés burlesques, indignes d'un homme qui n'est plus un écolier. J'en trouve la preuve dans l'Intermédiaire, réponse XIV- 112, 25 février 1881 :

Les nombreuses réponses qu'a amenées cette intéressante question, au sujet du Livre d'amour, me rappellent une anecdote très authentique qui m'a été contée, il y a quelques années, un soir, après iliner, par le propriétaire même de l'hôtel dans lequel la chose se passa, voici bientôt prés d'un demi-siécle. Ce propriétaire, un vieux gentilhomme très mondain, véritable modèle de la vie élégante à Paris, et qui se piquait de littérature à ses heures, est mort à Nice

le roi qui était faible d'esprit pouvait errer, caché aux regards de ses sujets. On y donna des fêtes en harmonie avec ses goûts, comme cette célèbre mascarade où lui et cinq gentilshommes s'étaient habillés en sauvages. Une torche mit le feu aux étoupes qui composaient leur costume ; le roi ne fut sauvé que grâce au courage d'une dame d'honneur qui éteignit la flamme en l'enveloppant dans les plis de sa robe ; mais quatre gentilshommes périrent sans qu'on pût leur porter secours.

Après Charles VI, l'hôtel St-Paul ne fut plus guère habité. A peine si Charles VII et Louis XI y firent de rapides séjours. François Ier le vendit par lots et aujourd'hui il n'en reste plus une pierre. Seuls, quelques noms de rues en ont perpétué la mémoire : la rue Charles V, les rues des Jardins St Paul, des Lions, de la Cerisaie et de Beautreillis, ces deux dernières à cause des cerisiers nombreux et des belles treilles qui ornaient l'hôtel.

(Paris. — Histoire-Monuments, par Feniand Bournon).

vers la fin de 1877, à 90 ans sonnés. La belle dame, pour laquelle fut composé le rare volume en question, occupait alors, avec sa famille, dans l'hôtel du Baron, aux Champs-Elysées, un riche et vaste appartement. (1)

Le poète du Livre d'Amour, déguisé en « vieille » tante », chapeau à la tante Aurore, voilette baissée, robe et mantelet de couleurs sombres, sac à tapisserie suspendu au côté, souliers de prunelle, etc., venait régulièrement et presque quotidiennement adorer, sur place, l'objet de son culte. Et chose extraordinaire, bien qu'elle se voit ainsi depuis que le monde est monde, ces visites avaient tout justement lieu aux heures où le mari de la dame avait l'habitude de s'absenter pour aller, méthodiquement, faire une promenade hygiénique au grand air.

L'amour, dit-on, rend imprudents les plus habiles; elles devinrent, ces visites, tellement fréquentes, — mais tellement — qu'à la fin, la concierge intriguée de toujours voir arriver la « vieille dame », précisément quand le mari était sorti, puis s'esquiver ensuite discrètement avant qu'il fut de retour, la suivit, un beau jour à son arrivée et lui cria d'en bas, dans l'escalier où déjà l'autre était engagée : « Hé ! Madame, où montez-vous donc, comme ça ? »

Le poëte du Livre d'amour (pour ne pas le nommer) surpris, perdit tout à fait la boule, et se précipitant,

(i)Peu de temps, avant la Révolution de Juillet, V.Hugo quitta son appartement de la rue Notre-Dame-des-Champs, n° 11. Sainte-Beuve habitait au numéro 19. Victor Hugo alla demeurer au numéro 6 de la rue Jean-Goujon, aux Champs-Elysées.

sans rien répondre, grimpa fiévreusement les degrés quatre à quatre.

Dans sa précipitation, par malheur, sous ses jupes d'emprunt, trop soulevées par une gymnastique aussi désordonnée, l'amoureux laissa voir,

d'en bas, à la mégère qui le guettait ses jambes,

ses infortunées jambes, revêtues d'un « affreux » pantalon d'homme. Un pan-ta-lon d'homme ! et vu par une concierge, encore ! Vous pensez quel esclandre cela fit dans la loge et dans tout l'hôtel et quelles colères, quelles récriminations suivirent l'explosion de la découverte de cette satanée culotte.

Et tout, hélas ! fut fini. Jamais onc l'hôtel ne vit revenir la pauvre « vieille tante. » (Signe) Truth.

L'Eglise; le Fiacre; la Chambre isolée que la présence de la femme aimée transforme soudain en boudoir; la maison même de l'époux où l'on n'entre plus que par supercherie ; ces promenades, ces rencontres, ces rendez-vous, ne suffiraient-ils pas à établir, aux yeux les moins prévenus, la nature des relations qui existaient alors entre Madame Hugo et Sainte-Beuve? En tous cas, on avouera qu'ils s'arrangent bien pour mettre contre eux toutes les apparences !

Tout s'achève en ce monde et les fins de roman ne sont jamais aussi agréables que la mise en train. Une brouille ne pouvait pas ne pas éclater entre les deux amis qu'une communauté d'intelligence et d'esprit aurait cependant dû continuer à réunir, sans qu'un nuage traversât jamais leur existence. Pourquoi aussi, se demande-t-on avec quelque tristesse au cœur, pourquoi de ces fatalités venant briser les anneaux d'une chaîne faite de pur métal et devant résister au temps ? Pourquoi de ces heurts violents dans la vie ; de ces situations qu'on voudrait éviter, mais qui sont plus fortes que vous, qui vous poursuivent, qui ne vous laissent pas de répit, qui vous enserrent, vous terrassent et vous vainquent ? Oui, je crois volontiers aux circonstances de temps qui sont marquées secrètement à chacun de nous, qui se produisent quand même,, amènent le dénoûment

auquel on no saurait se soustraire, et conduisent à l'inéluctable fin.

La rupture entre Victor Hugo et Sainte-Beuve fût un événement. Elle est marquée par une circonstance qu'on me permettra de rappeler. J'en emprunte le récit à M. Edmond Birc, tome premier de : Victor Hugo après 1830, page 223.

Peu de semaines avant la publication des Voix intérieures, le 16 avril 1837, avait eu lieu à Saint-Sulpice la cérémonie d'enterrement de Gabrielle Dorval, fille de la célèbre actrice. C'était un dimanche : la grand'messe finissait et la foule s'écoula quand le corbillard arriva sur la place. Hugo — je reproduis le récit d'un témoin oculaire, d'un ami commun de Victor Hugo et de Sainte-Beuve, — Hugo entra par une porte, Sainte-Beuve entra par l'autre. En attendant l'absoute, le premier se promenait dans l'église du côté de l'Evangile, le second se dissimulait dans la travée opposée, du côté de l'Epitre, ils ne se voyaient pas, mais se devinaient : « la haine a son flair comme l'amitié 0. Le moment venu d'accompagner le corps au cimetière, les quelques voitures du cortège se trouvèrent pleines ; il fallut que le poète et le critique montassent dans la même, assis l'un devant l'autre. L'un levait les yeux et les

tournait du côté de la portière, l'autre les tenait baisses sur ses genoux, t Jamais plus lugubre convoi ne suivit le chemin des morts ! C'était une amitié morte qui escortait le corps de la pauvre jeune femme... » C'était deux cœurs ulcérés qui ne songeaient point à se réconcilier en face du spectacle du néant de cette vie.

C'est en revenant du convoi de Gabrielle que Sainte-Beuve écrivit ces vers, les plus émus peutêtre qui soient sortis de sa plume :

Quand, de la jeune amante, en son linceul couchée, Accompagnant le corps, deux amis d'autrefois, Qui ne nous voyons plus qu'à de mornes convois A cet âge où déjà toute l'âme est séchée, Quand, l'office entendu, tous deux silencieux Suivant du corbillard la lenteur qui nous traîne Nous fûmes dans le fiacre où six tenaient à peine L'un devant l'autre assis, ne pas mêler nos yeux, Et ne pas nous sourire, ou ne pas sentir même Une prompte rougeur colorer notre front L'n reste de colère, un battement suprême D'une amitié si grande et dont tous parleront ; Quand, par ce ciel funèbre et d'avare lumière Le pied sur cette fosse où l'on descend demain, Nous fûmes, jusqu'au bout, sans nous saisir la main Voir tomber de la pelle une terre dernière ; Quand chacun, tout fini, s'en alla de son bord ; Oh ! dites ! du cercueil de cette jeune femme Ou du sentiment mort abîmé dans notre âme Lequel était plus mort?

Le silence se fait désormais entre les deux

amis d'autrefois, et même entre Adèle et Sainte- Beuve, si l'on en croit ces vers datés de 1837 :

Laissez-moi ! dans nos champs, les roches solitaires, Les bois épais appellent mon ennui.

Je veux au bord des lacs, méditer leurs mystères, Et comment tout m'a fui.

Laissez-moi m'égarer aux foules de la ville ;

J'aime ce peuple et son bruit réjoui ; 11 double la tristesse à ce cœur qui s'exile,

Et pour qui tout à fui.

