‹ Le livre d'Hénoch sur l'amitiéChapitre 1 sur 21 · MEMBRE CORRESPONDANT · texte numérisé non relu

MEMBRE CORRESPONDANT

Il L'ACADÉMIE ROYALE DES SCIENCES DE TURIN, ETC., ETC..

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o-^e^ddan/ detut/eu?-, A. PICHARD.

Appelé par l'Éternel lui-même à tenir le flambeau des vérités saintes jusqu'à ce que le Christ vînt l'élever assez haut pour répandre la lumière sur toute la face de la terre, le peuple israëlite, plus qu'aucun autre , est vraiment digne d'une grande, d'une sérieuse attention. Quelle histoire que la sienne ! quelle poésie l'environne dès son berceau, quel éclat

l'entoure dans ses vicissitudes , quel intérêt puissant l'accompagne jusque dans son abaissement !

De vastes empires ont été anéantis, de grandes monarchies se sont écroulées au moment où elles atteignaient au faite de leur puissance ; des nations tout entières ont été retranchées des lieux qu'elles remplissaient de leur gloire sans laisser après elles même un souvenir! Et pourtant, ces empires avaient été florissants, pourtant ces monarchies, pendant une longue série de siècles, avaient dicté des lois au reste de l'univers ; pourtant ces nations avaient asservi d'autres nations , et porté jusqu'aux extrémités de la terre le bruit de leurs exploits , la terreur de leurs armes , la renommée de leur puissance. Après avoir éclairé le monde avec le fracas de la foudre , elles sont rentrées tout-à-coup dans

l'obscurité du néant, et si l'histoire n'avait eu le soin d'enregistrer leurs hauts faits , le nom même qu'elles portaient ne serait peut-être point arrivé jusqu'à nous.

Mais il est un pays qui n'a jamais possédé le sceptre de l'univers, et qui cependant a survécu aux plus effroyables vicissitudes; ce pays, c'est la Judée. Sans cesse en proie aux horreurs de la guerre civile, sans cesse déchirée parles fureurs des partis, entourée d'ennemis puissants armés contre sa liberté , de rivaux redoutables toujours acharnés à sa perte, la Judée, dont les habitants ne furent jamais célèbres que par leurs malheurs, ne marqua éminemment ni dans les fastes du commerce, ni dans ceux de la navigation; ses habitants ne dominèrent en aucun temps sur la moitié du monde; à aucune époque ils ne commandèrent en maîtres absolus sur les vastes ré-

gîons asservies par les rois d'Egypte , de Syrie , de Médie ; lorsqu'ils conquirent quelque pays, ils ne surent point le conserver; jamais leur politique ne fut habile; jamais, à peu d'exceptions, leurs vues ne furent élevées ; ces grandes vérités 3 dont l'Éternel les avait rendus dépositaires, ils ne surent point les répandre : ils avaient reçu la Parole, mais la Parole serait morte avec eux si la Providence n'en eût ordonné autrement.

Quand on vient à dérouler le tableau de leurs innombrables infortunes, à passer en revue leurs longs siècles de misères et de cruelles souffrances, et que Ton se reporte ensuite, comme nous l'avons fait, à l'histoire d'autres nations plus grandes, plus riches, plus puissantes mille fois, et qui pourtant ont disparu avec toute leur grandeur, toute leur richesse et toute leur

puissance, on est étonné que le peuple juif, tant de fois dispersé, si souvent en butte aux plus inhumaines persécutions , n'ait pas été, lui aussi, retranché de la terre, et n ait point succombé sous un fardeau de misères tel qu'aucun peuple n'en a jamais supporté de pareil.

Il est impossible , en lisant l'histoire des maux si multipliés et si grands qu'il a soufferts après avoir été choisi par l'Éternel lui-même afin d'être le dépositaire des vérités saintes, de ne pas se sentir ému de compassion pour ses tristes destinées. Tant de grandeur d'abord, tant de magnificence; puis tant de misère ensuite, tant d'abaissement, sont bien faits pour rencontrer un peu de pitié. Si Dieu s'était contenté de renverser son temple parce qu'il avait été profané, et de raser Jérusalem , « parce qu'il avait essayé souvent de

rassembler ses enfants, et qu elle ne l'avait point voulu »; s'il s'était contenté de punir les chefs de la nation , les Scribes orgueilleux et les Pharisiens hypocrites qui avaient crié : crucifie! crucifie! en unmot; si le châtiment s'était arrêté sur la tête des coupables, on n'en serait point étonné; mais il a passé de siècle en siècle, de génération en génération , de famille en famille , afin que tout ce qui avait été annoncé par les prophètes se trouvât surabondamment accompli.

