‹ Le livre d'or de la jeunesseChapitre 18 sur 18 · UN POETE DU XV^SIECLE · texte numérisé non relu

UN POETE DU XV^SIECLE

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E 25 novembre 1407, il v «"ivait urand 7 gala à l'hAtel Barbette, demeure de la reine Isabeau de Bavière. Le duc d'Orléans, frère du roi Charles VI, y était venu souper, et ses joyeux propos égayaient les nobles convives. Aussi le bruit des .rires se faisait-il entendre au dehors, ce qui ne laissait pas de scandaliser les passants , car la reine venait de perdre un de ses enfants en bas âge. La fête était donc fort animée, lorsqu'un valet de chambre du roi vint aimoncer en toute hâte que Charles VI désirait parler à son frère, et qu'il le mandait à l'hôtel Saint-Paul. Le duc d'Orléans quitta la table, très-contrarié d'un message qui interrompait ses plaisirs, mais il promit de ne pas tarder à revenir. Il n'était que

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huit heures, et l'affaire dont voulait reiitretenir le roi ne le retiendrait sans doute pas longtemps. Il partit donc à cheval, accompagné d'un page et de quelques valets portant des llambeaux ; le reste de sa suite l'attendit à l'hôtel Barbette.

La nuit était froide et sombre. Enveloppé dans une longue robe de damas noir, le jeune duc pressait la marche de son cheval, tout en fredonnant une romance nouvelle et en jouant avec son gant. Il venait d'entrer dans la rue Vieilledu-Temple et se trouvait en face de l'hôtel du maréchal de Hieux, lorsque dix ou douze hommes masqués, sortant de la maison de l'image Notre-Dame, se précipitèrent sur lui et le renversèrent. «A mort! à mort! » s'écriaient les assassins. Le duc, pris ainsi à l'improviste, n'eut pas le temps de se défendre : « Que signifie ceci? » dit-il en cherchant à parer les coups. Je suis le duc d'Orléans? » Les meurtriers ne répondirent pas et continuèrent à le frapper. Le cliquetis des armes, quoique les Parisiens fussent habitués à de pareilles scènes , jeta cependant l'alarme dans ce quartier paisible. Quelques fenêtres s'ouvrirent :

« Au secours! au secours! » criait Jaquette (Iriffart, la femme d'un pauvre cordonnier , (jui assistait toute tremblante à cet horrible assassinat.

« Taisez-vous, mauvaise femme, » dit un des meurtriers en la menaçant de sa dague.

Leur hideuse besogne était terminée ; le duc était presque taillé en pièces, et son crâne ou\erl répandait la cervelle sur le pavé ; à ses côtés était étendu son page, un Allemand, nommé Jacob, qui avait essayé en \ain de le défendre, et (|iii expirait eu criant : " Ah! monseigneur mon maître! »

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Le pauvre enfant avait reçu une partie des coups destinés au prince. Un homme, couvert d'un chaperon rouge qui lui couvrait les yeux, sortit alors dé la maison à l'image Notre- Dame , et donna un coup de massue à l'infortuné duc. Voyant qu'il ne bougeait pas, il monta à cheval et dit à demi-voix :

(( Éteignez les torches et allons-nous- en ; il est bien mort. »

Et les assassins , se dirigeant vers la rue des Blancs-Manteaux , partirent en toute hâte. En ce moment, les cris au feu! retentirent dans le quartier. Les meurtriers avaient mis le feu à l'hôtel de l'image Notre-Dame, afin de profiter du tumulte et s'enfuir sans être poursuivis.

îîalriitinr î)r fttilan.

Une jeune femme, d'une figure mélancolique, mais pleine de grâce et de noblesse , aux grands yeux noirs qui brillaient sous de longs cils, type admirable des enfants du Milanais, était assise dans un oratoire du château de Beauté. A ses côtés , agenouillés sur deux escabeaux , étaient deux charmants enfants qui récitaient les prières du matin. C'était Valentine de Milan, duchesse d'Orléans, avec ses plus jeunes fils, Philippe, comte de Vertus, et Jean, comte d'Angoulème. L'aîné, Charles, qui venait d'épouser la fille du roi de France, était à Paris avec son père. La duchesse,

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qui , nialj;['é sa hcauté et ses talents, était négligée de son mari, vivait dans la retraite, n'ayant d'autre distraction que l'éducation de ses enfants. Ce jour-là , elle était plus triste (jue de coutume ; de sombres pressentiments l'agitaient. Lorsque les enfants eurent terminé leurs prières, elle les embrassa avec efïusion et se prit à pleurer.