Laissez-moi ! midi règne, et le soleil sans voiles

Fait un désert à mon œil ébloui.

Laissez-moi ! c'est le soir, et l'heure des étoiles ;

Qu'espérer ? tout à lui.

Oh ! laissez-moi, sans trêve, écouter ma blessure.

Aimer mon mal et ne vouloir que lui.

Celle en qui je croyais, celle qui m'était sûre

Laissez-moi, tout à fui !

En 1839, le 15 décembre, Victor Pavie reçoit de Sainte-Beuve une lettre qui montre que toute relation, toute sympathie même, a disparu dorénavant entre Huço et lui.

• Pour répondre maintenant aux questions » plus générales, je ne sais rien de Hugo que » sa tentative à l'Académie. » (1)

(1) Dans les chroniques parisiennes, page 12, vendredi 10 mars 1843, on peut lire ce passage de la main de Sainte-Beuve : on a donné les Bitrgraves mardi dernier. Il parait que c'est bien beau, mais surtout solennel, en bon

Je n'ai pas à parler ici des échecs successifs de Victor Hugo à l'Académie française. Retenons seulement que le 7 janvier 1841, l'auteur des Rayons et des Ombres entra parmi les Immortels; il succédait à Népomucène Lemercier, mort le 7 juin 1840. Hugo prit séance le jeudi 3 juin 1841, en présence d'une salle toute de choix où Mmc E. de Girardin, Mmc Anaïs Ségalas, Mme Louise Colet née Révoil, Mlle Mars, la comtesse Merlin, Mme Dupin, Mme Thiers, brillaient au premier rang, portant des toilettes de la dernière élégance et de la dernière mode. M. le duc et Mme la duchesse d'Orléans, Mmc la duchesse de Nemours, Mme la princesse Clémentine occupaient la tribune réservée. C'était la première fois, depuis dix ans, qu'un prince du sang venait à une solennité de ce genre.

L'Académie française n'était pas faite que pour Victor Hugo, Sainte-Beuve y briguait aussi un fauteuil. Il se mit donc sur les rangs pour succéder à Casimir Delavigne. Victor Hugo fit une opposition très marquée à son ancien ami, à

français, ennuyeux. Janin disait tout haut, en plein foyer : « si j'étais ministre de l'intérieur, je donnerais la croix de » la Légion d'Honneur à celui qui sifflerait le premier. » Il y aurait eu quelque courage, en effet. Où sont les éloges d'autrefois?....

celui auquel il avait dit, dans les Odes et

Ballades :

« Viens, joins ta main do frère à ma main fraternelle. »

Sainte-Beuve en éprouva une vive irritation. « Hugo m'a opposé son veto jusqu'à la fin, écritil à Victor Pavie; il a proclamé lui-même son vote hautement; voilà, mon cher ami, où nous en sommes venus.

Enfin Sainte-Beuve est nommé, Le 14 mars 1844, au second tour de scrutin, par 21 voix contre 12 à M. Vatout et 3 à Alfred de Vigny.

Le 27 février 1845 a lieu la réception de l'auteur de l'histoire de Port-Royal. Quel est l'académicien qui prononcera le discours d'usage ?

Ilabent sua fata C'est Victor Hugo, en sa

qualité de directeur de l'Académie.

Il se tira à son honneur de la tâche difficile et pénible qui lui incombait. Les choses se passèrent avec une courtoisie parfaite, dit Ed. Biré, et le directeur ne ménagea pas au récipiendaire les éloges accoutumés. Il parla avec une gravité éloquente, ne laissant apparaître, à la surface de son discours, uni et calme comme un beau lac. qu'une âme apaisée et un cœur serein. La séance fut très-belle, et parmi les assistants figurèrent encore les princesses de la famille royale et Monseigneur le duc d'Aumale.

Quel rapprochement ! et n'est-il pas intéressant de suivre, pas à pas, dans cette période de leur vie, ces deux grands écrivains ?

Faut-il maintenant rechercher, avec les mêmes détails d'exactitude et de précison, quel caractère ont pu revêtir les relations de l'éminent critique avec celle qui portait le nom de l'illustre poète ? Arsène Houssaye défend l'héroïne du Livre d'amour, cela ne m'étonne pas et j'ajoute qu'il a raison. Je ne veux, à mon tour, ni l'attaquer ni la condamner, me souvenant de ces nobles vers de Victor Hugo, datés de septembre 1835, dans les Chants du Crépuscule :

• Oh ! n'insultez jamais une femme qui tombe,

t Qui sait sous quel fardeau la pauvre âme succombe !...

Je ne fais que citer des choses vraies, d'une scrupuleuse exactitude; le lecteur sera seul juge des confidences, des aveux sortis de la plume des poètes dont je parle, confidences qu'ils ont eu tous deux la maladresse de livrer au public. S'ils se sont faussement posés en triomphateurs alors qu'ils n'essuyaient que des défaites, tant pis pour eux! Pourquoi s'élever un piédestal, quand on n'a pas le droit d'y monter ?

Mais à quoi bon s'étonner de tout cela, me direz-vous ? Madame d'Houdetot ne fut elle pas l'amie de Saint-Lambert ? Madame Récamier l'amie

de Chateaubriand ? Dans un certain monde, tout est permis et a presque sa raison d'être. Lisez plutôt le volume d'Alfred Asseline : Victor Hugo intime. Vous y trouverez cette théorie :

a Dans l'état où sont nos moeurs, il est admis » que les hommes supérieurs ont le privilège » d'imposer, à ce qu'on appelle le monde, à la » société dont ils sont le charme et l'honneur, » une amie — l'amie - la femme qu'il leur a » plu de choisir comme le témoin voilé de leurs » travaux, celle qui, légitime ou non, se tient i dans l'ombre, confidente discrète du génie, au » moment où ses rayons s'allument. »

C'est le pendant de la morale de Sainte-Beuve; on l'appréciera diversement, mais je doute fort qu'elle soit du goût de tout le monde. Et encore, Asseline y met-il une condition : « Il faut que la femme se tienne dans l'ombre et joue le rôle de confidente discrète. > Est-ce bien cela qui existait dans le milieu où nous sommes? Non. La femme légitime n'avait plus son rang et l'autre s'entendait dire :

Je respire où tu palpites Tu sais ; à quoi bon hélas !

Rester là si tu me quittes Et vivre, si tu t'en vas.

Asseline est cependant obligé, après s'être exprimé comme il vient de le faire, d'ajouter

cette page où se peignent la tristesse, le dépit, la lassitude qui sont autant de témoins à charge contre la défaillance d'autrefois. « Il y a dans la vie des heures marquées pour le chagrin. J'entrai un jour d'automne dans le salon de Mme Victor Hugo, à Hauteville, et je la trouvai seule, songeuse, un peu affaissée. Ses yeux étaient déjà bien affaiblis et ne pouvaient s'apercevoir de l'émotion que me causait son état maladif :

— Tu ne dînes pas avec moi aujourd'hui me dit-elle.

— Pourquoi donc ?

— Ces Messieurs ont arrangé une petite fête chez Mme Drouet et ils comptent sur toi.

— Mais je préfère dîner avec vous, je ne veux pas vous laisser seule.

— Je dînerai avec ma sœur. Et puis tu me

désobligerais j'insiste pour que tu ailles chez

Mrae Drouet. Tu feras plaisir à mon mari. On n'a pas beaucoup de distractions ici. On compte sur toi, vous rirez, vous vous amuserez.

Je regardai ma cousine dans l'ombre pâle, que répandaient les grands rideaux aux plis épais. Son front était de marbre, ses lèvres décolorées, son regard presque éteint.

J'approchai mon fauteuil près du sien et nous nous oubliâmes dans des causeries sans fin. Le jour baissait, nous n'échangions que de la

tristesse. — « Va-t'en, me dit-elle, tu me ferais pleurer. » Je fis quelques pas vers la porte. Elle me rappela : Tu m'écriras ce beau vers que tu citais tout à l'heure.

Le temps, vieillard divin, honore et blanchit tout.

Maintenant va vite retrouver tes cousins. Ne te fais pas attendre. »

Quel note triste ! Quels souvenirs !

Je vais maintenant, dans ce dernier chapitre, parler du Livre d'amour, au point de vue bibliographique, et raconter comment j'ai rencontre l'exemplaire qui, déjà depuis onze années, orne ma bibliothèque.

Je voulais, de longue date, me procurer ce très rare volume. Comment m'y prendre pour saisir cette précieuse plaquette ?

Tout ce qu'on disait autour d'elle ne faisait qu'exciter mon désir de la posséder.

Dès 1880, je lisais dans Y Intermédiaire :

J'ai vu un exemplaire du Livre d'Amour. (Il avait été, je crois, payé 150 francs) dans la belle bibliothèque d'un amateur Bordelais, M. Emile Michelot. Cette bibliothèque a été envoyée à un des libraires les plus honorablement connus de Paris, M. Ad. Labitte ; elle passera en vente publique vers la fin de l'année.

