‹ Le livre d'or de la jeunesseChapitre 3 sur 18 · fo 5 o · texte numérisé non relu

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Une jeune femme et un élégant cavalier se promenaient sous les frais ombrages d'un de ces beaux parcs qui environnaient alors Versailles. Leur ressemblance frappante indiquait un frère et une sœur. Charmante sous ses longs cheveux poudrés d'où s'échappaient quelques fleurs, la duchesse de Préval, appuyée sur le bras de son frère, lui parlait en riant et s'interrompait de temps en temps pour agacer avec le bout de son parasol un délicieux petit grilï'on (|ui gambadait autour d'elle. Le jeune homme portait le brillant uniforme de lieutenant des gardes du corps ; une douce mélancolie rendait plus intéressante sa mâle physionomie.

« Mon Dieu ! mon cher Frédéric, disait la duchesse, vous serez donc toujours le même, soucieux, préoccupé, vous créant mille chimères, nejouissaat pas du présent, ne voyant dans l'avenir qu'une longue sériede malheurs? Oue signifie cette folie? Vous êtes jeune, riche, d'une des plus nobles familles de France ; on se plaît à vous reconnaître comme l'un des plus charmants cavaliers de la cour; le roi, qui nous aime, a promis à M. le duc de vous accorder le brevet de capitaine aux gardiîs, le jour de votre mariage? Oue voulezvous de plus?

— Rien, ma sœur, (!t certes, grùces aux bontés du roi, je n'ai pas le droit de me plaindre. Aussi, croyez-le, j(ï comprends si bien mon bonheur, ()ue toute ma mélancolie vient de la crainte de le perdre.

— Eh! grand Dieu! puisque vous vous dites heureux, (|ui songe à troubler ce bonheur, si ce n'est vous?

— C'est que je prévois dans l'avenir...

— Ah! nous y voilà ! ,1e vous l'ai dit mille fois, Frédéric,

la lecture de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de toutes leurs fadaises écrites pour des fous et par des fous, vous a tourné la tète. Vous rêvez égalité, bonheur du peuple, destruction des préjugés, que sais-jc?.,. je ne comprends pas le jargon de ces messieurs. Devez-vous avoir rien de commun, vous, gentilhomme, avec de pareilles gens? On les reçoit à sa table pour s'amuser, comme disait une de mes amies, mais on ne les salue pas. C'est une manie aujourd'hui parmi les jeunes gens de vouloir raisonner sur toutes choses et de viser à laréputation de grands penseurs. Vous vous donnez un ridicule, je vousen avertis, Frédéric. Sa Majesté, d'ailleurs, et elle a raison, déteste cette classe de gens qu'on appelle philosophes. 11 y a quelques jours, le roi a demandé au petit duc, qui arrive d'Angleterre, ce qu'il avait été faire dans ce pays : « Sire, apprendre à penser. — Les chevaux? » a répondu Sa Majesté, et elle a passé outre en haussant les épaules. C'est qu'en effet il est inconcevable de voir des gentilshommes encourager ces misérables qui attaquent sans relAch(> la noblesse et la royauté, et faire cause commune avec eux.

— Ceux-là ont grand tort, ma sœur, et trahissent leurs serments de gentilshommes. Mais, moi, je me compte au nombre de ces bons serviteurs de la monarchie qui, pré voyant le danger dont elle est menacée, se préparent à la défendre. Vous souriez?.. Ces dangers n'en sont pas moins réels, croyez-moi. l fi sourd mécontentement règne dans les basses classes; des écri\ains, dont on ne peut nier le talent et la puissance, attaquent, non pas la royauté et la noblesse, mais des abus etdespréjiigésruncstcs; au lieu de fair»^

(iroit à leurs justes réclamations, on les jette à la Kastille, mais leur parole éloquente n'en a que plus d'influence sur le peuple, tandis que d'audacieux pamphlétaires agitent les mauvaises passions de la multitude. Tout est calme en apparence, mais partout sont les signes précurseurs d'une tempête. Plaise à Dieu que je me trompe, mais je n'envisage l'avenir qu'avec de sombres pressentiments. Le peuple! ah! ma sœur, qu'il est terrible dans sa fureur !

— Oh I M. le lieuteiiant de police saurait bien le mettre à la raison... Mais laissons là ces folies. Il est l'heure de vous rendre à Versailles pour le service de Sa Majesté. Adieu, mon cher Frédéric, embrassez-moi et quittez cet air lugubre et mystérieux. Le roi ne veut autour de lui que des visages riants. Adieu, à ce soir, au bal de la cour. »

Et la duchesse continua sa promenade en suivant des yeux son jeune frère qui s'éloignait à grands pas. « Le fou! dit elle, ces maudits philosophes me l'ont gâté. » Puis, comme pour se distraire des graves paroles, des tristes prophéties qu'elle venait d'entendre, elle se prit à rêver, songeant à mille fantaisies, au dernier menuet qu'elle avait dansé avec M. le comte d'Artois, ou à la dernière coiffure de mademoiselle Bertin , la célèbre modiste de madame la Dauphine. Elle arriva ainsi au bout d'une magnifique terrasse d'où l'on apercevait les bois de Ville-d'Avray, et elle contemplait ce ravissant panorama lorsque les aboiements du petit griffon la firent sortir de ses rêveries. Elle se retourna et vit à quelques pas derrière elle deux jeunes enfants qui jouaient sur le sable. C'étaient deux charmantes créatures, l'une, petite fille de douze à treize ans, d'une figure pleine de

douceur et de finesse, l'autre, gamin de siv à sept, occupé gravement à ramasser des cailloux et à les jeter dans un panier.

