‹ Le livre d'or de la jeunesseChapitre 11 sur 18 · LA DAME · texte numérisé non relu

LA DAME

DE \A rOlRELI.E.

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DK LA TOLRKMJ:.

N beau pays qui occupe toute la partie méridionale de l'Italie, le royaume de Naples, fut. pendant une série de siècles, l'objet des ambitions de la France, de l'Allemagne et de l'Espagne, qui s'en emparèrent et le perdirent tour à tour.

En 1780, le traité de Vienne avait donné ce royaume à l'infant WB7~ don Carlos, mais en IHOfî le prince Joseph venait d'en être déclaré roi.

Un jeune lieutenant d'artillerie, arrivé depuis deux heures

seulemi'iit à Nuples, montait à cheval, après a\oii- touteCois quitté son habit militaire pour prendre le costume du pays, car l'escopelte était souvent braquée, derrière quelque buisson, sur le Français qui s'aventurait seul dans les campagnes. Le jeune officier prit la route qui conduit à Aversa, petite ville située dans une très-belle plaine à trois lieues de Naples. Après un galop bien soutenu, il arriva devant les murs d'un grand jardin attenant à un couvent de dominicains : ce couvent était comme relié à un château, fameux dans l'histoire par l'assassinat du prince André de Hongrie, mari de Jeanne I ; on montre encore, dans le haut d'une vieille tour, une fenêtre au grillage de laquelle André, dit-on, aurait été étranglé. Le soir tombait, et la campagne se voilait de cette brumed'un bleu tendre que le beau ciel d'Italie jette sur les lointains de ses paysages; les limoniers et les cédrats en fleurs du jardin du couvent répandaient dans l'air les parfums les plus délicieux. Au nord du mur s'élevait une petite tourelle gothique dont lessveltes colonnettes soutenaient un couronnement de trèfles à jour. Le cavalier vint se poser à quelques pas devant cette tourelle, et sembla la contempler dans une méditation pleine de rêverie. Tout à coup la fenêtre en ogive s'ouvrit, et une femme parut toute pAle sous de longs habits noirs. Elle resta là, debout, immobile comme une statue, les bras croisés sur sa poitrine.

« Eh! mon brave, (juelle est cette femme? demanda le jeune Français en s'adressant en très-bon napolitain à un homme de la campagne, qui passait près de lui.

— La dame de la tourelle, su/nor... Une folle, disent les lins, niM' sainte, disent les antres... »

Et l'homme continua son chemin.

Le cavalier avait remis sa monture au pas, se dirigeant le long du mur : vers son extrémité, ce mur était assez bas pour permettre au regard de plonger dans le jardin sur la limite duquel, entre deux sombres cyprès, s'élevait une croix de pierre, démantelée, dont les bras s'ouvraient sur un petit champ servant de cimetière aux dominicains. La femme aux longs habits noirs parut bientôt près de la croix, s'avançant lentement au milieu des herbes désolées du champ de repos. A cette vue, tout en continuant sa route, le cavalier laissa échapper un soupir de pieuse tristesse, qui était comme une vague prière.

Arrivé à la porte du couvent, il trouva sur le seuil deux moines dont les barbes blanches descendaient sur la croix noire qui couvrait leur poitrine. 11 demanda l'hospitalité pour la nuit, et pria qu'on le conduisît près du révérend dom Roberto.

<( Dom Roberto? dit ur» des moines ; il y a déjà huit ans que Dieu l'a rappelé à lui.

— Qu'il soit donc avec Dieu! » répondit le jeune Français avec tristesse, en se servant 'oujours du langage italien avec une vérité d'accentuation qui faisait croire qu'il parlait sa propre langue. Cependant il entrait dans une grande salle basse où l'on recevait les étrangers qui visitaient le couvent, et ses regards se promenaient autour de lui avec une sorte de curiosité toute mystérieuse.