Plus tard, dans ce même recueil périodique, je lisais encore :

Quoiqu'une douzaine d'exemplaires du Livre d'Amour tout au plus ait survécu à la destruction successive de l'ouvrage, nous nous rappelons en avoir remarqué, l'an dernier, un volume sur un catalogue parisien dont l'origine nous échappe.

Voici également une autre note parue dans le même Journal des Chercheurs et des Curieux, le 10 Janvier 1881 :

Trois exemplaires du Livre d'Amour ont été annoncés durant ces dernières années, dans les catalogues mensuels de MAI. Détaille, Baur et Conquet, aux prix de 120, 150 et 165 francs. Deux autres, ceux de MM. Poulet-Malassis et Arnauldet ont été adjugés aux prix de 151 et 142 francs. Le premier de ces exemplaires fût indiqué dans le catalogue Détaille en 1877 dans ces termes : le plus rare des livres romantiques, l'édition ayant été détruite à peu près tout entière par l'auteur lui-même. Le Livre d'Amour est consacré aux amours de Sainte-Beuve avec une Dame célèbre par sa beauté et illustre par son nom, quelques-unes des pièces dont il se compose ont été reproduites par le poète dans la dernière édition de Joseph Delorme ; mais à cause des détails trop intimes, étonnamment intimes, de noms cités, de la description d'un intérieur connu de tout Paris, il ne pouvait songer à reproduire les autres et on ne pourrait le faire aujourd'hui.

De l'édition du Livre d'Amour, il n'est resté que les

TROIS exemplaires légués par Sainte-Beuve a M. Chéron, de la Bibliothèque nationale, qui sont rognés, et ceux que l'auteur a pu donner à un très petit nombre d'amis aussitôt après l'impression. Ceci explique que le volume n'ait encore passé dans aucune vente et que la plupart des curieux ne l'aient jamais va et ne le connaissent que de nom.

Asselineau, par délicatesse sans doute, ne l'a pas cité dans sa Bibliographie romantique et ne le possédait pas dans sa Bibliothèque.

Ce recueil poétique, dit Barbier, dans le Dictionnaire des ouvrages anonymes, lut fort maltraité par Alph. Karr dans les Guêpes du mois d'août 1846 (voirie Livre de "Bord), et quant en 1848, Sainte-Beuve se mit sur les rangs pour être nommé professeur à l'Université de Liège, deux articles violents contre le Livre d'Amour et son auteur, parurent dans la Revue de Belgique.

En effet la Revue de Belgique, Littérature et Beaux-Arts — Bruxelles 1848 (3e année, 2e série, Tome I, a publié sur Sainte-Beuve deux articles au sujet de sa nomination de professeur à l'Université de Liège. Le premier est intitulé : Impossible! et se compose de onze colonnes, in-40 petit texte. C'est un coup de massue extrêmement dur donné à M. Rogier qui, disait-on, allait nommer Sainte-Beuve en remplacement de M. Lesbroussart. Le passage sur le Livre d'amour est une reproduction des Guêpes d'Alph. Karr, d'avril 1845, avec le XXXe sonnet.

— (P. i8S-i93.)Le deuxième article, page 244, non moins long que le premier, est intitulé : M. Sainte-Beuve, professeur à /' Université de Liège. Il est non moins vif, mais il n'y est plus question du Livre d'amour, qui est simplement cité. Ce qu'il y a de piquant, c'est que, peu auparavant, au commencement de l'année 1848, il paraissait dans la même Revue, un article intitulé : Lettre à M. Sainte-Beuve, qui s'occupe d'une question philologique et n'est nullement hostile à ce dernier. Il est vrai qu'il n'était pas encore question de le nommer à Liège. L'article est signé : N. L. V. H.

Je dois ces renseignements scrupuleusement exacts à la courtoise obligeance de Monsieur le vicomte de Spœlberch de Lovenjoul avec qui j'ai l'honneur et le plaisir d'être en très excellentes relations.

Poulet-Malassis racontait qu'il avait trouvé sur les quais un exemplaire du Livre d'amour, non rogné et non coupé. Cette trouvaille, dit un bibliophile, est une légende difficile à croire, pour qui a pratiqué ce malin et spirituel éditeur. Le Livre d'amour n'est pas la seule curiosité du cabinet de Sainte-Beuve qu'il ait lancée dans la circulation. On lui a vu négocier certaines lettres gaillardes d'Alfred de Musset qu'il n'avait certainement pas trouvées sur le quai !

II résulte de tout ceci que le volume en question est rarissime, et qu'en tous cas on ne sait pas exactement le nombre d'exemplaires détruits pat Sainte-Beuve, le nombre d'exemplaires donnes, ni pourquoi, de temps à autre, comme une valeur de bourse laissée quelque temps dans l'oubli, ce petit recueil de poésies apparait sortant on ne sait d'où, et coté un prix fort élevé, 200 francs et quelquefois plus (i).

Je m'imaginais qu'il y avait pourtant un moyen d'être renseigné sur ce livre et que je pourrais peut-être même en avoir un exemplaire, en m' adressant à l'ancien secrétaire de Sainte-Beuve qui fut son légataire universel et son exécuteur testamentaire. J'ai nommé M. Jules Troubat. Celui-ci était alors bibliothécaire du château de Compiègne. Je lui écrivis donc. Je ne saurais rappeler les termes de ma lettre ; la réponse que je reçus laisse au surplus deviner la demande. Nous entrons ici dans le piquant des détails sur lesquels je n'insisterai pas, laissant au lecteur le soin de faire ses commentaires naturels et de

(i) Dans le catalogue de la remarquable bibliothèque romantique de M. J. Noilly, figurait un exemplaire du Livre d'amour, numéro 524. Il a été adjugé 360 francs. Il renfermait une lettre autographe signée de Madame Victor Hugo, 1 p. in-89 et son portrait, dessin original à la plume par Malpertuis.

tirer telles conclusions que la sagacité et la finesse de son esprit lui suggéreront.

Voici la lettre fort obligeante et aimable de M. J. Troubat :

Bibliothèque Compiègne, le 17

du novembre 1885.

Palais national de

Compiègne. Monsieur,

Je comprend parfaitement l'intérêt de bibliophile qui vous fait désirer connaître le petit livre en question, et j'aurais été très heureux de vous le communiquer et même de vous l'offrir si je le possédais encore. Mais on en a tellement abusé dans un but de spéculation honteuse, et un ancien secrétaire de Sainte- Beuve, mon prédécesseur, qui ne le tenait pas de moi, en a fait lui-même un si mauvais usage en en extrayant des fragments dans un livre qui a fait trop de bruit, que, pour éviter désormais tout scandale autour d'un petit volume discret et qui n'aurait pas dû sortir du cabinet des bibliophiles, j'en ai brûlé de ma propre main 80 exemplaires ici-même, à Compiègne. Je n'ai pas voulu qu'il pût s'en échapper désormais un seul. Je l'ai fait comme je vous le dis. Le seul regret que j'en éprouve est de ne pouvoir aujourd'hui satisfaire à une curiosité de lettré et qui s'exprime par une lettre à laquelle je suis fâché de répondre par une impossibilité matérielle. J'espère que cela ne vous découragera pas, Monsieur, de venir me voir quand vous irez à Compiègne. Je serai enchanté de faire votre connaissance, car vous habitez une ville qui

m'est particulièrement chère et sympathique par l'amitié qui me lie à l'un de ses enfants les plus célèbres.

Recevez, je vous prie, Monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.

Jules Troubat.

Il ne me restait plus qu'à me résigner. Tous les exemplaires ont été détruits par l'auteur, les 80 qui restaient (on ne sait comment) ont été réduits en cendres dans une cheminée du château de Compiègne; leur fumée s'en est allée capricieuse en pleine forêt; Lugete Vénères!

Un beau jour, un catalogue m'arrive, je vois Sainte-Beuve : Livre d'amour. « Volume de » toute rareté, bel exemplaire, demi-maroquin » bleu, avec coins, non rogné. 200 francs. » Diable ! c'est un joli prix! J'écris au libraire et lui propose un échange. La réponse ne se fit pas attendre. Le lendemain, par pli recommandé, me parvenait l'inestimable in- 12.

J'avais enfin ce volume tant désiré. Un ex libris ornait cet exemplaire et je vis qu'il sortait delà bibliothèque de M. Paul Chenal, dont la devise : Mihi tamtum, me paraissait une contradiction, puisque c'était moi qui détenais du vivant de ce bibliophile, un ouvrage dont il semblait qu'il ne dût jamais se défaire. J'informais

immédiatement M. Troubat de mon heureuse découverte et je reçus de lui la lettre suivante :

Bibliothèque Compiègne, le 12

du avril 1884.