Certes , il serait impossible 9 même à l'homme le plus éloigné de croire aux manifestations divines, de ne pas être frappé de si grands événements. Depuis le jour à jamais mémorable où le Christ expira sur un bois infâme , de la mort des criminels et du supplice des esclaves, plus de dixhuit cents ans se sont écoulés, et le peuple

juif continue d'exister, et sa misère n'a point cessé, et sa douleur n'est point calmée J ; il est toujours honni, errant, malheureux ; Jérusalem n'a point encore recueilli ses débris ; les murailles du Temple ne sont point encore relevées; et le Hhazân , comme par le passé , s'écrie dans chaque synagogue :

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« Qu'il te plaise , Éternel notre Dieu ,

(1) Tandis que les bourreaux , par la haine aveuglés , Croyaient clouer ses bras contre une croix immonde , Ma mère !.... ils étendaient ses deux mains sur le monde.

Caligit.a , acte I«'.

» Dieu de nos pères , Roi miséricordieux , » de revenir vers nous, de prendre pitié » de nous et de ton saint Temple par la » grandeur de ta miséricorde; de rebâtir » bientôt ce Temple et d'agrandir sa ma- » jesté.Rapproche nos exilés du milieu des » peuples, rassemble nos dispersés des ex- » trémités de la terre, et fais-nous retour- » ner vers Sion, ta ville,, avec des chants de » triomphe * ! »

Sans la généreuse initiative prise par la France , les maux d'Israël ne seraient point encore adoucis; c'est notre patrie qui, la première, a tendu la main à ce peuple avili pouf le sortir de son abaissement; c'est elle qui, en proclamant son émancipation, a mis le sceau à l'œuvre de régénération, la plus grande qui restât à accomplir. Et qui

(») ^DIO nbsn Office du Moùssaf, Rituel des pièces journalibres, page 313,

pourrait l'en blâmer? Assez longtemps on a rendu œil pour œil, dent pour dent, et meurtrissure pour meurtrissure; assez longtemps on a froissé, molesté, persécuté au nom de Celui qui prescrit le pardon, une nation privée de patrie, de liberté, du droit même de se plaindre. Il est nécessaire aujourd'hui que la civilisation répare les égarements des siècles passés; la colère divine a eu son cours, l'Élu s'est manifesté, maintenant , oui, maintenant, tout est accompli.

Une chose bien digne de remarque dans l'histoire du peuple juif, c'est assurément son amour constant pour les lettres. Courbant la tête sous un joug pesant, meurtri par le plus rude esclavage, il n'a point cessé de chanter Sion et sa sainte montagne, de célébrer dans ses vers les riants coteaux de Gilead, les campagnes embaumées de

Schârôn, les rives mélancoliques du Jourdain, où jadis ses pères suspendaient leurs harpes aux branches flexibles des saules. Ces regrets si touchants , ces souvenirs du pays natal, à la fois si déchirants et si doux, leur ont fourni le sujet de magnifiques compositions. L'école espagnole, en particulier^ a produit des poètes dont les noms mériteraient de passer à l'immortalité. On est étonné de ce que l'amour de la patrie a pu inspirer de pensées élevées., d'expressions chaleureuses et d'élans vraiment sublimes à ces hommes dégradés par l'oppression , abattus par le malheur. C'est cependant à l'époque où les bûchers de l'Inquisition étaient le plus ardents que la littérature rabbinique brillait en Espagne d'un éclat jusqu'alors sans égal.

Le xne siècle, qui marqua en France l'ère la plus splendide de notre ancienne lit-

térature, le xne siècle, qui vit paraître les romans des Douze Pairs et ceux du Cycle Karlovingien, est aussi l'époque la plus brillante de la littérature rabbinique. Dans ce temps, les Israélites eurent des hommes qui se distinguèrent dans presque toutes les sciences; ils avaient des astronomes tels que Samuel Yarhhinââh, Abraham Chyâh, Abraham Nasy et l'illustre Aben-Ezra ; ils avaient des médecins habiles tels que Isaac l'israèlite, Rabbi Salomon ; des voyageurs renommés tels que Benjamin de Tudèle , Abraham Perilsôl; des poètes fameux tels que Yehoûdâh Alcharizy, Hallevy,, Yossef Hadayan, de Cordoue, etc. ; des théologiens savants, comme Maimonides; des philosophes profonds, des cabbalistes, des grammairiens excellents, comme David Rimchi; des professeurs célèbres comme Isaac le vieux , dont les

soixante disciples étaient si versés dans la Ghémorâh, qu'il n'y avait pas de passage obscur qu'ils ne pussent expliquer. Yehoûdâh, de Paris, qui fit tant de bruit peu de temps après, se glorifiait d'avoir été instruit par lui.