« Et comme cela, demanda-t-il, il y a huit ans que dom Roberto a quitté cette sainte demeure dont il était par sa douce bonté et son zèle incessant la consolation cl la gloire?... Je

l'ni connu, vous le \oyez, mes frères. Mais n'y avait-il pas ici, à l'époque de la mort de dom Roberto, deux enfants?,..

— Oui, les deux Romuald, répondit un des moines dont la barbe de neige couvrait ses deux mains qu'il tenait jointes...

— Ne pourriez- vous pas, mon frère, me rappeler l'histoire de ces deux orphelins, car ils étaient orphelins, n'estce pas?. . J'ai de hautes raisons, je crois, pour m'intéresser à l'un d'eux.

— llélas! répartit le vieux moine, allez-vous aussi nous demander ces deux pauvres enfants, comme le fait chaque jour la dame de la tourelle?... ces deux enfants, qui nous ont été envoyés presque en même temps, et qui sont partis de même... L'un est mort; l'autre a disparu, a fui, a étéenlevé... on ne sait!...

— (lontez-moi donc cette histoire, bon frère, puisque vous la savez...

— Oui, je la sais, et il ne reste plus que moi ici qui puisse en parler, car mes frères en Dieu et en communauté du temps dont vous parlez, reposent tous maintenant dans la paix du Seigneur... II y a plus de vingt ans décela, en 1784 ou Sri, une nuit, nous fûmes tous réveillés par le son de la cloche d'entrée. Dom Roberto, moi et deux autres moines, nous descendîmes, et trouvâmes, exposée sur le seuil de la porte, une pauvre petite créature qui venait à peine de naître à la lumière. Nous recueillîmes l'enfant et le baptisâmes Romuald, du nom du saint du jour. (]et enfant semblait avoir été abandonné par des parents (juc b'ur pauvreté avait poussés à celle action. Mais \oilà que, l'année suivante, jourpcMir jour, a la saint Romuald, la «Inclie \int nous appeler encore

au moment où nous étions réunis au réiectoiie ; moi, j'arrivai portant un flambeau , précédé de dom Roberto, qui trouva sur le seuil un autre enfant dont les langes étaient d'un tissu tin et tout choisi... Le pauvre petit avait un carré de parchemin attaché sur sa poitrine ; quelques lignes tracées grossièrement le recommandaient aux serviteurs de Dieu...

— Pardon, mon frère, vous rappelez-vous textuellement ces lignes?

— Hélas! non .. Dom Roberto seul les savait, ces lignes, et les avait transcrites dans les registres du couvent, qu'un incendie a détruits, voici quelques, années... Tout ce que nous savions, c'est que les deux enfants s'appelaient Romuald, en souvenir du jour où Dieu nous les avait conflés; mais nous finîmes si bien par les regarder comme deux frères, deux frères jumeaux, que pas un seul d'entre nous, si ce n'est dom Roberto, ne sut bientôt plus quel était celui qui était venu le premier ou le dernier. Les deux petits Romuald habitaient avec un frère lai la tourelle du jardin; ils grandissaient devant Dieu en âge et en sagesse... Us avaient douze ans, je crois, lorsque l'un d'eux mourut tout à coup ; nous l'enterrâmes dans le champ de notre repos ; et, quelques jours après, l'autre avait disparu. Ces enfants nous étaient devenus chers... Un instant, le deuil fut dans la maison des dominicains. Dom Roberto, deux ans après, était appelé devant Dieu. »

Le Français, que ce récit avait semblé vivement intéresser, demanda au vénérable religieux quelle était cette dame de la tourelle, dont il avait parlé au commencement de son histoire.

