AUX LIBRES PROPOS
TES vingt ans ont l'orgueil de ta virginité, Jeune fille superbe, et ta poitrine est mûre. Et ton corps tout entier, froid dans sa ligne pure, Est le plus beau qu'Éros ait jamais convoité.
Les hommes près de toi, — tels des bêtes sauvages, Quand revient la saison du rut impérieux, — Sentent la nuit passer tout d'un coup sur leurs yeux, Car le sang de leurs cœurs bondit à leurs visages.
Les beaux adolescents qui t'ont vue une fois N'ont plus que des sommeils pleins de rage et de fièvres Les vieux qui, sans parler, vont remuant leurs lèvres, Pour te nommer tout seuls retrouvent une voix.
Toi pourtant, sous ton air hautain déjà troublée: « Où donc est-il, celui que je dois faire dieu? Celui qui pressera, sur sa poitrine en feu, La mienne? et dans ses bras ma tête échevelée? »
Et puis tu te redis: « Non! pas même celui
Qui vient hanter parfois mes longues nuits sans somme!
Pas même celui-là, non! je méprise l'homme!
Et l'éclair de l'orgueil dans tes yeux a relui!
Tu dis: « Tout amour passe; et j'entends qu'il demeure,
L'amour que mon amour aura récompensé!
Et tu perds l'avenir à le craindre passé!
Et ton présent s'occupe à laisser finir l'heure!
Ainsi tu vis pareille à l'avaricieux Qui, pour garder le fruit le plus beau de sa vigne. Mortel coupable et vain, et possesseur indigne. N'y laisserait porter ni la main ni les yeux.
11 n'en passe pas moins, quand personne n'y goûte, Le beau raisin tremblant où la joie a mûri! Sans livrer son trésor il tombera flétri ! Ainsi passe ton cœur, et tu passeras toute.
Va, va, tu peux rêver encore, encore un jour. Eternel l'éphémère, et la fleur éternelle : L'heure coule, emportant ta rêverie en elle, Ta vaine éternité des roses de l'amour.
Ainsi l'amour vengé fuira pour toi, sans être! Prends garde, ô belle enfant, de le trop mépriser! L'amour a des moments choisis, pour son baiser. Comme l'auguste rose a le printemps pour naître.