LA FUITE
Hep ! Aïa! cours, fuis, car l'enfant sauvage A le carquois d'or, les ailes de feu... Passe en hennissant le fleuve à la nage, Change d'horizon, poursuis le ciel bleu !
Poursuis l'horizon sans repos, sans halte! Brise sur ton dos mon corps frémissant! Que la lassitude en feu nous exalte, Qu'elle active en nous les fièvres du sang!
De tes pas pressés fuyant chaque empreinte, Ressemble à mon cœur qui voudrait se fuir, Et s'il faut tomber, tombe et meurs sans plainte. Comme si ton but n'était que mourir.
LIEV
; rêvant près d'une eau courante, l'autre jour, J'y laissai choir mon cœur, l'espérance et l'amour... Aussitôt ma main s'était élancée;
Je fus prompt comme la pensée,
Mais l'eau qui fuit, — fuit sans retour...
Et ma jeunesse était passée.
LABOUCHE 9^
LcA 'BOUCHE
FRIANDE comme une mouche Au bord d'un vase de lait.
Mon âme était sur sa bouche Pendant qu'elle me parlait;
Ce qu'elle disait, qu'en sais-je> Papillon sous un filet, Mon âme était prise au piège Pendant qu'elle me parlait.
Elle parlait, la farouche, Vite et bien, pour fuir plus tôt...
Je n'entendais pas un mot.
Puisque je voyais sa bouche,..
Ne sais ce qu'elle disait !
C'était sans doute à merveille!
... Mon désir, comme une abeille, Sur sa lèvre se posait.
Elle parlait vite, vite,
Et je me disais tout bas:
(( Dieu! que sa bouche est petite! »
... Et je ne l'écoutais pas.
« Dieu! que cette bouche est rose!
Les coins frais et palpitants!...
De la bonté, je suppose...
Je la fis parler longtemps.
Quand elle eut fini, la belle Ajouta: « Qu'en dites-vous? »
... Que son sourire était douxl
Sa lèvre, spirituelle!
O bouche! ô nid des amours!
Ce qu'elle a dit, je l'ignore...
Que ne parle-t-elle encore, Je regarderais toujours!
AIMER n'aimer PAS 9^
oAimE\, D^'QAimE\ TcAS
SURTOUT, ô cher enfant, ne sois jamais aimé; L'amour est un poison mortel, bien qu'enfermé Dans un cœur de rose; L'amour est un aspic. On dit qu'il ne mord pas :
Il existe, il mord, — j'en sais quelque chose, - Je te le dis tout bas.
Si tu veux être heureux, jouir, sans y songer, De l'air bleu, de l'air pur, respirer sans danger
Le plaisir de vivre, Ne sois jamais aimé; n'aime pas, cher enfant : Comme un jeune dieu, de sa jeunesse ivre, Tu vivras triomphant!
Ne mêle pas ton cœur aux désirs de ta chair, Si tu veux respirer la joie à flots, dans l'air,
Désir des poitrines; Que les yeux soient pour toi des rayons sous des eauXj Les seins frémissants, des fleurs purpurines; Les voix, des chants d'oiseaux.
Alors, triste et joyeux, tu vivras au-dessus De nos espoirs trahis, de nos rêves déçus, De ce que nous sommes...
Tu ne souffriras plus — que du regret des dieux. Qui voudraient souvent n'être que des hommes, Afin de souffrir mieux!
ACHEVAL 97
c4 CHEVoiL
Al voulu laisser loin ma pensée;
Au départ, mon amie avait touché ma main, Mais sans l'avoir pressée.
Sans me dire: « A demain! »
J'ai douté; ma pensée inquiète iM'a poussé comme un grain fait s'enfuir un vaisseau. Comme un trait d'arbalète Fait s'envoler l'oiseau!
Cette main, mon amour, froide et mortel Vite, vite, ah I fuyons ce chagrin qui rend fou, Où j'irai, — que m'importe! — Rouler mort dans un trou !
J'ai frappé mon cheval, noble bête!
La cravache a sifflé, l'éperon a mordu! Il galope, en tempête, Crins au vent, cou tendu 1
Mon cheval haletant me dit : « Grâce! >■ Il halète, en sueur, et le mors blanchissant... Sur son flanc, sur sa trace, On peut voir de son sang.
Pauvre ami, bon cheval, ah! pardonne!
Mais l'amour a des coups d'éperon plus mordants, Et Tamour m'éperonne, Et je saigne — au-dedans !
Doucement! — je tiens haut la bride.
Doucement! — mon chagrin en arrière est laissé : Merci, bête intrépide, Nous l'avons dépassé.
Elle m'aime; elle est bonne et fidèle : Prends appui sur le mors, bon cheval, pauvre ami. Belle nuit!... Sur la selle Je sommeille à demi.