La duchesse les regarda en souriant, puis s'approcha d'eux. La jeune fille se leva et devint rouge comme une cerise ; le petit garçon resta couché sur le sable, portant tour à tour ses grands yeux bleus sur la belle dame et sur le griCFon qui aboyait après lui.

« Oh! la belle enfant! dit la duchesse en frappant sur la joue de la petite paysanne. Comment vous appelle-t-on, ma mignonne?

— Geneviève, madame, et voici mon frère. Nous sommes les enfants de Nicolas Larcher, qui demeure au bas du parc.

— Larcher! interrompit madame de Préval. Mais, n'est-ce pas ce pauvre paysan dont la grêle a ruiné la récolte l'année dernière?

— Oui, madame. Oh! nous sommes bien malheureux depuis ce temps.

— En effet, je crois me souvenir que mon intendant m'en avait parlé... Je n'y avais plus songé. Mais ton père peut compter sur moi, petite. »

La duchesse se retirait, lorsque la jeune fille, par un de ces élans de cœur qu'ont parfois les enfants, se précipita à ses pieds :

« Oh! madame, s'écria-t-elle, ne nous oubliez pas. Vous qui êtes si riche, venez au secours de mon pauvre père. Depuis son malheur, il a été bien des foisau château, mais il n'a pu vous parler, et M. l'intendant lui a dit qu'il ne pouvait rien lui donner sans vos ordics, parce (jue nous n'élions pas vos

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fermiers. Au nom de la Vierge et de sainte Geneviève, ma patronne, soyez aussi bonne {\ue belle. Ah! si vous saviezdans quelle misère se trouve mon père! S'il ne paie pas ce qu'il doit au propriétaire, on va le chasser de chez lui. Notre mère est malade; mon petit frère n'est pas en âge de travailler ; l'aîné vient de s'enrôler dans les gardes- françaises pour avoir du pain ; et moi, à quoi suis-je utile maintenant? »

Et la pauvre enfant baignait de ses larmes la robe de madame de Préval, tandis que son frère, ne comprenant rien à ce qui se passait, pleurait et riait tout à la fois.

La duchesse fut émue de cette vive douleur. Elle tendit la main à Geneviève et lui donna un baiser sur le front. Puis, elle tira de sa poche une bourse richement brodée.

« Je vais donner l'ordre à mon intendant, dit-elle, de préserver ton père de toute poursuite. En attendant, porte à ta famille l'argent que contient cette bourse; il pourra suffire aux besoins les plus urgents. »

Madame de Préval vida sa bourse dans le tablier de Geneviève. Au milieu des écus de six livres et des doubles louis se cachait une petite pièce de vingt-quatre sous, honteuse de se trouver en si noble compagnie. La duchesse la prit, et la donnant à la jeune fille :

(( Tiens, dit-elle, cette pièce t'appartient. Tu achèteras des joujoux à la prochaine foire de Versailles.

— Je la garderai toujours, madame, s'écria vivement Geneviève en jetant sur la duchesse un regard indicible de bonheur et de reconnaissance. Elle me rappellera sans cesse ma chère bienfaitrice, et si jamais la pauvre fille de Nicolas Larcher pouvait à son tour... »

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Elle s'arrêta confuse et i'ouj;issant de su naïveté. La duchesse l'embrassa en riant, puis reprit le chemin du château, heureuse de sa bonne action. Le soir même il y avait bal à la cour; jamais madame de Préval n'avait paru aussi jolie.

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Plus de bals, plus défîtes, plus de joyeux festins! La tempête a éclaté, le temps des représailles est venu. La terreur règne sur toute la France; partout l'échafaud est dressé; partout les nobles sont poursuivis comme des bêtes fauves, leurs titres abolis, leurs biens confisqués au nom de la nation. Ce peuple, si méprisé des gentilshommes, se venge cruellement, et ceux de ses anciens maîtres, qui ne sont pas les victimes du bourreau, ne trouvent leur salut que dans les misères de l'exil. Mais que de peines, de soins, de travaux pour arriver à la frontière, pour échapper aux recherches, aux dénonciations! Malheur à celui qui est déclaré suspect; presque toujours son arrêt est prononcé d'avance.