Palais national de Compiègne. Monsieur,

Puisque vous avez pu vous procurer le volume en question, vous reconnaîtrez que cette poésie intime, très travaillée, — véritable musique de chambre et non d'opéra — ne prête nullement au scandale qu'on a essayé de faire autour ? L'auteur ne l'a imprime que du consentement de la personne à laquelle il était dédié. Il avait commencé lui-même par en détruire l'édition et moi je l'ai achevé ici dans un autodafé de 80 exemplaires. Quant à M. Alphonse Karr, je n'ai jamais lu son article des Guêpes; je n'ai nullement envie de me le procurer ni de le connaître. Ces écrivains pamphlétaires, qui se rangent eux-mêmes dans la catégorie des êtres venimeux ne sont pas de mon goût. Ils mentent, ce que Sainte-Beuve n'a jamais fait. J'ai eu l'occasion d'apprécier l'homme privé chez Alphonse Karr, dans sa conduite avec les éditeurs, quand j'étais employé de Michel Lévy. Lui et Mirecourt (encore un ennemi de Sainte-Beuve) remboursaient Lévy de ses avances en lui envoyant des manuscrits qu'il avait déjà publiés. C'était un travail de récolcment qui faisait perdre beaucoup de temps pour reconnaître dans leurs œuvres nombreuses ce qu'ils faisaient semblant d'oublier et qu'ils renvoyaient comme de l'inédit. Tant vaut l'homme, tant vaut

l'écrivain, voilà mon principe et je n'ai nul souci de l'opinion de ces distillateurs de calomnies.

Si je viens à L. . . où l'amitié peut me conduire, je ne manquerai pas de venir vous y saluer et je vous prie d'agréer, avec mes remerciements pour votre aimable invitation, l'assurance de mes meilleurs sentiments.

Jules Troubat.

P. -S. Je comprends très bien que vous cherchiez à vous entourer de tous les documents littéraires qui vous intéressent, quant à moi, qui vois surtout une ligne droite dans la vie de Sainte-Beuve, vie de travail et d'étude, — et qui ne vois pas qu'elle ait dévié quand il est allé professer un an de littérature à Liège, je laisse tomber toutes ces scories dont de méchants esprits, par haine, par passion, cherchent à le salir. Il était plus sain et plus pur, comme sont les grands travailleurs, que tous ces drôles et polissons qui, l'ayant insulté de son vivant, s'acharnent encore à sa mémoire.

Je me demande, avec quelqu'inquiétude, si je ne vais pas être tout à l'heure, moi aussi, au

nombre des , dont

parle mon correspondant ? Bast ! le temps a marché depuis onze ans, et au surplus je ne serai pas en trop mauvaise compagnie.

Cela ne suffisait pas encore à ma curiosité de bibliophile. J'avais formé le dessein de me composer un exemplaire du Livre d'amour, tout à fait hors ligne, en groupant autour de lui ce que je

pourrais rassembler Je renseignements et de notes. Je voulais arriver à mon but, au prix même de quelques importunités. M. J. Troubat, me disais-je, n'est pas seul à savoir quelque chose de cette Musique de chambre; l'idée me vint d'écrire à Pons, son prédécesseur comme secrétaire de Sainte-Beuve.

Le 22 avril 1884, J.-A. Pons, me répondait en ces termes :

Paris, 22 avril 1884.

Monsieur ,

On n'est jamais importun quand on interroge poliment un auteur sur un de ses livres et qu'on daigne prendre intérêt à ce qu'il a écrit. Je me fais donc un vrai plaisir de répondre à votre aimable lettre, heureux si je puis satisfaire au voeu d'un intelligent amateur et bibliophile.

Toutefois, ce que je sais du Livre d'amour ne dépasse guère ce que j'en ai dit dans Sainte-Beuve et ses Inconnues. Puisque vous avez ce volume vous pouvez y lire entre les lignes que l'Adèle en question n'est autre que Mme Victor Hugo. Tout ce qui s'y trouve raconté sur ses relations avec l'illustre critique est d'une exactitude scrupuleuse. J'estime qu'un biographe manquerait au premier de ses devoirs s'il n'était avant tout fidèle à la vérité, même au risque d'être injurié par ceux qui, préférant le mensonge, veulent être pris pour dupes.

J'ai dit comment cette plaquette, jusque-là connue seulement de quelques bibliophiles, m'avait été

confiée par l'un d'eux. M. Troubat, à qui vous vous êtes adressé, pourrait mieux que moi vous expliquer d'une façon précise comment possesseur de l'édition toute entière, en sa qualité d'héritier de Sainte-Beuve, il se décida à en vendre un certain nombre d'exemplaires que les amateurs se sont ensuite disputés à prix d'or. Je crois pourtant que depuis la publication de mon livre qui en contient de larges extraits le prix de vente en a un peu baissé.

Pour ce qui regarde l'article des Guêpes, la date précise du numéro est sortie de ma mémoire ; vous avez cependant raison de penser qu'il a paru en 1845, — ce doit être vers le mois d'avril ou celui de mai, car Sainte-Beuve en parle dans une lettre du 14 juillet 1845 adressée à Arsène Houssaye (Nouvelle Correspondance, p. 99). Ayant appris que l'on offrait de vendre un exemplaire du livre d'amour, il prie son ami de l'acquérir à n'importe quel prix, ajoutant qu'il faut tacher de savoir si ce n'est pas celui dont une personne a fait il y a une couple de mois un si mauvais usage (1).

C'est par induction et un peu au hasard que j'avais d'abord affirmé qu'Alphonse Karr avait abusé de Tindiscrétion d'un ouvrier typographe pour éventer le secret. Cette hvpothése a depuis lors été corroborée par l'aveu du piquant écrivain, dans son Livre du Bord, où il déclare qu'il a profité sans scrupule ni vergogne d'un tel abus de confiance.

Voilà à peu près, Monsieur, tout ce que je sais d'un

(1) Cette lettre de Sainte-Beuve à Arsène Houssaye est précisément celle dont je donne, à la suite de cette étude, la reproduction autographique.

peu intéressant sur un point d'histoire littéraire qui sera mieux éclaircie après la mort de Victor Hugo.

Le fétichisme dont le grand poète est et sera l'objet tant qu'il vivra, ferme encore la bouche à bien des gens, mais dans notre siècle de si large publicité il n'y a pas de fait un peu important de l'histoire littéraire qui ne finisse par être mis en pleine lumière.

Agréez, je vous prie, Monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.

A. Pons.

Rue de Vaugirard, 138.

Le côté original de certains passages de cette lettre échappera-fil au lecteur et que penserat'il de la crémation des exemplaires de Compiègne ? qui a raison ou tort ? qui dit vrai ou faux ?

Pons et Troubat, soit dit en passant, ne me paraissent pas, d'ailleurs, avoir été les deux meilleurs amis du monde. Le légataire universel du célèbre critique a apprécié son devancier d'une façon assez sévère dans le chapitre XV de son volume : « Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte-Beuve. » Ces deux disciples n'ont pas eu la même manière d'envisager leur maître. Pons trouve excellent à mettre en lumière ce que Troubat veut qu'on laisse dans l'ombre. Il signalait ainsi à son confrère la lacune existant, selon lui, dans ses Souvenirs et Indiscrétions.:

m II v aurait, lui écrivait-il, un curieux chapitre

» à ajouter aux vôtres, et qui ne serait pas le

» moins attrayant. On pourrait l'intituler les

» femmes de Sainte-Beuve, comme il l'a fait lui-

» même pour Chateaubriand. Mais qui aura la

» main assez délicate pour un tel sujet? Encore

» faudrait-il que le docteur Yeyne (i) voulut

« dire tout ce qu'il sait. Un autre docteur, qui

» avait habité la rue Montparnasse, Besançon,

» m'avait autrefois raconté à ce propos de jolies

» anecdotes. Ne croyez pas que l'on nuirait à la

» mémoire de Sainte-Beuve en disant tout. Vous

» me semblez, dans vos Souvenirs, ne l'avoir vu

» qu'à travers les dernières années et l'instant

» suprême. Vous nous le faites un peu trop

(i) Le docteur Veyne, né à Girondas (pays de Mme Charbonneuu dont les jeudis sont célèbres), mort à Bellevue- Meudon, le 21 août 1875, dans sa soixante-deuxième année, était une de ces natures splendides qui ne reflètent jamais le mal. 11 en admettait même difficilement la preuve. Tout le contraire d'un pessimiste. Sa figure, miroir de sa pensée, souriait toujours. C'était une physionomie sereine, rayonnante. Un jour qu'il dînait chez Sainte-Beuve, une jeune servante, nouvellement entrée, disait : « le visage de M. Veyne, éclaire la table. »

Trou bat, (Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte-Beuve.)

Eh ! Eh ! les jeunes servantes de Sainte-Beuve avaient de l'à-propos, du moins celle-là.

