PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
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TîQ 12-91
PRÉFACE
UNIVER8ITY
Quand la comtesse Diane me fit l'honneur de me consulter sur l'opportunité qu'il y aurait à publier les Maximes de la Vie, je voulus la détourner de ce dessein. « Des pensées I lui disais-je, quelle erreur est la vôtre de vouloir ressusciter un genre aussi complètement démodé! c'était bon au xvm® siècle, mais maintenant on ne pense plus et le public ne supporterait pas qu'on pensât. D'ailleurs tout a été déjà pensé. Il ne peut plus y avoir de nouveau que des nuances subtiles et des raffinements exquis. C'est ce qu'on trouvera dans les Maximes de la Vie; mais où est le public pour apprécier cette haute école de l'esprit et du cœur? Nous
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sommes quelques-uns à en goûter tout le charme, il y en aura quelques autres, mais jamais assez pour épuiser une édition. Et ce n'est pas dommage. Des pensées fines, délicates, dont la matière est précieuse et la forme étincelante, ne sont pas pour être exposées au grand jour de la publicité, il les faut garder dans votre mémoire pour les distiller une à une à vos amis, au coin du feu, entre six et sept heures, quand on n'est plus que trois ou quatre à causer et qu'ion oublie de s'en aller. » Heureusement mon avis n'a pas été suivi et les Maximes de la Vie ont été publiées.
C'était moi qui avais tort; aucune de mes appréhensions ne s'est réalisée. Le genre n'était pas démodé, ou bien il Tétait assez pour reparaître dans tout l'éclat de la nouveauté, comme il arrive en toute espèce de modes. Le public avait besoin de pensées, il en était privé depuis trop longtemps et, sans le savoir, il en attendait; si bien que ce petit livre, pour lequel, semblait-il, on n'eût pu avoir d'autre ambition qu'un succès de salons étendu et agrandi, s'est emparé de la faveur publi-
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ni
que au point de devenir, ce que poursuivent vainement tant d'écrivains de profession, un succès de librairie. C'était bien un livre pour les délicats, mais il s'est trouvé plus de délicats qu'on ne pouvait le supposer, et cette élite de lecteurs a été une foule. Nous tous qui, dans l'entourage de la comtesse Diane, écrivions depuis longtemps sans avoir jamais rencontré auprès du public une faveur comparable, nous ne lui avons pas caché notre naïve envie, sachant bien qu'elle est femme à comprendre les mauvais sentiments et à les pardonner. Et alors, pour nous consoler, elle nous disait avec cette bonté qui est la forme achevée de la politesse :
« Mais ne croyez pas qu'il soit si difficile de faire des pensées; vous en faites tous, et de très jolies. Vous n'avez pour vous en assurer qu'à ouvrir le Livre d'Or,
Le Livre d'Or, ainsi nommé parce que sa couverture est réellement en or, était un petit volume de pages blanches sur lesquelles ont été écrits au jour le jour les fastes des soirées de petits papiers.
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On sait ce que c'est que les petits papiers : c'est un jeu qui ne plaît pas à tout le monde ; pour ceux qui ne l'aiment pas, c'est odieux. Ceux-là déclarent qu'ils n'ont pas l'esprit d'à-propos, qu'ils préfèrent ne pas prendre part aux questions et aux réponses, et qu'ils trouveront beaucoup plus de plaisir à entendre les jolies choses que vont dire les autres; ils se tiennent à l'écart, écoutent en silence, interviennent quelquefois de leurs applaudissements et trouvent médiocre tout ce qui se dit autour de la table. Je ne saurais me montrer sévère pour une opinion qui est très plausible et qui est hautement professée ou partagée en secret par de très aimables gens.
Mais ceux qui sont autour de la table s'amusent quelquefois de bon cœur : on se pâme d'aise à certaines questions, on se met vraiment la tête dans les mains pour trouver une réponse, on s'intéresse aux solutions, on rit comme des enfants, on admire de bonne foi les formules ingénieuses qui éclatent de temps en temps, même quand on en est l'auteur; on ne se gêne pas pour critiquer les
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réponses fâcheuses et les pensées mal venues.
Le jeu des petits papiers n*est pas nouveau : il florissait déjà à la cour de Gharlemagne, où Gisla et Richtrude rivalisaient d'esprit et de sentiment avec Angilbert et Tarchevôque Riculf. C'était Alcuin lui-môme qui tenait le Livre dCh\ On en a conservé quelques extraits qui semblent avoir encore de l'actualité ; ils ne valent guère plus ni moins que les petits papiers d'aujourd'hui.
Il faut beaucoup de conditions réunies pour que ce jeu soit agréable, mais, précisément, chez la comtesse Diane il y avait tous les éléments, et quelques-unes des soirées consacrées à cet innocent exercice ont laissé aux familiers de la maison le souvenir d'un brillant assaut de verve et d'une étourdissante galté.
La première condition est d'être peu nombreux, autant qu'on peut tenir autour d'une table éclairée par une seule lampe, et pas davantage. Quand on n'est que cinq ou six, ce n'est pas assez pour entretenir le feu d'artifice ; au delà de dix ou douze, il se forme des groupes et l'on n'est plus ensemble.
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On ne commence qu'à onze heures, après le départ de ceux qui se couchent tôt, après Tarrivée de ceux qui ont dîné en ville.
Cela ne suffit pas : la composition de la soirée est très importante. Quand il n'y a que les amis intimes, on ne se met pas aux petits papiers; on se connaît trop, il n y aurait pas d'imprévu. Si les nouveaux venus sont en majorité, ce n'est pas non plus le cas de tirer les crayons et les fiches de papier : ils seraient trop dépaysés et n'auraient pas le ton. Le meilleur mélange se forme avec cinq ou six anciens qui constituent le fond, composent un cadre solide, donnent la note et entraînent les nouveaux, c'est-à-dire trois ou quatre recrues qui apportent leur désir de briller, la fraîcheur de l'inexpérience et les efTets inattendus. Est-il besoin de dire qu'il faut un peu plus d'hommes que de femmes, comme dans toute réunion mondaine?
Le vrai petit papier, c'est la question personnelle : on écrit sa question sur un papier qu'on plie et l'on met une adresse. La personne qui reçoit ce pli, par l'intermédiaire de la corbeille où