« Ma mère, dit Philippe, qu'avez-vous donc aujourd'hui? Vous avons-nous, sans le savoir, causé quelque chagrin ?

— Non, mes enfants, vous êtes doux et obéissants, et vous m'aimez, vous ! Mais je ne sais quel rêve abominable m'a poursuivi toute la nuit.

— (Ju'est-ce donc? dirent les deux jeunes comtes.

— J'ai honte de ma faiblesse, et cependant Dieu nous envoie peut-être des songes pour nous avertir des maux qui nous menacent. J'ai rêvé que j'étais transportée au couvent des Célestins de Paris ; votre père y était depuis quelques jours C'était pendant la nuit , et le son lugubre des cloches appelait les religieux aux matines. Cachée derrière un pilier d'une des galeries (jui conduisent à la chapelle, je voyais passer devant moi les célestins enveloppés dans leurs longues robes; le dernier, c'était votre père. Vous savez qu'il va prier souvent avec ces bons religieux. Au moment où je m'approchais de lui, une grande ombre se mit entre nous deux; c'était la mort, dont la faux reluisait aux pâles rayons de la lui!(î. Le fantôme toucha légèrement de son bras décharné l'épaule du duc, et lui montra en ricanant une légende latine, écrite sur le mur de la galerie en caractères de feu : ..'//votes ne sviies rapio, « je prends pour a ictinu'S les jeunes gens ( (Munic les vieillards. » Je poussai un cri... et à ce

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momeiil, je me réveillai toute tremblante, exténuée par cet horrible songe. Ah! mes pauvres enfants! peut-être est-ce un pressentiment? Vous savez quelle haine le méchant duc de Bourgogne a conçu contre votre père, et pour la satisfaire, .lean-sans-Peur ne reculerait pas devant un assassinat.

— Il n'oserait jamais, dit Philippe. D'ailleurs les deux cousins n'ont-ils pas communié, il y a trois jours, avec la môme hostie, et ne se sont-il pas juré paix et fraternité ?

— Oui, c'est le bon vieux duc de Berri qui a amené cette réconciliation. Mais peut-on se fier à la parole de Jean-sans- Peur? Le duc d'Orléans, lui, cette âme loyale, tiendra ses serments, mais l'autre! en ce moment sans doute, il machine (juelque nouvelle perfidie.

— Allons, bonne mère, dit le comte d'Angoulême, cessez de vous attrister inutilement. Le duc de Bourgogne a fait la paix, et d'ailleurs devons-nous le craindre? Il a eu beau mettre dans ses armes un rabot pour menacer le bâton noueux qui orne l'écusson d'Orléans, mon père ; entouré de ses fidèles serviteurs, se raille avec raison de son adversaire. Ooyez-nous, mère, ne vous laissez pas effrayer par un songe.

— Dieu vous entende! mes enfants; mais je n'ai plus de joie dans le cœur depuis longtemps : chaque jour est marqué par quelque triste catastrophe. Il y a deux ans à peine, votre père n'a-t-il pas failli être précipité dans la Seine avec madame la reine, emportés tous les deux par leurs chevaux, effrayés? Âh ! tous ces présages ne disent rien de bon. »

La duchesse baissa tristement la tète, tandis que ses en-

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fants couvraient ses mains de baisers et essayaient de la consoler. Enfin elle se leva.

« Venez avec moi, enfants, dit-elle, et allons prier dans le parc, au pieddu tombeauque votre père a fait construire, pour lui sans doute : la prière dissipera peut-èlre mes alarmes. Dieu, qui nous envoie les maux, nous donne aussi le courage de les supporter. »

Il était dix heures du matin ; quelques rayons d'un soleil blafard éclairaient tristement la campagne déserte. Le temps était doux, quoique sombre. Valentine de Milan, appuyée sur ses deux fils, et suivie par un homme d'armes, descendit dans le parc et vint s'agenouiller devant un tombeau de construction élégante que son mari avait fait élever. On eût dit que le duc d'Orléans avait un pressentiment de sa fin prochaine. A peine âgé de trente-six ans, il ne songeait , depuis quelque temps, qu'à la mort, et s'y préparaît par des aumônes et des actes de piété. Valentine se releva, après une longue prière, plus forte et presque consolée. Elle embrassa tendrement ses fils , et reprit sa promenade dans le parc, souriant de la gaieté des enfants qui se poursuivaient l'un l'autre au milieu des clairières. Tout à coup, au détour d'une allée, elle vit accourir vers elle un de ses écuyers, les cheveux épars, la figure couverte d'une pâleur mortelle. Le serviteur mit un genou devant elle, et lui dit, les yeux pleins de larmes :

« Monseigneur ( Charles...