» solennel et grand homme, à la Gœthe. Il n'y » mettait pas tant de prétention et était plus o véritablement homme. »

Pons, on le sait, donna suite à cette façon de penser, et il envoya bientôt à Troubat un exemplaire de Sainte-Beuve et ses inconnues. A ce sujet naquit un commencement de polémique. Le Figaro du 20 juillet 1879 et du 14 janvier 188 1, renferme un article d'Albert Wolf à l'adresse de Troubat et une réponse de celui-ci, qui se défend d'avoir fourni des renseignements à l'auteur de ce livre « scandaleusement obscène. »

Tous cependant n'appréciaient pas aussi durement le volume de Pons, puisque nous pouvons lire la lettre d'un ami que l'héritier de Sainte- Beuve considère comme a le modèle de l'honneur, de la sagesse et de la probité » et qui, à la date du 21 juillet 1879, m^ écrivait à propos de cet ouvrage : « Si Monsieur Pons avait arti- » culé contre la mémoire de Sainte-Beuve des » taits injurieux et dont la fausseté matérielle » pût être prouvée, vous pourriez lui faire un » procès et exiger de lui une rectification. Les » faits qu'il raconte sont des faits, en général, » exacts et connus d'un certain cercle. Et puis, j) pourquoi ne pas le dire ? Il ne déplaît pas à » notre curiosité de connaître certains détails » intimes sur les personnages illustres. Les

» familiers qui révèlent ces détails font un mé- » tier assez vilain, j'en conviens, mais qui n'est » point sans utilité. »

L'auteur de cette lettre, que je devine, cet homme « de bon conseil » est encore un de ceux qui veulent ne rien savoir, mais qui, au fond, brûlent d'envie de connaître une bribe du scandale courant, promettant, de reste, le secret de la confidence bientôt transmise au premier passant sous la banale formule : surtout n'en dites rien !

Un littérateur humoriste et réaliste qui fit parti du cénacle-romantique, Champfleury, devait connaître probablement quelque chose du Livre d'amour. Je me le figurais tout au moins. Je m'adressai à lui et j'eus la bonne fortune de lire la lettre ingénieuse et charmante, fine et prudente, qui me parvint du regretté conservateur du musée de Sèvres :

Ministère Sèvres, le 29 avril 1884.

de l'Instruction publique et des Beaux-Arts

Manufacture nationale Cher Monsieur, de porcelaine.

J'ai eu le plaisir de voir dans son intérieur vers 1847-1848, celle qui passait pour l'héroïne du Livre d'amour. C'était une personne de grand air avec les plus belles épaules du monde. La figure était pleine

de bonté et cependant il y avait dans tout l'ensemble de la femme une sorte de majesté espagnole.

Je la revis dans un salon d'amis à la fin de l'Empire; mais l'éclat de la beauté avait naturellement disparu et je veux en rester sur mon impression de jeune homme.

Les indiscrétions des biographes, surtout celles de Pons, ne me satisfont guéres; elles sont brutales et prennent la femme au déclin de la vie quand nous avons connu triomphante et appelant la sympathie cette belle personne qui, si elle n'était pas reine par le trône, l'était par la beauté.

Je n'appartenais pas à l'époque où fut publié le Livre d'amour et je n'en peux rien dire. J'estime qu'il faut laisser le temps estomper le profil et les actes de celle que je ne veux pas nommer. Il faut beaucoup d'indulgence, alors qu'on est pas certain des motifs qui ont poussé une femme à se laisser aller à sa passion.

Pour moi l'héroïne du Livre d'amour devrait être traitée comme celles qu'à peintes M. Cousin dans sa dernière manière, car elle semblait appartenir au grand siècle par son charme, et il lui a manqué un Mignard ou un Rigaud pour en conserver un souvenir plastique.

Voilà, cher Monsieur, le peu de renseignements que je peux ajouter à ceux de votre précieux dossier. A vous cordialement.

Champi-leurv.

Cette lettre n'est-elle pas délicieuse ? Le portrait de l'héroïne du Livre d'amour est digne de ceux

si bien dessinés par Sainte-Beuve lui-même, dans ses Causeries du Lundi ou ses Portraits de femmes.

J'étais tenté d'interroger à présent le mordant auteur des Guêpes, qui avait si durement malmené l'éminent critique, en avril 1845, en disant : « qu'un poète béat et confit, un saint homme de poète préparait dans l'ombre une grande infamie.»

J'écrivis donc au cloîtré de S'-Raphaël. Je dois, à ce sujet, faire un aveu. C'était vers la fin d'avril que je correspondais avec Alph. Karr et, le 15 mai, je n'avais pas encore de réponse. Dans mon impatience de l'inédit ou de documents nouveaux, j'envoyai une nouvelle épitre à l'homme de lettres devenu jardinier sous le ciel d'azur. Voici le mot qu'il voulut bien tracer pour moi :

S'-Raphaël (Var) 24 Mai 1884.

Maison close.

Monsieur,

Ce n'est pas le défaut de courtoisie qui m'a empêché de répondre plus tôt à votre première lettre, de même que ce n'est pas le timbre que vous m'envoyez qui me décide à répondre à la seconde. Ce n'est pas non plus l'exemple de MM. Troubat, Pons, etc , que vous me citez. — J'ai l'habitude d'aller seul.

C'est tout simplement qu'il me fallait feuilleter quelques volumes pour retrouver une anecdote qui remonte à 1845. — Vous trouverez tout ce que j'ai su dans le Livre de Bord (Caïman Lévv), tome Ier,

page 232.

Ces détails, dont je maintiens l'entière exactitude, ont été publiés dans les Guêpe;:, du vivant de Sainte- Beuve.

Agréez, Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués pour un ami des lettres.

Alph. Karr.

L'enveloppe de cette lettre portait un cachet de cire sur lequel on lit en exergue : « Je ne crains que ceux que j'aime. »

A trente-neuf ans de distance, Alph. Karr ne reniait donc rien de ce qu'il avait écrit, conservant ainsi le mépris du premier moment pour un acte vraiment indigne d'un galant homme.

Mais, puisque l'auteur du « Livre de Bord » m'invite à me reporter à ce qu'il a publié en 1879, je ne puis mieux faire, en ces pages, toutes de vérité, qu'insérer le passage du chapitre XLII, auquel il me renvoie. On y verra comment Alph. Karr apprécie la conduite de Sainte-Beuve, et je ne crois pas que les sévérités du juge iront du côté de celui qui a dépensé tout son talent, selon moi, pour étouffer dans son germe une détestable action. A. Karr n'a jamais au surplus redouté les sévérités de sa plume. Il annonçait, lui-même, en faisant paraître ses Guêpes, qu'il exposerait « l'expression franche et inexorable de sa pensée sur les hommes et les choses, en dehors de toute idée d'ambition, de toute

influence de parti. » Il faut lui rendre cette justice qu'il a largement rempli son programme et que, souvent même, cette inexorable franchise qu'il avait promise, l'entraîna jusqu'à une dureté cruelle qu'il eut quelquefois à se reprocher. Tout le monde connaît l'histoire qu'il a narrée luimême (i) à propos du coup de couteau qui lui fut si délicatement donné dans le dos par Madame Louise Colet, née Révoil, à la suite d'un article publié dans les Guêpes. A. Karr prenait à partie Madame L. Colet et signalait une injustice commise par le Ministre de l'Instruction publique d'alors, M. Cousin, qui avait accordé une pension à la femme de lettre sympathique et adorée, la refusant à Raymond Brucker, littérateur dans le besoin et aux prises avec les nécessités d'une vie pénible et laborieuse. Brucker écrivait sous le pseudonyme de Michel Raymond. Il fut, sur la fin de sa carrière, visiteur des pauvres à l'assistance publique de Paris. Cette administration comptait, à cette époque, de nombreux littérateurs : MM. Louis Gallet, Edouard Blau, A. du Cournau, Félix Jahyer, Ed. Montagne et Kncefflin qui signait Knœbell. — D'autres encore.

Sainte-Beuve fut quelque peu mêlé à cette aventure Collet-Brucker, en ce sens que le

(1) Voir les Guêpes du mois de juillet 1840.

lendemain du coup de couteau, A. Karr recevait deux visites. L'une d'elles était faite par un délégué de la prélecture de police, l'autre était plus intéressante. Une carte était remise à l'auteur des Guêpes, c'était celle de Sainte-Beuve. Il venait, disait-il, de la part de M. le Ministre de l'Instruction publique, demander ce que la malheureuse affaire d'hier allait devenir. Karr répondit : « Mais rien : je ne suis pas assez bon pour en faire une affaire sérieuse; ça restera ridicule. » Le visiteur remercia avec effusion et ajouta : « Comptez sur la reconnaissance du Ministre. » Alph. Karr suppose que son interlocuteur aura dit à M. Cousin qu'il avait trouvé un homme irrité, décidé à faire du scandale, mais qu'il l'avait, lui, calmé et amené aux meilleurs sentiments; toujours est-il que, un mois et demi plus tard, il était nommé bibliothécaire à l'Arsenal. La visite de Sainte-Beuve est du 18 juin 1840, et sa nomination, du 8 août de la même année. Revenons, à présent, à notre sujet, laissant la parole à l'auteur des Guêpes, lequel n'aimait pas Sainte-Beuve, assurément, et qu'il trouvait laid, non pas comme tout le monde, mais d'une laideur pauvre, avec une poignée de cheveux jaunâtres, et fun de ces regards en-dessous et fuyants quon acquiert à cette époque de la vie oh le dedans vient faire son empreinte au dehors.

