E LAI DE MARIE
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jEux jeunes dames montaient en silence les grands escaliers d'une terrasse située d'une façon toute pitto- ^^ resque au milieu d'un vaste jardin ^^ coupé de belles allées de tilleuls et de marronniers : dans le fond, à travers les éclaircies des massifs de verdure, on apercevait le sommet de deux tours posées en sentinelle aux abords du château d'Amboise, dont ce jardin était une dépendance. L'une de ces deux dames portait, dans toute son exactitude, ce costume aussi riche que gracieux qui brilla un instant à la cour de François II : sa taille était prise dans un corsage de velours formant sur le devant une pointe d'où descendait une cordelière tressée en fils d'argent, et relevée de distance en distance par des nœuds de perles; le haut de
SCS manches était garni de butta rites de soie à la taroii espagiioit'; une riche collerette montante, ouvrée à jour sur ses bords et flnement dentelée, s'ouvrait en éventail derrière ses épaules; enfin, sa tète était ornée d'une sorte de petite coiffe des plus gracieuses qui, s'abaissant légèrement sur le front, relevait ses ailes à jour sur les deux côtés du front en abritant de beaux cheveux bruns bouclés: le sommet de cette coiffe était orné d'un cercle de fleurons d'or, derrière lequel était attaché un voile blanc dont les plis flottaijgnt à la brfse du soir : la belle dame avait donné son nom à cette charmante coiffure, car cette dame n'était autre que Marie Stuart ellemême. Près d'elle s'avançait M"*" Loïse d'Hesprées, dans un costume beaucoup plus simple, tenant entre ses malts une légère guitare dont ses doigts distraits taquinaient les cordes, pour rompre un silence glacé que la jeune et belle reine de France semblait peu disposée à rompre. M"'' d'Hesprées était la plus chère amie de Marie, qui la nommait souvent sa petite sœur de gai chant, car c'était cette jeune demoiselle qui, d'ordinaire, lui faisait l'office d'accompagnateur, lorsqu'il lui prenait fantaisie de chanter (}uelqu'une de ses chansons, dont elle-même composait les gentilles rimes.
« Bonne dame et maîtresse, dit Loïse en s'asseyant sur un banc, ma petite guitare est bien mal venue en ce moment que la tristesse est peinte en toute votre chère personne...
— Oui, ma bonne Loïse, de méchants soucis me tourmentent aujourd'hui ; mais cependant votre guitare est toujours bien séante, car vous savez, chère enfant, que les airs et chants tristes sont bons aux cœurs qui souffrent...
4fo })7 o^-§= hélas ! la France ne veut -elle èlrc heureuse enfin!.,. »
La tristesse de la jeune reine s'expliquait grandement par la nouvelle qu'elle venait de recevoir de la découverte de la fameuse conspiration d'Amboise, formée par un nombre for midabic de calviin'stes, et dirigée moins contre François II et Catherine de Médicis, que contre leurs ministres le duc de Guise et le cardinal de Lorraine. Cinq cents gentilshommes, tous accompagnés de leurs plus fidèles serviteurs et suivis de mille soldats déterminés que commandaient trente capitaines, dev i ^4 aiV^r du fond des provinces dans Amboise, où se trouvait alors la cour. Une indiscrétion du chef, La Renaudie, qui s'était ouvert à un avocat de Paris, venait (■"f^ire découvrir la conspiration. Les Guises, en ce moment, ; ' taisu> nt rassembler à la hâte les troupes royales.
« Allons, Loïse, dit Marie, accompagnez ma voix sur notre ■air bien aimé qui est de façon si douce et triste ; j'ai arrangé sur cet air quelques pauvres rimes au sujet des grands ennuis qui m oppressent bien durement en ce jour. »
Et la jeune et belle reine levant vers le ciel ses yeux voilés de larmes, une main posée sur son cœur, chanta ce lai plaintif qu'accompagna la guitare de Loïse :
h£. SOLOMBELI>S D'ESPOXK.
Beau jardin de tant douces choses,
De lys et roses, Asylede gentes chansons
Et joyeux sons.
Charmant pays, ô chère France ,
Las ! PFspérance
=§-|o 98 of-j.
^'envole, en un larouclu' émoi, Bien loin de toi!
Car ton ciol blou se lait tout sombre,
Et dans cette ombre S'enviennent des voix et des pas
De tout là-bas.
Et puis on voit (noire alarme):
l-uire des armes,...
Kt eolombelle a peur et Cuil
Devant la nuit!
(tli ! reviens-nous, macolombelle.
Tant douce et belle!...
Pour nous aurais-tu découvert
Un rameau vert?...
Las! que de ton bec rose il tombe,
0 ma colombe , Ton frais rameau de bon revoir
Et cher espoir!...