— (liel! s'écria la duchesse, mon pauvre fils! mort, n'est-ce pas?

— Non, madame, rassurez-vous. Monseigneur vient d'ar river au cliAteau. Mais... »

En ce moment un grand bruit se fit entendre : c'était Charles d'Orléans qui accourait avec quelques hommes de sa suite. Le fidèle serviteur se releva, le cœur moins oppressé : il n'était pas obligé de faire connaître à sa bonne maîtresse le coup terrible qui venait de la frapper. Charles, la figure défaite, les vêtements couverts de poussière, s'approcha de sa mère, et, se jetant dans ses bras en sanglotmt :

« Mère, dit-il presque à voi\ basse, vous u'avez plus d'épouv : notre pauvre père a été assassiné cette nuit dans la rue V'ieille-du-Temple. »

La duchesse ne répondit pas; elle tomba sans connaissance dans les bras de ses serviteurs. On la crut morte pendant deux jours. Elle revint enfin à la vie ; mais une seule pensée soutenait cette faible existence : celle de la vengeance. Valentine se souvenait qu'elle était Italienne et du sang des Visconti. Elle réunit autour d'elle tous les gens de sa maison, écuyers, pages , hommes d'armes, et, faisant apporter un saint Évangile :

(( Charles, dit-elle, et vous, Jean et Philippe, mes fils bien aimés, et vous tous qui m'écoutez, jurez sur le livre de Dieu que vous mettrez tout en œuvre pour venger la mort de notre seigneur et maître, le duc d'Orléans, et que vous poursuivrez pendant votre vie entière cette sainte entreprise.

— Je le jure, dit Charles, — et les assistants répétèrent ce serment.

— Maintenant, suivez-moi, et allons nous jeter aux pieds du roi pour implorer sa justice. »

Pendant que cette scène avait lieu au château de Beauté, l'assassin du duc d'Orléans était découvert. Le duc de Bourgogne, en allant jeter de l'eau bénite sur le cadavre exposé dans l'église des Blanc-.>lanteaux, avait pleuré à chaudes larmes, et avait dit au roi : « Jamais plus méchant et plus traître meurtre n'a été commis en ce royaume. » C'était lui cependant qui avait fait tuer son cousin ; c'était lui qui, couvert d'un chaperon rouge, était venu s'assurer si ses gens avaient bien gagné leur argent. Les meurtriers avaient échappé à toutes les recherches; mais on sut qu'ils avaient fui vers la rue Monconseil, où était l'hôtel du duc de Bourgogne. Le prévôt de Paris \\ui demander au conseil des princes la permission de faire fouiller l'hôtel. L'autorisation allait être accordée. Jean-sans-Peur se troubla; il tira à part son oncle, le duc de Berri, et lui dit en balbutiant : « C'est moi : le diable m'a tenté. » Quelques heures après, il quittait Paris et gagnait la Flandre à franc étrier, poursuivi sans relâche par cent vingt chevaliers du duc d'Orléans.

Le 10 décembre 1407, un triste cortège entrait à Paris par la porte Saint-Antoine. Une litièie, couverte de drap noir et traînée par quatre chevaux blancs, amenait Valentine de Milan et ses enfants ; sept à huit cents chevaliers, tous en habits de deuil, accompagnaient la pauvre veuve. Les princes (le la famille royale et les premiers dignitaires de l'Etat vinrent à sa rencontre et l'escortèrent jusqu'à l'hôtel Saint- Paul. Malgré un froid rigoureux, tel qu'on n'en avait pas ressenti depuis plusieurs siècles, une foule immense encombrait la rue Saint-Antoine, et le peuple s'inclinait en silence devant celte grande infortune. Le duc d'Orléans avait été

