DE L'INVALIDE
DE I/INVALIDK.
L y a de cela à peu près dix ans. Je revenais du village de ..., près Paris, où j'avais été passer la ijournée. La soirée était magnifique et je marchais en rêvant, heureux comme tout Parisien qui ' peut échapper un moment au bruit et aux soucis de la grande ville. Je venais de traverser un petit hameau et jemetrouvais dans un délicieux sentier bordé d'aubépines et de mûriers sauvages , lorsque j'entendis , derrière une haie touffue, la voix fraîche d'une jeune fille. Je m'arrêtai et prêtai l'oreille; on lisait dans la Bible cette histoire si touchante de Joseph vendu par ses frères. La curiosité me gagna, et après mille efforts dont se ressentirent mes mains , je parvins à faire une trouée dans la haie.
Le tableau qui s'offrit à mes yeux me récompensa de mes peines. Figurez-vous assis sur un banc de pierre, contre la
fenêtre d'une chaumitre, un vieil invalide appuyé sur sa canne et écoutant, les yeux à demi-fermés, la lecture que lui faisait une jeune fille de dix-sept à dix-huit ans, agenouillée à ses pieds. La Ggure pleine de distinction de cette enfant, sa douce voix, l'élégante simplicité de ses vêtements, qui étaient ceux d'une villageoise, le recueillement du vieillard, me frappèrent vivement. C'était, je vous assure, une scène ravissante. Tout annonçait, du reste, dans cette famille, une certaine aisance; la chaumière était bâtie avec soin, et l'intérieur, que j'aperçus à travers la fenêtre, me parut d'une propreté à rendre jalouse une ménagère hollandaise; le petit jardin était bien cultivé; auprès du banc de pierre était un rouet. Suivant la parole du sage, le travail et le bonheur avaient élu domicile dans cette chaumière.
Je ne sais combien de temps je serais resté à écouter la jeune fille, lorsque l'invalide l'interrompit. « Il est tard, mon enfant, dit-il, va t'habiller. » Et la charmante lectrice, après avoir déposé un baiser sur le front du vieillard, disparut en chantant. Je regardai encore quelques minutes l'honnête figure de l'invalide, qui restait assis, songeant sans doute au récit qu'il venait d'entendre, et je poursuivis ma route. Je trouvai au bout du petit sentier une calèche fort simple, mais dont l'attelage était magnifique; deux domestiques en petite livrée se promenaient de long en large, tandis que les chevaux, ennuyés sans doute d'un trop grand repos, piétinaient d'impatience. J'avais encore l'esprit trop frappé de la ravissante figure de ma lectrice , pour songer à ce qu'avait de bizarre la présence d'une voiture de luxe dans nfi endroit aussi désert et à une pareille heure; je hAtai le
-Ho 21 o|^ pas; car la nuit approchait. Quelques minutes après, le bruit d'une voiture me fit gagner un côté de la route, et, détournant la tcHe, j'aperçus la calèche qui arrivait de toute la vitesse des chevaux ; dedans, était une jeune femme d'une mise élégante. Je jetai les yeux sur elle, et quel ne fut pas mon étonnement en reconnaissant dans cette grande dame la petite villageoise qui lisait la Bible au vieil invalide!
Ma curiosité fut si vivement excitée que je résolus de la satisfaire le plus tôt possible, et dès le lendemain je me remis en route pour le petit hameau. J'interrogeai quelques habitants, et voici ce que j'appris : la chaumière appartenait à l'invalide, un brave homme, connu depuis longues années dans le pays sous le nom du père Jérôme; la jeune dame était une enfant sauvée par miracle pendant les guerres de l'empire et que l'on n'appelait jamais que Joséphine, la fille de l'invalide. Ces renseignements si vagues étaient loin de me contenter. On m'avait dit que Jérôme se rendait plusieurs fois par semaine à sa chaumière, où il passait des heures entières avec sa fille ; j'épiai vainement l'arrivée de cette dernière. Tous mes voyages furent inutiles; je n'aperçus que l'invalide se promenant, triste et pensif, dans son petit jardin.
