‹ Le livre d'or de la jeunesseChapitre 17 sur 18 · vo IÔ7 o · texte numérisé non relu

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sioiinaires, sciNies par un nombreux personnel, étaient au nombre de deux cent cinquante. Trente-six dames avaient été choisies pour diriger leur éducation, et à leur tête était une ancienne ursuline, cette vénérable M""^ de Brinon, dont les productions dramatiques excitaient la verve railleuse de M""" de Maintenon. L'enseignement que recevaient les .demoiselles de 8aiiit-Cvr n'était point seulement classique ; les arts d'agrémoiit étaient cultivés avec soin, sous la direction des maîtres les plus habiles, et de temps en temps les pensionnaires développaient leur m(''moire et leur intelligence dans de petites représentations dramatiques.

u Eh bien, Caylus, reprit M"'« de Maintenon, que pensez-\ous de mon idée? Ne croyez-vous pas, comme moi, que Racine, le divin poëte, pourra faire de charmantes pièces pour nos petites filles?

— Je n'ai qu'un regret, madame, c'est de quitter Saint- (lyr dans quelques jours! Oh ! que j'aurais voulu jouer un rôle dans une pièce de M. Racine!

— Vous y jouerez, mon enfant; je veux que mon ancienne pensionnaire, ma petite favorite, concoure au succès de la pièce. Allons, c'est bien décidé. Je vais faire prévenir Racine de se mettre à l'œuvre. Le sujet û'E.siltrr me semble excellent ; on ne pouvait mieux choisir, et le génie du poëte sera inspiré par l'Ecriture-Sainte. Les rigoristes les plus sévères, M. révôquede Meaux lui-môme, nepourraientblâmernosexercices. Rien n'est meilleur pour des jeunes personnes que les représentations dramatiques, quand la morale et la religion ne s'y trouvent pas offensées. Elles donnent de la grâce et un bon maintien; elles cultivent la mémoire et apprennent à

mieux s'exprimer. D'ailleurs, il faut uw récréalioii aux es prits les plus sérieux, et voilà pourquoi j'ai choisi uu divertissement qui, en amusant nos pensionnaires, tournera en coreau profit de leurs études. Qui pourrait m'en blâmer? Au surplus, ma réponse est toute prête... Tenez, ma chère Caylus, faites-moi le plaisir de prendre sur la première tablette de la bibliothèque un gros volume relié en parchemin... Bien. Maintenant ouvrez-le à la i)age indiquée par un signet, et lisez-moi l'histoire de l'ermite. Quoique ce soit écrit en vieux français, il est impossible de parler avec plus de vérité. »

M"' de Caylus lut alors à haute voix le passage suivant d'un de nos anciens chroniqueurs :

« Il n'est point mal de réjouir la vertu, qui git en l'âme et en l'entendement, pour recréer et reconforter aulcunement la sensualité du corps, mais que on ne face point de péché, ni chose vicieuse, cela ne déplait point h Dieu. Car n'est-il pas écrit mêmement que un saint prend' homme hermite, quand il avait été une pièce (un peu) en oraison, prenait sa récréation et son esbattement en petits oiselets qu'il nourrissait? J)ont il advint qu'une fois passait par devant son hermitage un gentilhomme qui portait un arc derrière lui, et il va murmurer du bon homme ([u'il voyait esbatreà petits oiselets qu'il tenait sur son doigt. Si dicten soy mesmes : si cet hermite était si saint comme on dit, il serait toujours en oraisoF», ni ne se jouerait |)as à (avec) ces oiseaux. Et lors le saint liommc!, qui fut inspiré par vertu divine de ce que l'autre avait pensé, le va arraisonner et le \a prier qu'il voulût tendre l'an qu'il |><)rtail ; cl Taulre Icicndil. Kl riicrmile le

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pria qu'il le leiissàl toujours tendu ; cl il répondit (lue non ferait : car il gâterait son arc, (jui par continuellement être tendu perdrait sa force, et deviendrait si lasche qu'il ne pourrait tirer loin. Adonc lui répondit le bon homme. « Beau lils, ainsi est-il de nature humaine, dont la faiblesse est si grande que elle ne soutfre l'humeur, sans trop grande grevance (fatigue), être continuellement en contemplation, en aucun labeur ; si (mais) convient donner quelques plaisirs à l'esprit, et qu'il se joue quelquefois, aGn qu'il soit après plus prompt et plus prêt à ouvrir (travailler) de son entendement. »

« Merci, mon enfant, dit M"* de Maintenon, vous lisez comme un ange. Mais la cloche vous appelle au réfectoire; allez rejoindre vos compagnes. Adieu, je vais écrire à Racine. »

Le projet de M"" de Maintenon réussit complètement. L'auteur d'Androniaqiie avait craint d'abord d'échouer sur un sujet aussi simple, et de compromettre sa réputation. Faire une pièce de théâtre sans intrigue d'amour c'était un véritable tour de force. C'est ce que lui avait démontré son ami Boileau, dont il suivait aveuglément les conseils. Cependant le sujet d'Esther lui parut si heureux, qu'il esquissa le l)landela pièce, et le porta au sévère critique. Boileau en fut charmé, et engagea vivement Racine à poursuivre son œuvre. Deux mois après, les rôles étaient distribués, et les pensionnaires de Saint-Cyr répétaient chaque jour, pendant les

récréations, la pièce d'iùsllier, qui devait être jouée en présence du roi Louis XIV et de la cour. M'"^ de Maintenon assistait souvent à ces exercices, et paraissait énnerveillée de I intelligence de ses élèves.