détesté (le son \ivaiit par le peuple «le l'uris , qui riiccusail de lever de durs impôts à son proBt ; mort, on ne se rappelait que les qualités de ce jeune prince si brave, si séduisant ! Arrivé à Thôtel Saint-Paul , Valentine se jeta avec ses enfants , aux pieds de Charles VI , et demanda justice. Le roi se prit à pleurer; mais ce fut tout : le duc de Bourgogne était si puissant! Non content d'avouer son crime, l'assassin voulut qu'on lui en sût gré, et il fit déclarer par son apologiste, un cordelier normand, que « le roi devait l'en récompenser, à l'exemple des rémunérations que Dieu donna à monseigneur saint Michel- Archange pour avoir tué le diable. » Jean-sans-Peur revint à Paris à la tête d'une armée, et le peuple, qui pleurait le duc d'Orléans, se mit à crier : Nnèi cm bon duc de Bourgogne! Le pauvre Charles VI était trop faible pour résister à un tel homme; il pardonna au meurtrier, et il voulut que les fils de la victime en fissent autant.

Cette triste comédie eut lieu dans la cathédrale Notre- Dame de Chartres, en présence du roi, de la reine et des princes. L'avocat du duc de Bourgogne pria le roi qu'il lui plût « de ne conserver dans le cœur ni colère, ni indignation à cause du fait qu'il a commis et fait faire sur la personne de monseigneur d'Orléans pour le bien du royaume et de vous.» Charles d'Orléans fut alors introduit avec ses deux frères, Philippe et Jean. Le roi leur dit qu'il pardonnait au meurtrier de leur père; et l'avocat de Bourgogne, se tournant humblement vers eux, parla en ces termes :

« Monseigneur d'Orléans et messeigneurs ses frères, voici monseigneur de Bourgogne, qui vous supplie de bannir de

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vos cœurs toute haine et Umiv V('nf»t'im(t', et d\Mie bous amis avec lui.

— Mes chers cousins, je vous eu prie, ajouta .leau-sans- Peur. »

Charles et ses frères pleuraient et gardaient le silence ; ils se rappelaient le serment qu'ils avaient prêté. Le roi et les princes les suppliaient en vain décéder et de pardonner au duc de Bourgogne. Enlin Charles VI leur enjoignit d'obéir. Alors ils répétèrent la phrase qu'on leur avait dictée.

u Mon très-cher seigneur, dirent-ils, en s'adressant au roi, j'agrée tout ce que vous avez fait ; je lui pardonne en toutes choses, puisque votre majesté le commande, ne voulant en aucune manière lui désobéir. »

Cette réconciliation n'était sincère ni d'un côté ni de l'autre. La guerre ne tarda pas à se déclarer entre Charles d'Orléans et le duc de Bourgogne , guerre cruelle et terrible, guerre odieuse qui armait les Français les uns contre les autres; aussi la noblesse, épuisée par plusieurs années de discordes civiles, ne put résister aux Anglais, et la bataille d'Azincourt, qui livra la France à l'étranger, fut le dénouement de cette sanglante tragédie qui avait commencé par le guet-apeus de la rue Vieille-du-Temple.

L'infortunée duchesse d'Orléans ne survécut pas longtemps à son mari. Désespérée de voir qu'elle réclamait en vain justice auprès du roi, elle s'abandonna à un morne désespoir. Confinée dans son oratoire , elle passait son temps à prier. Bien ne pouvait la consoler, pas même la présence de ses enfants. Elle avait fait tendre en noir ses appartements, et jusqu'à sa chapelle au couvent des cordeliers de Blois , et

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partout on y lisait l'amère devise qui rappelait sou malheur et son affliction. C'était une chantepleure surmontée d'un S; autour étaient écrites ces paroles en caractères lugubres :

Rien ne m'est plus, Plus ne m'est rien.

Quatorze mois après l'assassinat de Louis d'Orléans, Valentine le suivit au tombeau, en faisant jurer de nouveau à ses enfants de venger la mort de leur père.

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Nous allons transporter le lecteur en Angleterre , dans le fond du comté d'Yorck, et au commencement du printemps de 1419. L'hiver avait été si rigoureux que l'arrivée de la belle saison était accueillie avec une joie inaccoutumée. Quelques malheureux cependant n'avaient vu briller qu'avec une sorte de tristesse les premiers rayons du soleil ; c'étaient les prisonniers du château de Pomfret , forteresse destinée aux seigneurs français qui n'avaient pas été assez heureux pour périr sur le champ de bataille d'Azincourt. La captivité paraît moins dure pendant les froides journées de l'hiver ; la tristesse de la nature s'harmonise avec les sombres pensées du prisonnier. Mais, lorsqu'arrive le printemps avec son gai soleil, lorsqu'on entend du fond de son cachot gazouiller

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les oiseaux , lorsqu'on assiste derrière des barreaux de fer à cette fête universelle à laquelle on ne peut prendre part , alors la privation de la liberté devient plus insupportable et les angoisses redoublent. Le château de Pomfret était d'ailleurs une sombre et sinistre prison, qui rappelait d'horribles souvenirs. C'est là qu'Henri de Lancastre avait fait assassiner le roi Richard II.

