LE SEJOUR DES AMES XXXV
après la mort ces âmes ne se rendent pas dans le scheol, mais elles vont jouir de la félicité dans le « jardin de vie », probablement le Paradis terrestre ^ Une interpolation très composite, qui a pris place au milieu des Paraboles , nous parle aussi du «jardin où demeurent les élus et les justes » et où Dieu reçut Hénoch'^. Nous retrouvons ce séjour des élus dans une des additions qui font suite au Livre des paraboles : Hénoch est enlevé du milieu des vivants et placé par Dieu entre le nord et l'occident : <( Là, dit -il, je vis les premiers pères et les saints qui depuis l'éternité demeurent en ce lieu^. » Le Livre des songes le fait transporter aussi par les anges sur un lieu élevé, où le prophète Elie vient le rejoindre*.
Dans un second passage des Paraboles, Hénoch voit les lits de repos des justes à l'extrémité des cieux , au ciel même, semble-t-il, car ces lits de repos sont au milieu des anges et à côté du Messie; avant la rétribution finale, car ces justes prient pour les enfants des hommes qui sont encore sur la terre "". Il est impossible de faire accorder ce texte, soit avec les concepts du jardin de vie ou du scheol, soit avec celui du royaume messianique dans les Paraboles'''. Ou il est interpolé, ou, ce qui est plus probable, il représente une autre tradition juxtaposée aux précédentes par l'auteur, sans souci des contradictions possibles. Les âmes sortiront du scheol au jour de la résurrection. Cette résurrection sera générale : non seulement les Israélites , non seulement les bons , mais tous les hommes indistinctement, Juifs et Gentils, justes et pécheurs, y
1 Lxi, 12", mais li, 2, fait choisir au Messie les justes et les saints parmi les ressuscites de la terre, du scheol, etc.; de plus, comme toute la section, il annonce au.\ justes l'approche d'un salut dont ils ne jouissent pas encore par conséquent. 11 est possible que le jardin de vie de lxi, 12, ne soit ouvert qu'aux âmes de quelques élus plus favorisés comme les premiers pères, Hénoch et Élie; cf. passages cités notes 3-4. — ^ lx, 8-23. — 3 Lxx, 2-4. — * Lxxxvii, 3; L.\.\xix, 52; cf. xciii, 8.-5 xxxix, 3-8. — 6 Voir infra, Le royaume. Charles, The Book of Enoch, 1893, p. 115, note, entend ce passage du futur royaume messianique. — L'interpolation, si interpolation il y a, ne comprendrait que xxxix, 4-5.
XXXVI LIVRE D'HÉNOCIl
auront part. Il est vrai qu'une conception plus étroite a prévalu dans la théologie du Talmud; elle n'admet que la résurrection des Israélites justes'. Mais ce n'est pas une raison pour restreindre, avec Charles^, la portée des textes du Livre d'Hénoch.
Dans la première partie ^, ce livre enseigne formellement qu'il n'y aura qu'une catégorie d'hommes qui ne ressusciteront pas : ceux de la quatrième section du séjour des âmes. Les pécheurs qui ont souffert ici -bas resteront en effet dans cette première demeure de l'au delà pour y subir une peine plus douce que les pécheurs qui furent heureux sur la terre '*.
Dans le Livr'e des paraboles , au moment où le Messie va juger le monde, la terre, le scheol, les enfers, le désert et la mer rendent tout ce qu'ils ont reçu, tous les hommes qu'ils ont engloutis, et l'Elu (le Messie) choisit parmi eux les justes et les saints^.
Ce qui est plus concluant encore pour les païens, dans l'histoire allégorique du monde de la quatrième partie, après la résurrection, non seulement les brebis qui avaient péri et avaient été dispersées, c'est-à-dire les Israélites fidèles, mais aussi les Gentils, figurés par les bêtes sauvages et les oiseaux du ciel, qui n'avaient pas opprimé Israël, se réunissent dans la nouvelle Jérusalem pour jouir de la félicité messianique^.
1 Weber, Die Leliren d. Talmud, p. 3*71-373. — 2 Charles, dans son excellent ouvrage The Book of Enoch, O.xford, 1893, p. 139, note sur li, 1, reconnaît que ce passaf^c entendu dans son sens obvie s'applique aux Gentils comme aux Israélites ; il refuse cependant d'y voir raffirmation de la résurrection générale , uniquement parce que l'histoire de la pensée juive points in an opposite direction. Il prétend que la résurrection de tout le genre humain a été enseignée pour la première fois dans le judaïsme par IV Esdras, vu, 32, probablement sous une influence chrétienne. Charles oublie que nous n'avons pas à expliquer le Livre d'IIénoch, surtout quand il est clair, par le Talmud ou selon le Talmud. Volz, Jûdische Eschatologie von Daniel bis Akiha , Tiibingen et Leipzig, 1903, p. 241, reconnaît que u, 1, enseigne la résurrection générale. — 3 x.\ii, 10-13. — < Le ch. XXII est donc un des textes les plus anciens où la résurrection de tous les hommes, ces pécheurs exceptés, soit affirmée. — " li, 1-2. — c xc, 33.