Un matin qu'elles répétaient cette scène admirable, où £sther vient se jeter aux genoux de son royal époux et implorer la grâce des Juifs, la jeune pensionnaire, qui remplissait le rôle d'Élise, perdit la mémoire, et se mit à balbutier. Cela déconcerta ses compagnes, et la répétition était interrompue, lorsqu'un homme, d'une figure pleine de douceur et de distinction, couvert d'un grand manteau et un manuscrit à la main, s'avança vers la jeune personne, et lui dit d'un ton de reproche :

« Ah! mademoiselle, quel tort vous faites à ma pièce! » Ce fut un coup de théâtre. Les pensionnaires se levèrent avec respect et regardèrent dans une muette admiration l'illustre poëte. Racine venait d'arriver à Saint-(.yr, pour surveiller les répétitions (ï Itsiher, et il était entré dans la salle au moment où ce malencontreux oubli de mémoire avait jeté le trouble parmi les jeunes actrices. La pauvre enfant, qui avait causé ce désordre , fut profondément consternée. Elle baissa la tète, en entendant les reproches de Racine, et, pour cacher la confusion, elle s'enfuit dans la cour. Une des maîtresses la suivit, et la trouva assise sur un banc et pleurant à chaudes larmes. Elle essaya en vain de la calmer; la jeune fille ne pouvait se consoler d'avoir excité le mécontentement du poëte. De son cAté, Racine, dont le caractère était si doux et si conciliant, n'était pas moins désolé, et lorsqu'il apprit la douleur de la pensionnaire, il s'empressa d'accourir auprès

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d'elle. Après quelques mots d'excuses, il l'embrassa, et, prenant son mouchoir, il essuya ses beaux yeux, en versant luimême quelques larmes. Le tendre poëte pleurait comme un enfant, en demandant pardon à la jeune lille, toute confuse des soins dont elle était l'objet. M^e de Maintenon, présente à cette scène, riait en secret de l'étonnement de ses pensionnaires ; elle seule connaissait le caractère faible et timide de Racine, de ce grand écrivain qui mourut de chagrin d'avoir encouru la disgrAce de Louis XIV.

La répétition recommença sans encombres, et chaque jour Racine vint surveiller à Saint--(^yr les progrès de ses jeunes actrices. Il leur donnait d'excellents conseils pour la déclamation, il indiquait les nuances de leurs rôles, et les gestes qu'elles devaient faire: il les forma enfin si bien qu'elles ne laissèrent plus rien à désirer,

« Madame la supérieure, dit-il un matin à M'"'' de Brinon, on peut maintenant avertir le roi. Vos charmantes demoiselles rivalisent vraiment avec la (Ihampmeslé et la Desœillets. Sa majesté croira assister à une représentation des comé diens français. »

Enfin le grand jour arriva ; c'était pendant les fêtes du carnaval de 4089. Toute la cour avait été invitée à cette solennité, que madame de Maintenon attendait avec impatience; car le succès d'ILsiher devait rehausser la gloire de la maison de Saint-Cyr. Un théâtre avait été dressé dans une vaste salle destinée aux récréations des élèves. Vis-à-vis était une riche estrade, tendue en velours fleurdelisé, pour le roi et les

principaux personnages de la cour. De chaque côté de la salle d'immenses «radins avaient été disposés pour recevoir des spectateurs moins illustres. Les demoiselles de Saint-Cyr et leurs maîtresses prirent place sur le théâtre même.

La salle était remplie depuis longtemps, lorsque les acclamations delà foule et des salves d'artillerie annoncèrent Wwlivée de Louis XIV, qui était accompagné de Jacques II, le roi détrôné, et de la reine d'Angleterre. M"" de Maintcnon, en qualité de supérieure de la maison de Saint-Cyr, introduisit ses augustes hôtes, qui furent salués par les invat de l'assemblée. Puis l'orchestre, composé de la musique du roi, accompagna les voix délicieuses des jeunes pensionnaires qui chantèrent le molet suivant, au milieu du plus profond silence :

Grand Dieu, sauvez le roi !

Grand Dieu, vengez le roi !

Vive le roi ! Que toujours glorieux, Louis, victorieux, Voie ses ennemis

Toujours soumis !

Grand Dieu, sauvez le roi i Grand Dieu, vengez le roi !

Vive le roi !