Dans une petite galerie dont les fenêtres donnaient sur un parc de triste apparence, un homme, âgé de trente-deux ans tout au plus , mais dont les traits étaient altérés par les soucis et les fatigues , se promenait de long en large , les mains derrière le dos. Il s'arrêtait de temps en temps devant une table chargée de papiers et écrivait quelques lignes , puis il recommençait sa promenade solitaire, tantôt frappant du pied avec impatience, tantôt souriant et se frottant les mains pour témoigner sa satisfaction. La gaieté revenait alors chez le pauvre prisonnier. Lorsqu'il eut terminé son travail, il le relut avec une certaine satisfaction ; l'auteur paraissait très-content de son œuvre. C'était une charmante pièce de vers que lui avait inspirée le retour du printemps.

LE RENOnVEATT.

Le temps a laissé son inaniean De vent, de froidure et de pluye, El s'est vestu de broderie De soleil riant, clair et beau.

Il n'y a beslo, ni oiseau

Qu'en son jarpon ne rlianto ou cne

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l.f iftiips a laissé son niauteaii De veut, (le Iroidiiiv. et île |(hi\f

Uivici'c, loiilaiiic et ruisseau Portent tsn livrée jolie Gouttes d'argent d'orrévrerie.

Chacun s'iiabille de nouveau, l.e temps a laissé son manteau De vent, de froidure et depluye.

Ce prisonnier, qui charmait ainsi par la poésie les ennuis de la captivité, n'était autre que l'enfant chéri de Valentine de Milan, Charles d'Orléans. Fidèle à son serment, il poursuivait, les armes à la main, la vengeance du meurtre de son père, lorsque le roi d'Angleterre, Henri V, envahit la France. Charles combattit vaillamment à la bataille d'Azincourt et fut laissé pour mort, mais il fut rappelé à la vie et envoyé en Angleterre sous bonne escorte avec d'autres illustres prisonniers. Enfermé d'abord au château de Windsor, il venait d'être transféré dans la forteresse de Pomfret, où il était gardé trèssévèrement. C'était une importante capture pour le roi d'Angleterre qui s'était fait proclamer roi de France. Aussi Henri V écrivait-il à son chancelier : « Si les prisonniers d'Azincourt, et surtout Charles d'Orléans, s'échappaient , il ne me pourrait rien arriver de plus malheureux. » Le duc était traité honorablement, mais sa captivité n'en était pas moins dure. 11 n'avait d'autre distraction que la chasse au faucon, chasse de dames, qui se faisait ordinairement à pied et presque sans changer de place. Mais la poésie venait con-

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soler le pauvre prisonnier et lui laisail (Uililicr ses ehajT;rins. En vain retenait-on son corps dans une sombre prison, son esprit s'envolait sur les ailes de sa muse et retournait aux rivages de la France bien-aimée. Charles d'Orléans avait hérité des talents de son père et de la grâce de A' alentine. Sa captivité le mit à même de donner l'essor à son imagination, et . c'est ainsi que la France fut dotée d'un de ses meilleurs poètes, de celui que l'on a appelé avec raison le Réranger du XV*" siècle'.

Le noble poëte achevait la lecture de son onivre, lorsque la porte de la galerie s'ouvrit pour donner passage à un de ses compagnons d'infortune, C'était un \ieillard de haute stature, robuste encore, malgré son âge avancé, et dont la lournure martiale indiquait un homme de guerre. De longs cheveux blancs et une barbe épaisse, aussi blanche que la neige, faisaient ressortir ses traits hâlés par le soleil. 11 s'avança lentement vers le duc d'Orléans, qui s'empressa de lui tendre la main et l'accueillit avec tout le respect d'un fils envers son vieux père.