« Un jour — c'était en 1845, — un ouvrier imprimeur auquel j'avais rendu je ne sais quel très petit service, vint me trouver et me dit :

— Monsieur, il se prépare, dans telle imprimerie, une infamie dont je crois devoir vous avertir : on compose et on va imprimer à cent exemplaires un livre de M. Sainte-Beuve, où il est question de Madame***; je vous apporte une épreuve de l'ouvrage que j'ai fait voler, espérant que, peut-être, vous trouverez moyen de sauver cette malheureuse femme, qui est la femme d'un de vos amis, lequel est aussi le sien. »

Et, dans le numéro des Guêpes d'avril 1845, Alphonse Karr écrivait :

La Guêpe Grimalkin a fait une singulière découverte. Il s'agit d'une grande infamie que prépare un poète ; il a rêvé, une fois dans sa vie, qu'il était l'amant d'une belle et charmante personne ; pour ceux qui connaissent les deux personnages, la chose serait vraie qu'elle n'en resterait pas moins invraisemblable et impossible.

Cet affreux bonhomme ne s'est pas contenté des joies qu'il a peut-être usurpées à la faveur de quelque accès de désespoir ou de folie causé par un autre ; il ne trouve pas que ce soit assez d'avoir eu une belle femme, il veut un peu la deshonorer ; sans cela ce ne serait pas pour lui un triomphe suffisant. Il a réuni dans un volume de cent pages toute sorte de vers, au moins médiocres, qu'il a faits su- ses amours invraisemblables ; il a eu soin d'en faire un dossier

- yo —

avec pièces à l'appui, pour laisser sur la vie de cette femme la trace luisante et visqueuse que laisse sur une rose le passage d'une limace (i).

Non seulement il a eu soin de relater, dans ses vers, toutes les circonstances de famille et d'habitudes qui ne permettent pas d'avoir le moindre doute sur la personne qu'il a voulu désigner, mais encore il l'a nommée à diverses reprises. Cette infamie, tirée à cent exemplaires, doit être cachetée et déposée chez un notaire pour être distribuée entre certaines personnes désignées après la mort de l'auteur.

Il est inutile de me demander des explications sur ce que je dis ici.

J'en refuserais même à mes amis les plus intimes ; je n'en donnerai qu'à l'auteur du livre, s'il me les demande.

Pour que ce personnage sache bien qu'il y a un honnête homme qui le regarde, je vais transcrire ici une des pièces du recueil qui ne désigne personne — mais qui lui montrera, à lui, que j'ai l'écrit tout entier entre les mains.

Ce livre de haine est appelé par lui Livre d'amour.

(i) Dans la « Bibliothèque d'un Bibliophile » d'Henri Beraldi, sous le numéro 773, on lit ceci : «Le Livre <f Amour , opuscule très rare qui raconte certaines amours de Sainte- Beuve. N'insistons pas.

« En résumé une méchante action et qu'on ne peut pas dire commise en bons vers.

« N'est-ce pas Dumas qui disait à ce propos : une Limace sur une Rose ? »

Eh! bien, non C'était Alphonse Karr.

(Ici se trouve littéralement reproduit le sonnet XXX. — Aux Champs Elysécs.

On trouve dans ce livre et les jours de rendezvous, et la maison où on se réunissait, le quartier et la rue ; on peut y aller tout droit ; rien ne manque au dossier.

J'espère deux choses : d'abord que cette révélation empêchera l'auteur de donner suite à sa vilaine action.

J'espère plus encore que ces vers sont le résultat d'un rêve ou d'un mensonge ; car, s'il avait éprouvé l'amour dont il parle, s'il l'avait inspiré surtout, son âme se serait assez épurée à ce ieu sacré pour lui rendre impossible une pareille action, plus odieuse encore que je ne veux le dire, etc

Le lecteur doit reconnaître avec moi qu'il était intéressant de mettre sous ses yeux ce fragment important des Guêpes. J'estime qu'Alphonse Karr a bien agi ; il a voulu arrêter en chemin l'accomplissement d'une infamie, il a sommé son auteur d'avoir à lui demander des explications devant lesquelles il aurait pu s'incliner, il a espéré l'amener au silence. Rien n'a pu retenir le poète; le livre a vu le jour, et à un nombre d'exemplaires bien plus considérable que cent, c'est du moins mon intime conviction (i).

(i) Dans le catalogue de la librairie Fontaine, de juin 1895, on lit sous le numéro 2184 : Sainte-Beuve. Livre

Mais il faut faire connaître aussi le passage du Livre de Bord qui clôt cette anecdote :

Je m'étais ménagé la ressource d'enfermer le mari, s'il venait me questionner, dans ma résolution générale et inébranlable, annoncée d'avance, de ne donner d'explication à personne.

Tout le monde reconnut Sainte-Beuve ; quelquesuns seulement soupçonnèrent la femme, et personne ne dit son nom.

Le lendemain de l'apparition des Guêpes, il y eut du bruit « dans Landerneau. » 11 n'était pas neuf heures du matin que je reçus une visite. — Sainte-Beuve ? — Non, la pauvre femme.

Je lui affirmai que je ne croyais pas un mot. ... — Vous avez tort, me dit-elle, pâle et solennelle, vous avez tort de ne pas croire, car c'est vrai ; mais je vais vous dire comment c'est arrivé. Il était l'ami le plus

d'amour. — 300 fr. ; Edition originale tirée a 500 exemplaires, non mise dans le commerce. Ce volume se compose de quarante-cinq odes, stances et sonnets qui sont le chant des amours de Sainte-Beuve avec une dame célèbre par sa beauté et illustre par son nom. L'auteur ayant, aussitôt l'impression, reconnu qu'en livrant au public ces souvenirs intimes, il commettait une faute impardonnable et une lâcheté, détruisit tous les exemplaires, ceux qui avaient été offerts à quelques amis, avant le repentir, furent les seuls qui échappèrent à la destruction. Ces exemplaires sont devenus de la plus grande rareté. Quelques unes des pièces ont été reproduites dans la dernière édition de Joseph DeJorme; les autres, à cause de détails trop précis sur cette prétendue liaison de Sainte-Beuve avec la femme d'un de nos plus illustres poètes, ne pouvaient être réimprimées.

intime de mon mari et avait pris facilement dans la maison l'attitude qu'on laisse prendre à ce que, nous autres femmes, nous appelons un homme sans conséquence. Il vint un jour m'avertir que mon mari me trahissait, qu'il avait pris au sérieux les arbres de toile, les couronnes de carton, les femmes de céruse, etc., en un mot qu'il était amoureux d'une fille de théâtre. Un ami eût pu me donner du courage et de la sagesse, me faire voir le peu de durée probable d'un caprice de ce genre ; mais lui, il me plaignit comme une femme dont la vie était finie et perdue ; c'était une passion irrésistible et qui ne finirait jamais ; il me vantait la beauté, l'esprit de ma rivale ; enfin il prépara soigneusement un désespoir auquel il put offrir des consolations et une vengeance. D'abord je ne voulus pas croire ; je demandai des preuves ; il en vola à son ami et me les apporta ; alors, froide, glacée, folle, je lui dis : « Je veux me venger, mais je ne veux pas qu'on puisse attribuer ma vengeance au libertinage ni même à la légèreté ! Je veux prendre pour complice d'une faute qui sera unique, un homme qu'on ne puisse m'accuser d'aimer, un homme qui ne puisse pas m'avoir plu ; je choisirai donc le plus laid, le plus désagréable, le plus ennuyeux, le plus traître, le plus répugnant, au physique et au moral, des hommes que je connaisse : C'est vous dire que j'ai pensé à vous ; voulez-vous de moi ? . . . »

J'ouvre une parenthèse pour répéter que tout ce que je raconte ici a été écrit et imprimé et toujours signé de mon nom, du vivant de l'homme dont je parle ; sans quoi je ne me croirais pas autorisé à l'écrire aujourd'hui.

Quant à la pauvre femme, dont cet ascétique

libidineux avait publié le malheur en vers obsenicoséraphiques, elle suivit mon conseil. En me quittant elle alla chez lui, le menaça de tout dire à son mari et à ses parents. Il eut peur ; il lui livra ce qu'il jura être toute l'édition qui fut lacérée et brûlée devant elle. J'espère qu'il n'en a pas gardé clandestinement d'exemplaire.