Je ne songeais plus à cette singulière aventure, lorsque je fus invité à aller passer l'été chez un de mes amis, dont la villa était à peu de'distance du hameau de.... La vie mystérieuse de l'invalide et de sa prétendue fille me revitit à l'esprit; je résolus de poursuivre mes recherches. Chaque jour je dirigeais ma promenade vers la chaumière de Jérôme, es-
péraiit retrouver ma charmante lectrice. Le vieux soldat arrivait seul de Paris tous les deux ou trois jours, et ne recevait personne. Cependant, comme je me trouvais sans cesse sur sa route, je parvins à lier connaissance avec lui, et je fus admis à ma grande satisfaction dans la chaumière. Dieu sait que de récits de batailles il me fallut écouter, que d^anecdotes de caserne, que de souvenirs de l'empire ! Ce n'est pas que Jérôme ne racontât d'une manière fort originale, mais mon esprit était ailleurs. Je rêvais à cette délicieuse jeune fille, moitié paysanne , moitié grande dame, qui m'avait apparu comme dans un songe, et je n'osais toutefois demander quelques explications au vieux soldat. Jamais il n'y faisait allusion et je craignais que ma curiosité ne le blessât.
Un jour cependant que nous étions assis sur le banc de pierre, la place favorite de Jérôme, je me hasardai à lui demander si l'ennui ne le gagnait pas de vivre ainsi toujours seul.
c( Oh ! me répondit-il avec un sourire de bonheur, elle va bientôt revenir.
— Elle! m'écriai-je.
— Eh bien! oui, elle, mon enfant chéri! — et il me regarda d'un air plein d'orgueil et de joie.
— Ah! me dis-je en moi môme, tout va s'expliquer, — et je racontai à Jérôme toutes mes tentatives pour découvrir la vérité, depuis le jour où j'avais vu à cette même place celle qu'il appelait sa Ulle.
— Votre curiosité a été bien punie, n'est-ce pas? répondil-il en riant. Vous avez dû bâtir dans Nolnvimagination une histoire bien sombre, bien in>raisemblable. Détrompez-
4|o t25 of-§= vous. L'affaire est fort simple en vérité, et si vous voulez m'écouter un instant?... »
C'est ce que je désirais le plus au monde en ce moment. Nous allumâmes nos pipes, et le vieux soldat commença son récit.
« Au mois de mai de l'année \ 81 5, je faisais partie de l'armée d'Allemagne, et le régiment d'artillerie de la garde auquel j'appartenais marchait sur Bautzen, où nous devions trouver l'ennemi, lorsqu'on me détacha avec une trentaine d'hommes pour une expédition. Une bande de brigands, la plupartdéserteurs de l'armée des alliés, s'était réfugiée dans un petit bois et harcelait nos convois. 11 s'agissait de les débusquer. L'affaire fut meurtrière. Les brigands, fortifiés dans un vieux château, firent bonne résistance, et ce ne fut pas sans peine que nous remportâmes l'avantage. C'est une triste chose que la guerre, mon enfant. Le château fut saccagé, et quelques pauvres cabanes de paysans qui étaient à l'entour furent incendiées par nos boulets. On venait de donner le signal de I retraite, lorsqu'en passant auprès d'une de ces masures qui s'écroulaient au milieu des flammes, j'entendis les cris d'un enfant. Aussitôt je me précipite dans la chaumière et j'aperçois une jolie petite fille de six à huit mois, couchée dans un berceau et à moitié suffoquée par la fumée. Les habitants avaient fui sans songer à la pauvre enfant ou avaient été tués dans le combat. A son cou était une croix en or attachée avec un ruban de velours, mais aucun autre indice ne put me servir à découvrir ses parents. .l'emportai la petite (et il était temps, car le toit s'écroula derrière moi), et je la confiai à notre vivandière, la mère Jeanne, qui la soigna comme son
propre enfant. Elle nous suivit à travers les champs de bataille, et je >ous assure que la fumée de la poudre ne l'empêchait pas de grandir. Arriva cette maudite journée de Waterloo; la balle d'un soldat de Blûcher m'envoya aux Invalides, et je ne songeai plus qu'à pleurer mon empereur et à élever d'une manière convenable ma petite Joséphine. Je lui avais donné ce nom en souvenir de notre bonne impératrice. La mère Jeanne avait quelque argent; je n'étais pas tout à fait sans ressources; nous nous mariâmes, et Jeanne vint s'établir ici avec l'enfant. Moi, aussitôt que j'étais libre, je quittais l'hôtel et j'accourais embrasser ma Joséphine. Oh! que de moments heureux se sont passés dans cette chaumière ! La petite , qui devenait chaque jour plus grande et plus jolie, me croyait son père, et je ne la détrompais pas. Nous lui faisions donner une bonne éducation ; la fille adoptive du soldat Jérôme était élevée comme l'enfant d'un grand seigneur. Mais si vous saviez par quelle tendresse, par quelles prévenances elle nous payait de nos soins!