"Bonjour, maréchal, lui dit-il; toiijours triste, n est-ce pas? Pourquoi ne pas cherchera >ous égayer? Imitez-moi donc? Vous le voyez, je fais contre mauvaise fortune bon cœur.

M. Mirliil.M. Ili^l rli- hrann\ I. IV. Il ;i))|>i.'( ic :iinsi Ici |>ni'sir'i ilr Cli.nlcs ilOiIrnii-., i|iii rsl rcsli' loni;lcmp'. dans l'oiilili cl n'rsl p.is encore assez ronnii du iin.s jours : . C'csl lin Rrr.Tni;ifr un peu f.iililc pnut-élrc; m.iis Mns .Tnirrriime , san.s viili^ariu'. loiijoiirs liienvcilliiiit, iiiinalilc, i;racii-iix ; onr douce i^iilc qui ne passe jam.iis le sourire , cl ce. sourire CM prè, des l:irni<s. Ou ilinit q. e e'e-l pour ••el;i que ses pières sont si pi lilcs; sniivcnl il s'arieic h icmps, seiitani lesl.ni-mes venir... Viennriii-elles, elles iiir <liircni |Ju^^e, pas plus qu'uni: oud(<e d'aviil. I,e plus souvent e'<'s(, <ru effe( . un elianl d'.ivi il cl d'.ilouctie. I.a voix n'est ni forte, nisoiileniie. ni profoniléiiKUl pi'-siiiiiMé,'. C'.-si l' ilnuelfe, neii di' plu";; re II est pas le rossi|;nol •

— Vous ôtcs jeune, (lue, r(''|)oiKlit le \ieillanl ; à Notre âge on supporte facilement radversité. Mais moi, il ne me reste plus qu'à mourir. Les Anglais sont maîtres de la France; Boucicaut a tro|) vécu.

- Ne nous désespérons pas. Le roi Henri ne peut tarder à nous mettre en lilterté. Le duc de lîourbon est ;li''(à retourné en France. »

Le vieux maréchal Boucicaut baissa la tête, puis tout honteux de sa faiblesse :

« Allons, dit-il, vous avez raison, monseigneur; ne perdons pas courage. Je suis d'ailleurs habitué à la prison; n'ai-je pas été captif des SarrazinsV* »

L'altération de ses traits df'mentail ses paroles ; il ne fit plus, du reste, aucune allusion à son triste sort et ne parla au duc que de po sie. Le maréchal faisait aussi des vers, et cette confraternité de goûts, qu'on !ie se fût pas attendu à trouver dans un homme d'armes de cette époque, l'unissait encore plus à (Charles d'Orléans. Ils passèrent la matinée à lire leurs nouvelles compositions; par mitllicur celles de Boucicaut ne sont point parvenues jusqu'à nous. Lorsque le maréchal se leva pour regagner son appartement, (Iharles vit avec joie qu'il était plus calme.

i< O douce poésie! s'écria t-il, tu nous fais braver tous l(>s soucis de ce monde, même les ennuis tlu château de l'omfret. Nargue de la tristesse, n'est-ce pas, maréchal?

Alli'/.-voiisoii, allez, allez, Soiicy, soin l'I niélaïunlie.

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Me peiiscz-vous toute nui vie Gouverner, comme fait avez ? »

Je vous promets que non ferez ; Raison aura sur vous maistrie, Allez-vous-en, allez, allez, Soucy, soin et mélancolie.

Si jamais plus vous letournez Avecque vôtre compagnie.

Je prie à Dieu qu'il vous maudic, Et le jour que vous reviendrez.

Allez-vous-en, allez, allez, Soucy, soin et mélancolie.

Vers la fin de septembre de cette même année 1419, le jeune duc se promenait dans le parc de Pomfret avec le comte d'Eu et le comte de Vendôme , deux de ses compagnons de captivité, lorsque son valet de chambre vint lui annoncer l'arrivée d'un message de la part du duc de Bourbon.

— Qu'il soit le bien-venu, dit le duc. Ah! si c'était la nouvelle de notre délivrance ! qu'en pensez-vous , messeigneurs ?

Un vieil écuyer , à la figure vénérable , s'api)rocha de Charles d'Orléans, et, mettant un genou en terre, lui remit une lettre enveloppée dans un sachet de soie verte.

— Kh ! mais , dit le prince, c'est notre ami (luillaume Cadier, le lidèle serviteur de notre bicn-aimé cousin! Voyons, que va nous apprendre le duc?