Alphonse Karr flagelle ici comme il convient l'homme qui a tout oublié, convenances, amitié, délicatesse, tout ce qu'avait pu donner, dans un moment d'affolement, le cœur exquis et meurtri d'une femme.

Peut-on lui reprocher son dédain et ses rigueurs ? Il y a plusieurs manières d'envisager les choses. D'aucuns blâmeront cette franche rudesse; il y en aura plus d'un pour dire que l'aiguillon de la guêpe a piqué à sa véritable place, et que celui-là seul qui l'a reçu est en droit de se plaindre. Toutefois Alph. Karr prête à Madame V. Hugo un langage dont la gravité n'échappera à personne. Comment comprendre, à plus forte raison expliquer, cette vengeance de femme ? J'admets le dépit, la colère même, mais pourquoi châtier, par la consécration d'une faute irréparable, un impardonnable oubli des devoirs les plus sacrés? Pourquoi la punition pareille à l'offense ? N'est-ce pas s'exposer soimême à la plus justifiée des critiques ? Quelle

atteinte irrémédiable à sa propre dignité ! Quelle excuse donner !

Le pamphlétaire, ce me semble, a dépassé les bornes et n'est pas resté dans les limites de la vérité. A chacun sa part de responsabilité. Est-il, en effet, possible de croire qu'une femme va se livrer, corps et âme, à un individu qu'elle méprise, et vers lequel rien ne l'attire, tout cela pour la coupable satisfaction de dire à celui qui lui avait promis sa foi : « Tu m'as trompé, je te suis infidèle, nous sommes quittes. »

J'ai trop confiance en la délicatesse de sentiments de la personne pour penser à une pareille revanche qui ne serait qu'une douleur de plus. — Quelles que soient les déceptions éprouvées dans la vie, au moment de la décision à prendre, j'estime qu'on a toujours en soi un invisible conseiller qui vous dira : « Réfléchis... et ne va pas au-delà du permis. »

C'est assurément ce qui a eu lieu pour notre héroïne ; et la menace, si elle s'est formulée, n'a pas dû avoir les conséquences qu'on lui prête.

Que deviennent alors toutes les confidences du Livre d'amour? Arsène Houssaye est peut être dans le vrai. Sainte-Beuve était un illusionnaire; il a pu se figurer qu'il avait joué un rôle qu'il n'a jamais rempli. A force d'être en proie à une illusion, on finit par se convaincre d'une réalité.

Racontez une histoire invraisemblable, répétez-la souvent : à la longue vous serez convaincu qu'elle est vraie. On s'identifie complètement avec son récit, si fantaisiste soit-il, et c'est avec le plus grand sérieux qu'on le débite à l'avenir. Serait-il inadmissible qu'un pareil phénomène se fût produit chez notre personnage ? Montesquieu a dit quelque part : « Il ne fout pas toujours tellement s épuiser un sujet qu'on ne laisse rien à faire au » lecteur; il ne s'agit pas de faire lire, mais de » faire penser. » Je me range à ce sage avis, j'abandonne le lecteur à ses réflexions, et je reviens à mes notes de bibliophile.

La lettre de Pons qu'on se rappelle avoir lue plus haut, et dans laquelle il parlait d'une prière adressée par Sainte-Beuve à Arsène Houssaye, afin que cet ami rachetât à tout prix un exemplaire du Livre d'amour, m'encouragea pour de nouvelles sollicitations. En mordant au gâteau j'étais devenu gourmand et je désirais ardemment posséder l'autographe de Sainte-Beuve à Houssaye. Rien ne serait plus précieux à joindre à mon exemplaire ; ce serait le dernier fleuron de la couronne tressée autour de mon volume.

J'entrais alors en correspondance avec Arsène Houssaye, et, sans détour, je lui demandais s'il voulait bien être assez généreux pour me donner la fameuse lettre. Tout d'abord, il se fit tirer

l'oreille et me dit, par la plume de son aimable secrétaire, r qu'ayant légué ses autographes à la Bibliothèque nationale, il ne se décidait plus à en distraire pour ses meilleurs amis. » J'insistai, et vous allez voir que j'eus raison, puisqu'à la date du 27 août 1885, l'ancien Directeur de la Comédie-Française me disait :

Cher Monsieur,

Je suis bien en retard avec vous qui êtes charmant.

Mais, j'ai tous les malheurs !

Confusion des confusions ! On a mêlé toutes mes lettres, environ 10 à 12,000, et je ne m'y retrouve plus.

Je vais mettre trois ou quatre mains désordonnées à faire l'ordre dans mes papiers.

Par malheur pour vous, la lettre de Sainte-Beuve est elle-même égarée. On en a photographié deux autres qui n'ont pas un mot pour votre très précieux livre.

Je suppose que vous avez lu les Guêpes d'Alph. Karr qui défend vertement Madame V. H.

Un jour, Sainte-Beuve, qui payait par de rudes angoisses ce Livre d'amour, m'a serré la main en me disant : « Les bonnes fortunes deviennent de mau- » vaises fortunes si on les conte. — Il faut n'en » parler qu'à son cœur. »

Je vous verrai bientôt, car je vais me reposer à Parisis d'un hiver de casse-tête chinois.

Cordiale poignée de mains,

Arsène Houssaye.

La lettre égarée fut retrouvée, grâce aux habiles el fines mains qui remuèrent les trésors d'autographes de Fauteur des Confessions et, le 22 juin 1885, il me donnait le billet en question, trop important pour n'être pas cité dans son entier et dont je publie d'ailleurs plus loin le fac-similé autographique.

14 juillet 1845.

Mon cher Poète,

Voilà une nouvelle édition de poésies ; c'est bien assez de vers comme cela. Je vous rappelle instamment ce que vous m'avez promis de faire pour les autres ; tâchez à tout prix et aussi promptement que vous le pourrez, de les avoir entre vos mains ; tout ce que vous croirez devoir faire, à cet effet, sera bien fait et un vrai service dont je vous resterai profondément reconnaissant.

Si l'idée que vous ne les demandez que pour en publier donnait du scrupule à ceux qui pourraient avoir ces vers entre les mains, vous pourriez les rassurer et dire que vous vous réservez de publier ou de ne pas publier, que vous voulez choisir et que vous ne désirez pas moins acquérir le tout.

Veuillez donner ce qu'on en demanderait.

Et encore garantissez-leur le secret.

Mais je me confie en cette négociation à votre esprit et à votre amitié.

Sainte-Beuve.

Une prière encore :

Au cas où ces personnes diraient qu'elles n'ont plus

ces vers entre leurs mains, ne pourriez-vous savoir d'elles :

i° Si ce qu'elles avaient était plus que de simples épreuves ;

2° Si c'était une portion ou la totalité ;

3° Si ce qu'elles avaient entre les mains n'en est point sorti pour passer entre celles de la personne qui en a fait, il y a une couple de mois, un si mauvais usage.

« J'eus beau faire, ajoute Arsène Houssaye, dans l'article du Journal que j'ai cité au début de cette étude, je ne pus arracher l'exemplaire que j'avais eu dans les mains et qui appartenait à un autre ami de Sainte-Beuve qui s'était brouillé avec lui.

» On jasa beaucoup sur le Livre d'amour. Tout le monde condamna Sainte-Beuve. La lettre qu'il m'écrivit prouve bien son repentir.

» Nul ne lui pardonna, hormis Victor Hugo, qui n'avait pas douté un seul instant de la vertu de sa femme. Charles Hugo médita une vengeance à l'épée, mais ses amis le calmèrent en lui disant que le silence était d'or pour toutes les affaires de cœur.

» Vous avez raison, mes amis, dit Charles Hugo, les odieuses calomnies de Sainte-Beuve s'effacent devant sa laideur ; mais ces calomnies ne pouvaient atteindre la femme de V;ctorHugo.

» Prenons pourtant pitié de Sainte-Beuve,

qui a toujours poursuivi l'amour qui le fuyait toujours. »

Ce n'est pas assez dire : Sainte-Beuve n'a pas poursuivi que Vautour, il a voulu, il a toujours voulu initier le public à sa liaison — quelle qu'elle ait été — avec Madame Adèle Hugo.