Ce motel, composé par M " de Brinon, et mis en musique par le célèbre Lully, était un des morceaux favoris de Louis XIV. Les pensionnaires de Saint-Cyr l'exécutaient tous les dimanches à la messe, et lorsque le roi venait y assister, elles le chantaient à son entrée dans la chapelle. Suivant une

tradition non contestée, c'est le môme air que le (iod savc ihe King des Anglais i.

Lorsque les chants eurent cessé, M'"' de Maintenon donna le signal, et la représentation commença. Un prologue fut récité par M"*" de Caylus, qui, étant sortie de Saint-Cyr avant les répétitions d'Esther, n'avait pu avoir un rôle dans cette pièce. Racine avait eu la complaisance de composer ce prologue pour elle, à la sollicitation de M'"*= de Maintenon. La tragédie fut ensuite jouée, et l'effet qu'elle produisit fut si grand, que le roi donna lui-même le signal des applaudissements. Racine, qui n'était pas encore rassuré sur le succès de son œuvre, encourageait ses jeunes interprètes; mais il n'eut pas sujet de se plaindre. Les pensionnaires avaient proflté de ses leçons; elles jouèrent avec une rare perfection, et e\écutèrentsurtout d'une manière ravissante les magnifiques chœurs (ïEsther, dont la musique était de Jean-Baptiste Moreau.

Les applaudissements ne cessèrent que lorque la tragédie fut terminée. Louis XIV, excellent appréciateur des chefsd'œuvre de notre littérature; adressa publiquement ses compliments à Racine, et se fit présenter les jeunes personnes qui avaient si bien rempli les divers rôles A''Es(her.

Parmi les personnes qui composaient l'aréopage d'élite devant lequel les demoiselles de Saint-Cyr avaient représenté la tragédie de Racine, était M" de Sévigné. Voici ce qu'elle

' Voici ce que racoiile à fe sujet un écrivain moderne:

« Un beau jour, le célèbre musicien allemand llnendel, dans une visite fai le à Saint- Cyr, obtint de la supérieure la permission de copier la musique et les paroles de ce chant français. Par une fourberie qui fait tache à la mémoire de ce grand musicien, il vendit plus tard au roi d'Angleterre Georges I l'œuvre de LuUy et de M"'= de Briuon, comme étant la sienne. Telle est l'origine du fameux Goori sanc ihe AVin/, qui, de chant national français, est devenu le chant national des Anglais. »

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écrivit à sa fille à cette occasion ; le; passage est assez curieux pour être reproduit : « Le maréchal de Bellefond vint se K mettre par choix à mon côté. Après la pièce, le maréchal u sortit de sa place pour aller dire au roi combien il était « content, et qu'il était auprès d'une dame qui était bien « digne d'avoir vu hlsthrr. Le roi vint vers nos places, et, « après avoir tourné, il s'adresse à moi, et me dit : Madame, « je suis assuré que vous avez. été contente. Moi, sans m'é- « tonner, je répondis : Sire, je suis charmée; ce que je sens « est au-dessus des paroles. Le roi me dit : Racine a bien de « l'esprit. Je lui dis : Sire, il en a beaucoup ; mais, en vérité, « ces jeunes personnes en ont aussi beaucoup; elles entrent « dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre « chose. Il me dit : Ah ! pour cela, il est vrai. Et puis sa Ma- « jesté s'en alla et me laissa l'objet de l'envie. »

Eslher obtint un succès prodigieux ; le roi vint l'applaudir plusieurs fois, et la ville, comme on disait alors, approuva le jugement de la cour. Racine, encouragé par ce grand triomphe, composa une autre tragédie pour les demoiselles de Saint-Cyr, un nouveau chef-d'œuvre, AlhaUc. Les rôles furent distribués , étudiés avec soin par les intelligentes pensionnaires, et la tragédie allait être représentée vers la fin de l'année lOiiO, lorsque M""® de Maintenon donna ordre d'interrompre les répétitions. Les nombreux ennemis de Racine, secondés par quelques membres fort innuents du clergé, pré,tendirent qu'il était inconvenant et dangereux de faire jouer à déjeunes personnes des pièces de théâtre. M""" de Maintenon résista longtemps, mais enfin, de guerre lasse, elle prit le parti décéder. C.ependant, comme tout était prêt pour la

-f-^ 145 of-^ représentation, Allialic fut jouée à deux reprises, devant le roi, au château de Versailles. Les demoiselles de Saint-Cyr n'eurent pas moins de succès que dans EslheVy et le roi manifesta hautement sa satisfaction. Mais le public ne partaj^ea pas cette fois l'opinion de la cour. On répétait partout cette détestable épigramme, attribuée à Fontenelle :

Pour avoir liait pis qu'Esther, Comment (iiablp a-l-il pn (aire?

Ce ne fut que vingt ans après qu'on rendit enfin justice au mérite de cette tragédie, — qui est tout simplement un chef-d'œuvre, disait Boileau.

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