« C'est une sainte femme, répondit le moine, qui ne cesse de souCfrir, mais aussi sans cesser d'espérer. Quelque temps après la mort de dom Roberto, une dame de haute condition, accompagnée de deux suivantes, arriva ici dans une riche voiture. Elle vint demander un enfant que, par une nuit de l'année 1784, on avait dû exposer sur le seuil de l'entrée du couvent. Je lui fis le même récit à peu près qu'à vous. Elle croisa ses bras sur sa poitrine en ne prononçant que ces deux mots : «< 0 mon Dieu ! donnez-moi la force et l'espérance! » Ses yeux étaient remplis de grosses larmes; elle se leva et partit. Le lendemain elle envoyaitacheter à prix d'or la petite tourelle du nord avec la partie du jardin qui s'éteiid sur le côté du cimetière. Lequel des deuxRomuald était son ûls?... Etait ce l'enfant qui avait disparu? et pouvait -il lui être rendu par Dieu? devait-elle au moins espérer? Ou bien était-ce le pauvre Romuald qui dort dans le champ de repos? et de^ ait-elle prier, pleurer sur le petit tertre qu'elle s'était fait désigner?.,. La malheureuse femme a accepté, depuis huit ans, cette double vie d'espérance et de prière, destinée pleine de larmes!... O mon Dieu! le cœur d'une mère est bien profot d dans son amour!... »

Ainsi dit le moine; et le Français, vivement ému, passa les mains sur ses yeux que mouillaient quehiues larmes.

Le lendemain, après avoir remercié les bons frères de leur hospitalité, il demanda à visiter le jardin : après avoir parcouru les mille détours ombragés du verger, il arriva devant une petite clôture en treillis à l'extrémitéde laquelle était une porte qu'il trouva entr'ouverle. Il passa de l'autre coté, et se tr(m\a de\anl la tourelle qui altenail à un petit corps

de logis que la veille il n'fnait pu apercevoir du dehors. Deux femmes étaient assises près de la porte, occupées à filer.

a Pourrai-je être présenté à la dame qui habite ici? demanda le jeune homme.

— Entrez, monsieur, » répondit la dame de la tourelle qui tout à coup parut devant lui, couverte de son vêtement dedeuil.

Il entra dans une petite salle, et bientôt il se trouva assis devant la dame de la tourelle, dont l'âge et la soufifrance avaient altéré les traits sans leur ravir leur haute noblesse.

(( Madame, lui dit-il d'une voix tremblante et oppressée, j'ai appris hier de nos bons frères, les dominicains, la triste. histoire qui vous attache à ces lieux. J'ai beaucoup connu le jeune Romuald, qui a disparu du couvent, ou qui, plutôt, s'en est enfui : il était dernièrement en France, et je puis vousdire qu'il a été bien ingrat envers dom Roberto, qui lui avait voué une amitié si sainte. Romuald, à l'âge de douze ans, fut saisi de l'esprit impatient de l'enfant prodigue; après s'être évadé du couvent, il erra longtemps en Italie, ne vivant guère que de charité, et passa en France. Dans ce pays, des circonstances qu'il est inutile de vous raconter lui permirent de se livrer à des études vers lesquelles sa nature l'appelait. Quoiqu'il ne compte que ^ingt-deux ans, déjà c'est un homme, et il est arrivé à gagner une épaulette d'officier dans l'armée française. J'ai cru devoir, madame, vous instruire du sort de Romuald.... Mais, hélas! estce votre fils, celui-là!... et qui pourra vous en instruire?.. Lequel fies deux .'... Ce sera toujours pour vous le mot d'une cruelle énigme.

— Oh! merci ! merci ! monsieur, c'est Dieu qui vous envoie pour faire renaître l'espérance qui se mourait en moi... Oh! il doit y avoir de faibles indices, perdus, oubliés, dont on peut se ressouvenir et qui seront toute une preuve immense, absolue, pour mon cœur de mère. Mais , pour chercher à nous éclairer dans ce doute qui me torture, je vous dois de suite, en quelques mots, l'histoire de mes souffrances :