LA RÉSURRECTION xxxvil
Cette résurrection n'est pas un simple changement de demeure, le passage de l'ànie du scheol au séjour définitif de la félicité ou des tourments. C'est une résurrection du corps, au moins pour les justes. Ce sont les corps seulement que la terre, la mer, le désert, ont reçus en dépôt et qu'ils rendront' selon le Livre des paraboles; et si les justes n'étaient pas revêtus de leur dépouille mortelle, ils ne pourraient goûter les douceurs toutes matérielles du royaume messianique de la première partie, vivre de longues années "^ et engendrer mille enfants ^. La quatrième partie ne parle que de la réunion des brebis fidèles « qui avaient péri » et des Gentils dans la nouvelle Jérusalem*; la cinquième promet aux justes un bonheur d'une nature toute spirituelle ^. On ne peut donc pas en tirer de conclusion pour ou contre la résurrection des corps.
Pour les pécheurs, le passage d'après lequel la terre rendra son dépôt ''' s'applique évidemment à eux comme aux justes; mais quelques textes de la cinquième partie semblent enseigner que leurs âmes seules ressusciteront : c'est l'esprit du pécheur qui est jeté dans la fournaise^, son esprit qui brûle dans le feu^, son âme qui entre dans les ténèbres et dans une flamme ardente^. Il n'y est pas question de tourments infligés à leur corps. Faut-il prendre ces expressions à la lettre? Il n'est guère admissible que leur auteur ait conçu le feu de l'enfer comme un feu immatériel, capable d'agir sur de purs esprits.
La résurrection n'est que le premier acte du grand drame final. Les hommes ressuscitent pour être jugés par Dieu ou par le Messie, et pour recevoir la récompense ou le châtiment dû à leurs œuvres.
Le Messie n'apparaît que dans le Livre des paraboles et à la fin de l'histoire allégorique du monde (quatrième partie). 11 ne figure pas dans les autres sections. A la fin
* M, 1. — 2 v^ 9. — 3 X, 17. — ' xc, 33. — » Voir infra sur le royaume messianique de la cinquième partie. — ^ li^ i. — 7 xcviii, 3. — * cviii, 3. — 9 cm, 8.
xxxviii LIVRE D'HENOCH
du Livre de l'exhortation et de la malédiction (cinquième partie) nous lisons bien : « Moi et mon fîls nous leur serons éternellement unis dans les voies de la vérité pendant leur vie', » paroles qui ne peuvent s'appliquer qu'à Dieu et au Messie, qui porterait ici pour la première fois le titre de Fils de Dieu. Mais ces mots détonnent tellement sur le reste de ce livre, où le Messie n'est pas nommé une seule fois sous un titre quelconque, qu'elles ne sont fort probablement pas authentiques ^
Le Messie qui vient clore l'histoire du monde ^ apparaît après l'établissement de la nouvelle Jérusalem et du royaume messianique. Conformément au symbolisme de l'auteur, c'est un homme, puisqu'il est représenté par un taureau. Il joue un rôle secondaire et, en tout cas. mal défini : on voit seulement les bêtes sauvages et les oiseaux du ciel le craindre et le supplier.
Celui du Livre des paraboles , qu'on pourrait tout aussi bien appeler le Livre du Messie, joue un rôle beaucoup plus actif et d'une tout autre importance. Surtout il apparaît d'une nature singulièrement plus spirituelle et plus transcendante. C'est le type le plus idéal conçu par le messianisme juif avant le christianisme*.
Il porte les noms de « Messie », ou « Christ » ^, >< Oint » ; de « Juste par excellence » •"'; d' « Elu ))^, d' <( Elu de justice et de fidélité »^; enfin et surtout de « Fils de lliomme »-. Ce dernier titre est emprunté à Daniel : « Sur les nuées vint comme un fils d'homme'*^. » Mais dans le prophète il n'a pas la valeur d'un titre spécial, apanage exclusif d'un individu déterminé ; pris dans son sens littéral et sous sa forme indéfinie, il n'est qu'un synonyme d' c homme » en
1 cv, 2». — 2 Cf. dans le Muséon, t. vi , n» 2 (1905), rarlicle de Gry : Le Roi-Messie dans Hénoch, p. 131-134. — » xc, 37-38. — < Cf. Baldensperger, Dus sp'iilere Jiidcnlhum als Vorslufe des Clirislenthums, Giessen, 1900, p. 15-19. — ■' XLViii, 10; Lii, 4. — •* un, 6, et peut-être xxxviii, 2, voir la variante. — '' xl, 5; xlv, 3-4; xux, 2, 4; li, 3-5; un, 6. — * xxxix, 6. — 9 xLvi, 2 sq.; xlvui , 2; i-xii, 5, 7, 9; i.xix, 26-29. — 1° vu, 13, li.