VI II
PREFACE
lit à haute voix et, si elle reconnaît l'écriture, comme c'est le cas le plus fréquent, elle a le devoir de garder un secret absolu.
En fait, la comtesse Diane nous a toujours gardé ce secret pour les pauvretés et les folies que nous avons ainsi confiées à son honneur, mais quand une réponse heureuse arrachait à l'assistance des cris d'enthousiasme et que d'ailleurs aucune personnalité n'était en jeu, elle consultait du regard le vainqueur et, avec son assentiment, elle livrait son nom aux applaudissements des rivaux sans jalousie. Quelquefois même, si l'écriture n'était pas facilement reconnaissable, l'auteur se nommait lui-môme en baissant les yeux avec modestie ou en aiflchant effrontément sa satisfaction de luimême. La récompense, c'était l'inscription au Livre d'Or, presque toujours votée à l'unanimité. Que de fois les honneurs du Livre cTOr ont été ainsi décernés, dans le premier feu d'une admiration inconséquente, à des pensées d'une faible profondeur ou d'un faux éclat; il fallait procéder ensuite à la revision de ces jugements hâtifs, et cette revision
PRÉFACE. IX
a été opérée dans des conditions d'arbitraire qui en assurent Téquité.
Quelques-uns des auteurs couronnés ont désiré garder l'anonyme, par effroi de la publicité : ce scrupule d'hermine a été respecté. Les autres ont assumé sans trop d'émotion la responsabilité de ce qu'il leur est arrivé de dire, quelque soir d'hiver, entre amis, pour l'amusement commun. Le pis qu'il leur puisse advenir, c'est qu'on ne trouve leurs pensées ni justes ni neuves, et ils n'y attachent pas d'autre importance, n'ayant apporté aucunes prétentions dans cet aimable divertissement. Ce qui leur est du moins assuré, c'est l'avantage de passer à la postérité sous la protection et à la faveur du nom de la comtesse Diane.
C'est elle en réalité qui est le véritable auteur de ce Livre d'Or auquel elle a bien voulu donner son nom ; outre qu'elle a la meilleure part dans ce qu'on y trouvera de gai, d'aimable et de fin, elle a inspiré le reste; c'est elle qui a groupé dans son intimité tant de collaborateurs heureux de s'y rencontrer, qui les a habitués et comme forcés à payer de leur
PRÉFACE
personne dans cet échange d'idées, et qui a pris la peine de recueillir, de trier, d'enchâsser leurs devis et propos. Ce livre est comme un résumé de ce qui a été pensé chez elle, je ne dirai pas pendant de longues années puisque nous sommes tous encore jeunes, mais d'aussi loin qu'il nous souvienne.
Ceux dont le nom figure dans ce volume savent bien ce qu'il en est ; c'est une politesse de plus que la comtesse Diane a voulu faire à ses amis en les invitant à son succès. Mais on peut croire aussi qu'un tel recueil ne sera pas sans agrément; je n'irais pas jusqu'à prétendre qu'il soit utile : c'est môme son principal charme de ne répondre à aucune nécessité et de n'oiFrir à l'esprit que des distractions de luxe.
On y trouvera toujours à butiner une pensée ingénieuse, une heureuse rencontre de mots, un sentiment délicat. Ce qu'il a été impossible d'y reproduire, c'est l'à-propos, le jaillissement spontané et le coup sur coup qui donnaient tant d'éclat à ces réunions intimes, mais on y rencontre encore des aperçus qui méritent d'être retenus et des gaietés quelquefois communicatives.
PREFACE. XI
Il n'échappera pas au lecteur avisé que le talent de faire des pensées en société comporte certains procédés. Des gens d'infiniment d'esprit n'y réussissent pas, peut-être parce qu'ils y apportent trop de bonne foi et cherchent la vérité quand on ne leur en demande que l'apparence ; d'autres, avec des facultés moins solides et moins brillantes, donnent du premier jet la réponse qu'il faut, avec la proportion convenable de justesse et d'imprévu, de contraste et d'ambiguïté.
Il y a un art de penser, art difficile et ingrat, où l'on prodigue parfois toute la substance d'un esprit riche sans obtenir souvent la justice qui a été rendue aux Maximes de la Fee;mais il est un autre art, plus léger et quelque peu subtil, où l'on peut exceller à moins de frais, où il ne faut qu'un peu de pratique et beaucoup de bonheur, pour accéder au Livre d'Or : c'est le jeu des petits papiers, qui n'est en somme que l'art d'exprimer des pensées sans en avoir.