« Orpheline et héritière d'une des plus riches fortunes d'Espagne, je me mariai à un gentilhomme français, le comte de Varveil, quelques jours après être arrivée à Naples à la suite de l'infant don Carlos. Mes parents qui voulaient m'unir à l'un de mes cousins, pour que ma fortune ne sortît pas de la famille, s'étaient opposés de tous leurs efforts à mon mariage avec le noble comte de Varveil, et devinrent pour nous des ennemis jurés. Hélas! un an ne s'était pas écoulé que le comte m'était enlevé par une mort imprévue. — Quelques jours après, de puissantes raisons m'appelèrent en Espagne. Je venais d'être mère... Craignant que l'on n'essayât de me ravir mon enfant , de m'en séparer , pour me forcer à un second mariage , je résolus de l'abandonner un instant, pour mieux me le garder. Je le confiai donc à l'un de mes vieux serviteurs, auquel j'avais donné une ferme avec quelques dépendances dans le haut Pausilippe. Deux mois après mon arrivée en Espagne, j'appris de cet homme que mon cher enfant n'était plus de ce monde. Ah! j'ai bien souffert! Ah! j'ai bien prié et pleuré!... Quatorze ans s'étaient écoulés, lorsque cet infidèle serviteur, qui était à son lit de mort, me fil appeler, et me fit une horrible confession : gagné par ma famille, il avait in-

venté la mort de inoii tils, après avoir exposé rtMifaiit à la porte des dominicains d'Aversa, avec un papier attaché sur sa poitrine, où était écrit...

— Où était écrit, madame, interrompit le jeune Français en tremblant, — où était écrit : « Dans quelques années, une riche famille reconnaîtra les soins que vous prendrez de cet enfant. »

— Oui! oui ! c'est cela !... s'écria la pauvre mère.

— Madame, dit le jeune homme en se levant, n'y a-t-il pas encore dans la salle basse de la tourelle qu'habitaient les deux Komuald avant vous, n'y a-t-il pas encore une statue de l'ange de l'Espérance qui tient une colombe dans ses mains?

— Oui, toujours, elle y est toujours! s'écria la dame en s'élançant dans la tourelle, suivie du jeune Français. Celui-ci, prenant dans sa ceinture un long couteau napolitain, se mit à genoux aux pieds de la statue, descella une pierre du socle, et bientôt se releva tenant une boîte de fer. 11 l'ouvrit et en tira une bande de fin tissu de mousseline sur laquelle étaient brodées ces trois lettres : J. d. V.

— Jules de Varveil ! s'écria la pauvre mère en portant le tissu vers ses lèvres; puis elle saisit vivement un petit carré de parchemin que lui présentait le jeune étranger, et sur lequel elle lut les lignes que l'infidèle serviteur avait eu soin de laisser avec l'enfant dans le cas d'une reconnaissance nécessaire.

— Mon fils! mon enfant, où donc est-il? murmurait madame de Varveil.

— Madame, écoutez moi... Komuald, (lui pensait aussi à

sa mère, à son père (hélas!), avait obtenu du bou et saint dom Roberto ces deux pauvres témoignages de sa naissance mystérieuse, et avant de fuir le couvent, il avait eu soin de cacher là ce trésor... — Mais mon tils! mon fils! où est-il? — Ma mère , bénissez-moi, parce que j'ai péché, » dit le jeune homme en se mettant à genoux devant M""" de Varveil, qui poussa un grand cri et chancela... Son fils s'était relevé, et la recevait dans ses bras...

Le soir, un riche carrosse attendait à la porte d'Aversa.

Cependant Jules de Varveil et sa mère, avant de partir, avaient été s'agenouiller devant la tombe de l'autre Uomuald. « Dors en paix, mon second Romuald, dans ta tombe d'orphelin, toi que j'ai pleuré comme un fils mort! dit madame de Varveil... Repose dans le calme du Seigneur... A chaque printemps, la Dame de la Tourelle viendra encore répandre sur ta tombe des Heurs et les larmes d'une mère!... »

LE L^l DE MARIE

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