La chanson unie, Loïse se trouva toute triste à son toni'. La reine laissait tomber sur sa petite sœur de gai chant un sourire plein d'une mystérieuse pitié, car elle savait que le frère de sa pauvre Loïse, Raoul d'Hesprées, était au nombre des premiers conjurés qui devaient arrivera Amboise.
« Ah! madame, voyez, dit tout àcoupgaîment Loïse, qui se penchait sur le balustre de la terrasse, je crois apercevoir sous l'allée des tilleuls mon frère bien aimé que depuis tantôt (juatre grands mois je n'ai vu... Oui, c'est bien lui!...
— Ah! Dieu soit loué, ma pauvre Loïse, on peut encore le sauver, le malheureux! s'écria Marie, se laissant emporter par unc^ idée qui la frappa siibileinent.
— Mon Dieu! madame, (leiUiiiida Loïse pâle et toute trem-
blantc, on peut sauver mon frère? .. Il est donc en (lancer? et qu'a-t-il donc fait, o mon âme!...
— Chut! Loïse... Plus un mot... Avez-vous, mon enfant, la clef de l'oratoire de la terrasse?
— Oui. madame... Ah! mon Dieu!...
— V ite, descendez, courez à votre frère, amenez-le dans l'oratoire, en lui faisant suivre les détours les plus secrets des allées... Il faut qu'il soit arrivé sans être vu; car, s'il eût été aperçu...
Eh bien ? madame. . .
— Eh bien?... — Allez, courez, Loïse...
— Ah! mon frère! mon cher frère!... » se disait la pauvre jeune fille en s'élançant vivement vers l'allée plus prompte que la brise, plus tremblante que la feuille.
Un instant après, le jeune comte d'Hesprées et sa sœur, se glissant sous les branches les mieux chargées de verdure, arrivèrent secrètement dans l'oratoire où la reine les attendait, assise sur un siège gothique, le coude appuyé sur un bras de sa chaise, et posant sur son poing sa belle figure pâle et sévère.
Le jeune comte s'avança vers Marie en la saluant avec une respectueuse courtoisie, et s'apprétant à lui adresser ses assurances de fidèle sujet.
« Silence, monsieur d'Hesprées, dit la reine avec un calme rempli de dédain, n'allez pas joindre au parjure de la pensée et de l'action, le parjure de la parole.
— Sa majesté...
— J'ai dit silence; écoutez donc, et répondez si j'interroge. Vous arrivez?
— D'Orléans.
— Vous êtes entré dans Amboise, sans (ju'on vous aitvu^
— Je le suppose.
— Et dans ce parc?
— La petite porte du haut mur du grand bastion s'est trouvée ouverte, et je me suis avancé dans le parc sans rencontrer personne sur mon passage.
— Que venez-vous faire à Amboise?
— Je venais... pour visiter mon aimée sœur.
— Vous venez ici, comte d'Hesprées, interrompit la jeune reine avec un calme passionné, vous venez ici, traître à votre roi, traître à votre pays, conspirer, ou plutôt essayer de mettre à exécution le plus étrange comme le plus odieux de tous les desseins! Et quand je dis vous, je veux parler de voscomplices qui ont au moins, eux, quelque puissance et valeur dans leur misérable audace, car vous, monsieur Raoul, qui ètes-vous? sinon un jeune homme ingrat, insensé et vain, sur lequel des discours traîtres et vides ont eu assez d'empire pour le lancer dans une exécrable entreprise Sachez (jue tous vos conspirateurs sont connus, puisque l'on a jusqu'à votre nom, à vous, Raoul d'Hesprées, qui devez être un des premiers à arriver pour la gracieuse fête que vous ménagiez à votre souverain et roi. Vous ne songez plus, je le vois, à vous disculper par quelque lâche mensonge... Cela soit! c'est bien... »
Pendant cette terrible apostrophe, le jeune comte, pâle, atterré, le front baissé, tenait ses regards attachés immobiles devant lui; sa jjauvre SdMir, toute tremblante, debout dans un coin de l'oratoire, essuyait de grosses larmes qui voilaient «es yeux.
« Votre tète, reprit la reine, est déjà désignée pour Téchafaud... Mais regardez-la, comte, regardez cette pauvre et chère 611e, qui est ma bonne et chère amie, cette enfant que j'ai nommée ma petite sœur de gaies chansons, et qui est votre sœur à vous; elle est votre ange gardien; car, pour elle, pour le souvenir de votre père, qui fut toujours un fidèle et loyal sujet, pour votre vieille mère, que le coup de la justice, en vous atteignant, enverrait dans la tombe en même temps que vous, oui, pour eux seuls et non pour vous, je veux bien essayer de vous sauver »
Le comte d'Hesprées était tombé à genoux devant la reine, en posant une main sur son cœur.