Nous vivions donc heureux ici tous les trois, moi regardant Joséphine comme ma fille, car toutes les recherches que mon colonel avait faites en mon nom pour découvrir les parents étaient restées inutiles, lorsqu'un jour... oh! je m'en souviendrai longtemps, j'ai pleuré pour la première fois de ma vie! J'étais à l'hôtel; le roi devait venir nous rendre visite, lorsque le maréchal, notre commandant, me fît appeler. Je trouvai dans son cabinet un officier prussien qui se promenait d'un air fort agité.
« Jérôme, me dit le maréchal , n'est-ce pas vous qui, en
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1813, avez sauvé la vie à un enfant dans une chaumière incendiée, près de Bautzen? )>
Un frisson mortel s'empara de moi; je devinai qu'on allait m'enlever Joséphine. A peine pus-je répondre :
« Oui, mon maréchal, et l'enfant est aujourd'hui bien portant. Je l'ai élevé comme s'il m'appartenait. »
A ces mots, l'officier prussien se jeta en pleurant dans mes bras, et me raconta son histoire. Il était à Leipsick lorsque les brigands dont nous fîmes justice s'emparèrent de son château. Ses domestiques furent tués ou prirent la fuite et abandonnèrent la fille de leur maître, qui portait au cou, me dit-il, une croix d'or et un ruban de velours. L'offlcier me montra ensuite toutes les pièces relatives à la naissance de Joséphine, à sa disparition ; il n'y avait pas de doute, c'était le père de celle que j'étais habitué depuis quinze ans à appeler ma fille. Une voiture était prête ; nous partîmes, l'étranger et moi, pour le village. Ah ! mon ami, si vous aviez assisté à cette scène : le père, ivre de joie de retrouver une fille aussi belle, Joséphine répondant à peine à ses caresses et pleurant en me voyant pleurer, ma pauvre Jeanne étendue sur une chaise et abîmée dans sa douleur! Le père, qui est un brave homme, ne pouvait retenir ses larmes.
« Je reste en France , me dit-il , je vais habiter Paris, et je ne veux pas que vous vous sépariez de ma fille, vous, son libérateur, son second père. »
Je lui serrai la main avec effusion, mais je lui répondis que cela était impossible. Le pauvre invalide et sa vieille femme, une ancienne vivandière, seraient mal à leur aise dans les salons d'un grand seigneur. Alors il fut coFnenu
que je pourrais aller voir Joséphine toutes les fois qu'il me plairait. Mais entraînée dans les plaisirs, dans les occupations d'une nouvelle vie, ma pauvre lille (je l'appelais toujours ainsi) avait à peine le temps de m'embrasser; elle ne m'oubliait pas, mais elle était sans cesse dans les fêtes, au bal, au spectacle, et Jérôme restait souvent huit jours sans la voir. Huit jours! c'était un siècle. Quelque temps après, ma pauvre Jeanne mourut. Seul au monde, triste, fatigué de la vie, ma seule distraction fut alors de venir m'asseoir sur ce banc, rêvant aux jours d'un bonheur, hélas! si vite écoulé.
Un jour que j'étais à cette place, plongé dans les plus amères réflexions, j'entendis ouvrir la porte du jardin. Je levai la tète : c'était ma Joséphine qui vint se jeter dans mes bras. Après m'avoir embrassé, elle me montra un paquet qu'elle tenait à la main, et, me faisant signe de ne pas la suivre, elle entra dans la maison. Je ne comprenais rien à ce mystère, lorsque je vis reparaître ma fdle telle que vous l'avez vue pour la première fois, avec ses anciens habits de paysanne et ma vieille Bible à la main.
— Père, me dit-elle, tu étais trop malheureux, il fallait en finir. J'ai tellement prié ma famille que j'ai obtenu ce que je voulais. Drsormais je viendrai te voir ici trois fois au moins la semaine, et nous y reprendrons notre vie habituelle. Je travaillerai à tes côtés, je te ferai la lecture, et pour que rien ne soit changé, je reprendrai ce costume de paysanne qui me rappelle les jours si heureux de mon enfance....
Depuis ce moment, Joséphine n'a pas manqué une seule fois à sa promesse. Elle m'indique les jours où elle viendra il la rhaumière, et je m'y rends de mon côté. Ah! si