Et c'est ici qu'il iaut revenir aux deux volumes qui contiennent les poésies, dites complètes, de Sainte-Beuve sous ces titres divers : Poésies de Joseph Delorme, Poésies du lendemain, Consolations, Pensées d'août, Notes et Sonnets, un Dernier né! La nouvelle édition « très augmentée » parut en 1863, chez Michel Lévy frères. L'avertissement publié en tète du premier volume est de 1860 — celui du second volume est de 1862. Sainte- Beuve a donc mis au moins deux ans à colliger, à revoir, à préparer, à suivre l'impression de ce recueil définitif, à l'état de « gerbe liée » comme il le dit lui-même dans une dernière note. On ne saurait, par conséquent, admettre qu'une seule pièce y soit entrée sans la volonté expresse de l'auteur, sans qu'il ait pesé l'opportunité de sa publication, sans qu'il se soit rendu compte du plus ou moins de transparence des allusions et de la responsabilité qu'il pourrait lui-même encourir. Comment se fait-il donc que nous voyons le même homme, si empressé, en 1845 (lettre

à Arsène Houssaye) de détruire le Livre d'amour, en publier, quinze ans plus tard, une sorte de réédition masquée ? On trouve, en effet, dans les poésies de Sainte-Beuve, la reproduction de plus de la moitié — exactement 25 sur 45 — des pièces qui avaient formé le Livre d'amour — ce livre dont on avait fait un si mauvais usage et dont l'auteur s'acharnait, disait-il, à poursuivre le plus complet anéantissement. Il nous semble, qu'un violent combat a du se livrer entre deux sentiments humains, et que Sainte-Beuve a fini pa- amener lui-même à composition, d'une part, sa délicatesse mise en jeu et de l'autre sa vanité, cette vanité énorme dont il était plein, surtout lorsqu'il s'agissait de ses poésies. A l'imitation de Ingres qui faisait bon marché de son talent de peintre pour estimer en lui, d'abord, le violoniste, et de Rossini qui mettait le génie du musicien bien au-dessous de celui du cuisinier, Sainte-Beuve avait la prétention, aussi peu justifiée que possible, d'être surtout et avant tout un poète. Critique admirable, ingénieux et profond, il faisait personnellement beaucoup moins de cas de ses études de littérature que des odes sentimentales, des élégies tourmentées ou des laborieux récits qu'il arrachait à une muse aride. (.< On me croit seulement un critique, disait-il

de lui-même, mais je n'ai pas quitte la poésie sans lui avoir laissé tout mon aiguillon. » Lors donc qu'il préparait cette édition complète de ses œuvres poétiques, il devait coûter, il coûtait certainement beaucoup à la vanité de Sainte- Beuve de laisser absolument de côté, comme si elles n'avaient jamais existé, des pièces de vers écloses au souffle d'une vive passion, qui réunissaient dès lors à ses yeux, le double et rare mérite de l'inspiration et de la forme, et devenaient ainsi deux fois sacrées. Nous nous représentons volontiers l'auteur se posant ici en avocat de la postérité, et se disant, qu'après tout, on n'avait pas le droit de dérober de pareils chefsd'eeuvres à son admiration. C'est sous l'empire de ce sentiment, qui pourra paraître étrange à ceux-là seulement qui n'ont fréquenté ni les artistes en général ni les poètes en particulier, c'est, disons-nous, sous l'empire de ce sentiment ultra-vaniteux, que Sainte-Beuve procéda au triage des 45 pièces du Livre d'amour, qu'il entreprit de l'expurger, laissant dans l'ombre — et ce ne dût pas être sans un bien gros soupir — les pièces qui présentaient de trop personnelles et trop compromettantes désignations, truquant certaines autres, grâce à l'addition de nouveaux titres, à la suppression de notes et d'épigraphes, opérant certaines coupures, dans le « Récit

à Adèle, » par exemple, dont il ne reproduit que l'invocation au Printemps — faisant, en somme, de ce livre deux parts distinctes : l'une celle du scandale et l'autre celle de la poésie. Sainte- Beuve se crut évidemment en règle avec la plus scrupuleuse délicatesse en ne faisant figurer, dans l'édition de ses œuvres poétiques, aucune des pièces du premier lot, celui du scandale, celui qui révèle en toutes lettres le nom, l'amour, la possession d'Adèle Hugo ; mais il se hâte de sacrifier ensuite a la vanité, en livrant au public, « en conservant pour la postérité » l'autre lot, celui dit de la poésie, où rien ne révélait plus, directement du moins, la personnalité de la femme aimée.

Il aurait du penser que ce procédé ne serait efficace qu'à une condition : c'est qu'il n'existerait plus en circulation un seul exemplaire du Livre d'amour. Autrement, il devenait très simple et trop facile de faire ce que j'ai fait moi-même, de collationner toutes les pièces publiées ça et là, et de rendre aux reproductions des poésies de Joseph Delorme, leur destination première, leur véritable attribution, de reconstituer, en un mot, leur état civil.

Il y a plus : cette recherche et ce rapprochement permettraient d'établir que le Livre cCamoui ne contient pas la totalité des pièces inspirées à

Sainte-Beuve par sa passion pour Madame Adèle Hugo. C'est ainsi qu'après la pièce c Lettres brûlées » qui figure au Livre d'amour sous le n° VII, page 21, avec ce titre : à AD. a qui est reproduite à la page 223 des poésies de Joseph Delorme, se trouve, à ce dernier recueil seulement, une autre pièce « La Boucle de Cheveux » avec ce sous titre : Donnée en retour d'autres lettres rendues. Il y a bien en note que l'auteur « a un doute » et se demande si les deux pièces sont adressées « au même objet. » Mais ce doute est tout fantaisiste. Il est, en tous cas, facile de le lever. Le 12e vers de La Boucle de Cheveux contient, en effet, une allusion à des mots plus sérieux Ecrits à certain soir tout près du lit d'un mort.

C'est précisément le cas de la pièce intitulée La Veillée, adressée à Victor Hugo, le 21 octobre 1842, à l'occasion de la naissance de son second fils. Les « Lettres brûlées 0 et « La Boucle de cheveux, » malgré la réticence voulue et par trop habile de l'auteur, ont donc parfaitement été écrites pour « le même objet. » — L'estampille donnée à la première par sa publication dans le Livre d'amour, marque la seconde d'une (açon non moins sûre.

Le fait seul de se trouver mêlées dans les poésies de Joseph Delorme, à des pièces notoirement adressées à Madame Adèle Hugo, ne

permet-il pas encore de penser que d'autres pièces écrites sous une même inspiration d'amour, lui furent également destinées. Celles-ci par exemple :

Amie, il faut aimer quand le feu couve encore. Comment chanter quand l'Amie est en pleurs.

Sous le titre général de Reprise, les nouvelles poésies comptent, de la page 218 à la page 249, 23 pièces numérotées à part, et formant une sorte de cycle amoureux, depuis la première qui marque le début d'une passion :

N'avoir qu'un seul désir, n'aimer qu'un être au monde.

jusqu'aux deux dernières, qui sont des cris de désespoir et des adieux suprêmes :

Laissez-moi, tout a fui !

Insensé, qu'ai-je fait ?

Or, sur les 23 pièces ainsi réunies, classées et se suivant toutes, on en trouvera 18 qui figurent au Livre d'amour et sur la destination des quelles aucun doute n'est possible. N'est-il donc pas infiniment probable que les 5 autres, qui sont mêlées aux premières sous les nos III, IV, VII (celle-ci est précisément La 'Boude de Cheveux dont il était question tout à l'heure et elle

donne une probabilité de plus à mon hypothèse.) IX et XVIII appartiennent « au même objet » pour parler comme Sainte-Beuve. Il en résulterait que celui-ci, malgré ses protestations antérieures, a non seulement réédité dans ses poésies la majeure partie du Livre d'amour, en affectant il est vrai, d'y mettre un air de mystère — d'un mystère dont il était facile d'avoir la clef; — mais qu'il a exhumé, à cette occasion, d'autres pièces de même nature, adressées à la même personne, inspirées par la même passion, afin que la postérité n'en perdît rien.

La postérité qui les lit trouve aujourd'hui qu'elle n'avait rien à y gagner non plus.

Je n'ai plus rien à ajouter aux détails que je viens de fournir sur le Livre d'amour. Je laisse aux heureux possesseurs de ce volume le soin d'apprécier les vers qu'il renferme, mais je ne puis m'empècher, en terminant, d'exprimer un regret bien sincère, celui de voir un écrivain de la valeur de Sainte-Beuve compléter par des poésies aussi inutiles des œuvres si considérables, parfois si belles, toujours remarquables.

Ah ! combien je préfère a l'éclat du Livre d'amour le divin sonnet d'Arvers, « fleur délicate et précieuse que rien ne peut faner, » inspiré, lui aussi, par une femme adorable « mais dont le visage est resté inconnu et voilé d'une ombre

éternelle ! » On ne m'en voudra pas de le citer ici tout entier :

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère Un amour éternel en un moment conçu ; Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire, Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.

Hélas ! j'aurai passé près d'elle inaperçu Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire, Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre N'osant rien demander, et n'ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre, Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre Ce murmure d'amour élevé sur ses pas.

A l'austère devoir pieusement fidèle,

Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle :

Quelle est donc cette femme ? et ne comprendra pas.

Voilà ce que les délicats appelleront de la musique de chambre ; voilà qui est beau ; voilà qui est pur comme un adagio de Beethoven ou de Mozart.

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