« Levez-vous, dit la reine, prenez ceci et lisez. »
Le jeune comte obéit et lut ce petit billet que Marie lui tendit de sa main royale.
« Je suis à Orléans ; ljyuis-l*atte-de-velours et moi, « nous y adendous le C. général. Les hommes ont tous le « (eu dans le cœur, et du marbre sur la face. Venez : Lor- « raine goûtera Loir aine.
« Vous comprenez très-bien, n'est ce pas, ce que cela signifie? dit Marie, et Ton connaît aussi bien que vous les traîtres qui se cachent sous ces noms de style ambigu. Le prince Louis de Condé est bien désigné, et le C. général laisse fort clairement deviner d'Andelot colonel-général de l'infanterie. Réfléchissez que je ne Neux pas faire de vous un lâche délateur, et que tous les hommes qui sont déguisés dans cette lettre sont déjà jugés, condamnés. Mais comme c'est le seul moyen de vous sau\er, je \ais faire saNoir à MM. de
«H-o lOii off (Juise que nous avez à leur commimiciuir un écrit fort important que le hasard aurait lait tomber entre vos mains, et vous leur remettrez vous-même ce billet qu'un inconnu olli • cieux m'a fait parvenir à moi ce matin. Par ce stratagème seulement, vous pouvez donner le change aux notes (|ue l'on a adressées contre vous et sauver votre tête...
— Hélas! hélas! s'écria le comte avec amertume et désespoir en tordant ses bras, que vont-ils devenir tous?... Puis, se tournant vers Marie : Keine, dit-il d'une voix émue et pleine de larmes, j'espère que Dieu un jour m'accordera la grâce de mourir pour \ous!..
Raoul, mon bon frère aimé, tu vas suivre eu tout point ce que t'a recommandé notre reine degràceet de salut, disait la pauvre Loïse eu se pendant au cou de son frère.,. Tu feras cela pour moi?... pour moi!
— Pour toi? oui, mais avant toi, pour...
— Oh! je sais, interrompit la charmante fille, oui, oui. pour notre mère! »
Cette clémence de la reine Marie, clémence (lu'elle avait dû aider d'un généreux stratagème, sauva le j(!une d'Hesl)rées de la terrible vengeance qui s'aj)pesantit sur tous les conjurés de cette étonnante cons|)iration d'Amboise.
Raoul avait juré à Marie Stuart de mourir pour elle : hélas! cinq ans après la chronique que nous venons de rapporter,les occasions de remplir son serment ne manquèrent pas au comte d'Hesprées. A dater de ITiO^i, commença cette série
d'(''tr;inges et tristes aventures, de péripéties sanglantes, de drames déplorables dans lesquels fut enveloppée, entraînée la trop malheureuse reine d'Ecosse. En apprenant en lo6î) l'emprisonnement mal dissimulé de Marie à Tentbury, Raoul quitta la France, et passa dans la Grande-Bretagne, d'où jamais il ne revint.
Pendant les di\-huit années d'emprisonnement que la cruelle et jalouse Elisabeth 6t subir à Marie d'Ecosse, veuve de François de France, de nombreuses conspirations furent ourdies pour délivrer la royale prisonnière, et Raoul d'Hesprées fut un des plus ardents et des plus héroïques partisans de cette cause chevaleresque.
Compromis dans la conspiration du duc de Norfolck, il échappa aux poursuites de ses ennemis, mais il ne cessa pas d'employer la ruse et la force pour arrivera son but. Sauver la reine d'Ecosse, telle était la seule et unique pensée qui l'occupait. L'infortuné, rien autre ne l'attachait au monde ! Ses amis avaient expié sur l'échafaud leur folle tentative contre les Guises; son père et sa mère étaient morts de douleur, et la pauvre Loïse, séparée de Marie, n'avait pu survivre à tant de malheurs. Mais l'audace, la patience, la ruse, le courage, tout fut inutile. Les partisans de la reine d'Ecosse, poursuivis comme des bêtes fauves par les satellites d'Elisabeth, échouèrent dans toutes leurs tentatives, puis ils se découragèrent. Un seul, Raoul d'Hesprées, resta fidèle à la sainte cause qu'il avait embrassée.
Le 28 février 1;>S7, jour où Marie eut la tête tranchée dans la prison de Fonteringuai, des archers tuèrent à coups de piques un malheureux qui courait comme un fou dans
les rues de Londres en ciiyiit : \ ive Marie d Ecosse et de trance, reine d Angleterre!
On ignora toujours le nom de ce dernier ami de la pauvre reine ; on n'avait trouvé sur lui qu'un papier de musique, rayé, sur lequel étaient tracts ces quelques vers:
Oli I n'vu'iis-iiuus, ma ctilonibelle,
Tant tlouce et belle !...
Pour nous aurais-tu décoiiveil
Un liiineau veil?...