A peine eut-il lu (juclques iifincs qu'une subite alléralion

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se peignit sur sa paie iigure ; il garda un iiKunoiil le silence, puis levant les yeux au ciel :

— Je prends Dieu à témoin , s'écria-t-il , que je lui pardonne tout le mal qu'il nous a causé. Que notre Seigneur le reçoive dar s sa miséricorde!... Messeigneurs , de grandes nouvelles de France! Jean-sans-Peur, le meurtrier de mon pauvre père, vient d'être tué au pont de Montereau avec le frère du captai de Bach, le sire de Navailles.

— Et comment cela ? dirent à la fois les deux comtes.

— Le duc de Bourbon ne s'explique qu'en termes fort ambigus. Il me dit que dans une entrevue entre Jean-sans- Peur et monseigneur le Dauphin , qui a eu lieu le dix de ce mois sur le pont de Montereau , le duc de Bourgogne ayant insulté le flls du roi, notre seigneur et maître, a été aussitôt mis à mort. Il n'avait point d'hommes d'armes avec lui ; Navailles seul l'accompagnait... Peut être est-ce un guet-àpens? ajouta leduc. Peut être sont ce les représailles de l'attentat commis sur mon infortuné père ' ?

— Ainsi devait périr Jeansans-Peur. Les saintes écritures ne disent elles pas : « Homicide point ne seras » et ailleurs : « Celui qui frappera de l'épée périra par l'épée? »

Leduc se retourna; c'était l'aumônier français attaché à sa personne. Tous les assistants s'inclinèrent devant lui

— Mon fils, reprit-il d'une voix grave, jurez-moi que

' L'Iiisloire est assez obscure sur ce point. Cependanl , malj;rc les coiitr.itlictioiis des écrivains contemporains, il est plus <|ue probaMe cpie l'assassinat de ,lcan-sans-l'eur étaii |iri'iiu'dil(' par les anciens serviteurs de la niaisoii d'Orléans qni entouraient le d.iiipliin. 1,'iin d'ciiv s'eti v.inla . i- .l'ai dit au due de Bourymnc , lu as con|H' le poinj; m ilnc d'Or- Ii'mus. mon niaiire, je vais le couper le lien. >>

\<ms n.nc/ pas otiC(mraij;é rattenlat commis lonlie le duc de Rouigoirnc.

— Je le jure !... J'avais promis à ma pauvre mère de ven- <îer notre père si traîtreusement mis à mort ; mais je voulais punir Tasî^assin en brave et loyal gentilhomme, en champclos, à armes égales, et non dans un hideux guetapens. Je n'ai point à me reprocher la mort de monseigneur de Bourgogne. »

La mort de Jeatj sans Peur ne rendit pas la captivité du duc d'Orléans moins rigoureuse. Henri V avait ordonné dans soii testament de ne rendre la liberté à aucun prisonnier français, avant la majorité de son fils. Charles resta donc renfermé au chMeau de Pomfret, voyant mourir autour de lui tous ses compagnons d'infortune, mais ne se laissant pas abattre par 1 adversité et trou\ant sans cesse dans la poésie de nouvelles consolations. Il ^écut ainsi pendant vingt-cinq ans. Enfin, grùce au\ soins d'un homme qu'il aurait pu croire son ennemi, Philippe le Bon, fils de Jean sans Peur, il lui fut permis, moyennant une forte rançon, de revoir la France.

Charles passa le reste de sa vie dans ses beaux domaines, consacrant une partie de son temps à des exercices de piété, l'n bonheur inattendu vint égayer ses derniers jours ; il eut un lils (jne Louis XI tint sur les fonts baptismaux et qui plus tard monta sur le trône de France sous le nom de Louis XIL Le duc d'Orléans mourut à l'âge de soixante-quatorze ans, et lut enseveli à Paris dans une chapelle du couvent des C^éleslins. On dit (ju'il mourut de douleur d'avoir été en butte à 'injuste méliaiicede Louis XL Triste d(!slin ed'un charmant poi'te, ()ui, a|»res a\oir passé sa jeunesse dans les larmes.

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puis dans les lioircurs de la guerre civile, vit son existi'iire se flétrir loin de sa patrie, dans un donjon an-'lais. Kst-il donc écrit que tous ceux qui ont re^udueiel le don divin de la poésie expieront cruellement ce boidieur, qu'ils soient nés an pied du trAne on dans la plus hnnible condition '

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