La Synagogue enfanta également au xne siècle des filles aussi savantes que l'amante d'Abailard. L'amour des longs pèlerinages était à cette époque une maladie régnante chez le Juif comme chez le Chrétien. Pétachiàh visita toutes les congrégations de sa nation, et il rapporte qu'il avait connu Samuel, chef de la captivité en Orient, lequel possédait une fille très-savante dans la Loi ainsi que dans les deux Thaï mu ds. Elle avait un grand nombre de disciples qu'elle instruisait publiquement; mais, de peur qu'ils ne s'éprissent d'amour pour elle, car sa beauté était extraordi-

naire, elle donnait ses leçons du haut de la fenêtre de la maison qu'elle habitait, en ayant soin de se cacher derrière un treillis afin qu'on pût l'entendre et non point la voir *. La littérature rabbinique n'est pas seulement ignorée, elle est aussi méconnue.

On croit généralement qu'elle ne se compose que de traités dogmatiques, d'ouvrages théologiques et de commentaires mystiques, dans lesquels le véritable sens des textes saints est aussi fréquemment outragé que le sens commun. Les réflexions des rabbins ont été qualifiées d'absurdités , leurs opinions d'extravagances, leurs dissertations de rêveries. En traitant ainsi les

(1) L'histoire d'Italie présente un fait semblable. Au XIVe siècle, Giovanni Andréas, professeur de Droit à Bologne, avait une fille nommée Novella, qui faisait le cours à ses élèves quand il était occupé ailleurs. Elle se plaçait derrière un petit rideau pour que sa beauté ne leur occasionnât point de distraction. Pélrarque fut disciple d'Andréas.

î 4 PREFACE.

principales compositions étrangères , on aurait , il faut l'avouer , bon marché de la littérature de tous les peuples. Or, Ton dirait que les écrivains qui ont parlé des compositions israëlites n'ont point eu d'autre but.

C'est surtout le mot rêverie qu'ils ont affectionné,, et dont ils se sont servis le plus souvent; ils en ont fait leur hobby horse, leur cheval-bâton. Ainsi, ils ne sont pas allés demander des armes au jugement éclairé 9 au bon goût , à la saine critique; ils ne se sont nullement mis en frais de logique, ils n'ont pas consumé de temps à examiner, à réfuter une à une les opinions , les idées qui ne leur convenaient point; le mot rêverie leur a suffi et ils n'en ont point cherché d'autre. Ce mot là devait tuer la littérature rabbinique; heureusement, le coup n'a pas été mortel,

mais on aura de la peine à croire qu'une aussi mauvaise plaisanterie ait pu avoir des résultats sérieux.

Aujourd'hui, les jugements iniques excitent une réprobation universelle; alors il en était autrement. La critique, s'érigeant en tribunal inquisitorial , donnait rarement au public connaissance des pièces du procès ; elle prononçait sans appel, mais les preuves, elle ne les communiquait que quand bon lui semblait.

Et le public ne réclamait pas , il ratifiait aveuglément ses arrêts , il ne demandait point de considérants : on lui avait dit « Il en est ainsi. » Et il croyait

Autre temps, autres mœurs, autre public, autre littérature. Le lecteur de nos jours tient à avoir une opinion qui lui soit propre, à juger par lui-même et non d'après les jugements de l'auteur; il n'est plus

aussi facile de le séduire, de lui en imposer, et si le procès de la littérature rabbinique se plaidait de nouveau devant lui, il est probable quelle obtiendrait la justice qui lui est due.

Le texte hébreu du Livre d'Hènoch sur U Amitié, dont j'ai essayé de donner une édition aussi correcte qu'il m'a été possible, n'a point encore été traduit en français ni en aucune autre langue européenne. C'est un sermon dialogué d'une forme naïve> d'une morale à la fois douce et persuasive, c'est un nouveau spécimen d'une littérature pour ainsi dire inconnue parmi nous; c'est déplus un utile document pour l'histoiredes origines orientales de nos compositions du Moyen-Age *. J'ai pensé qu'il intéresserait les lecteurs s'il était accompagné de disser-

(1) On trouvera , au § VI de l'Introduction , une plus ample description de cet ouvrage.

tations un peu sérieuses. Dans ce dessein , j'y ai joint des notes relatives aux antiquités, aux mœurs, aux coutumes, à la langue, ainsi qu'à la littérature des Israélites anciens çt modernes. Ces notes, rédigées pour la plupart sur des textes inédits, sur des Manuscrits d'une exécution négligée, défectueuse, dont la lecture présente souvent de graves difficultés, m'ont coûté de longues et pénibles recherches; aussi ne terminerai-je point sans réclamer pour cette partie de mon travail toute l'indulgence des Savants.

DES PRINCIPALES DIVISIONS DE i/oUVRAGE,

Préface.

Introduction.

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