Une foule immense encombrait la rue Servandoni, l'une des rues les plus calmes et les plus retirées de la capitale. Des hommes à piques et quelques gardes nationaux cernaient la maison portant le n^Sl, célèbre depuis par l'asile qu'y trouva Condorcet, l'illustre (lirondin. L'agitation delà foule et l'air sombre des sans-culotlcs montraienl (|u'(>n procédai! en ce

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moment à une arrestation importante. Mille propos confus se croisaient dans la foule.

« C'est une ci-devant,., une ancienne duchesse.

— Ah! vraiment!

— On disait que c'était une émissaire de Pitt et Cobourg.

— C'est une amiedeTex-duchesse de Polignac, une sansrd'ur... son frère a tiré sur le peuple au M) août, mais son compte est fait. C'est maintenant le tour de la sœur.

— Ça ira, ça ira! à la lanterne les aristocrates! » Tout à coup la populace fut refoulée par les gardes nationaux, et on vit sortir de la maison une femme encore jeune, affaiblie par les privations et la douleur, mais dont le visage avait gardé les traces d'une beauté remarquable. Deux commissaires en écharpc la soutenaient, et la portèrent plutôt qu'ils ne la conduisirent jusqu'au fîacre qui attendait à l'entrée de la rue Férou. A la vue de cette pauvre femme, les vociférations de ces hideuses créatures qu'on désignait sous le nom de Iricolenses redoublèrent de fureur. Alais l'attention générale fut détournée par un incident imprévu. Un cri de désespoir venait de se faire entendre, et une femme, qui par ses vêtements semblait appartenir à la bourgeoisie, était tombée sans connaissance au milieu de la foule.

« (?est la belle mercière de la rue de Tournon, s'('cria-t-on de toutes parts. »

Et tandis qu'on lui prodiguait des secours, l'ex-duchesse était conduite sous bonne escorte à la prison de la Force.

11 n'est point de réveil plus horrible que celui du prisonnier. Lorsque le lendemain, l'infortunée duchesse de Préxal,.

(car c'était clic) ()U\ rit les yeux, et iiircllc aperçut les barreaux (leferqui garnissaient la fenêtre du cachot, les événements de la >eille, le passé, le présent, lui revinrent à Tesprit avec une lucidité elTroyable. Alors elle se rappela ses beaux jours, hélas! si vite écoulés, et les fêtes de Versailles, dont elle était l'une des reines, et les promenades dans son parc avec un frère chéri. Ce n'étaient plus que des souvenirs lointains. De tout ce qu'elle avait aimé, rien n'existait plus. La royauté anéantie, son frère massacré par la populace à la prise des Tuileries, son mari mort sur l'échafaud, sa famille proscrite, elle seule n'échappant à la mort que grike au dévouement d'un de ses valets, puis dénoncée par un misérable, son ancien intendant, et jetée à la Force pour y attendre la mort ; telles furent les sombres pensées qui assaillirent à son réveil madame de Préval. Elle (it sa prière et se releva plus forte et presque joyeuse; elle avait recommandé son âme à Dieu. Le soleil brillait à travers les barreaux; entre les fentes des pierres delà fenêtre quelques herbes avaient poussé; une petite fleur s'épanouissait en plein vent.

« Elle n'est pas destinée à vivre longtemps, dit la prisonnière avec un sourire mélancolique; mais moi, j'aurai dis paru avant elle. »

Un bruit de verroux et de clefs l'arracha à sa rêverie. L(> guichetier entra.

« (litoyenne Préval, dit-il, je t'annonce la visite du citoyen Larcher. »

Le citoyen Larcher, vêtu à la mode des riches bourgeois (le répo(|ue, était un lionnne de bonne mine, à la (onrnurc niailiidc, c! dont la physionomies respirait \;\ IVanchisc cl la

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l>i()bilé. [.orsque h; porte-clefs se fut retiré, il s'approcha de la duchesse eu la saluant avec respect, et lui dit à d(^mivoix :

« Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, madame; mais deux mots vont suffire. Vous ne vous rappelez pas sans doute (tant d'événements ont eu lieu depuis!) le jour où, vous promenant sur la terrasse du chAteau de l'réval, vous fîtes la rencontre d'une petite fdle dont le père implorait votre secours. Vous ne fûtes pas insensible aux prières d'une pauvre famille; grâce à vos bienfaits, Nicolas Larcher conserva le bien de ses pères, sa fortune s'accrut de jour en jour, et il put établir honorablement ses enfants. L'un de ses fils, madame, celui qui avait été obligé par la misère d'entrer dans les gardes-françaises, est devant vous; il vient pour sauver la bienfaitrice de sa famille. »

La duchesse voulut parler.

« Silence, reprit Larcher, pas un mot; on nous écoute sans doute et le temps presse. Hier, au moment de votre arrestation, ma sœur Gene\iève vous a reconnue; elle m'a fait aussitôt prévenir, et nous allons employer toutes nos ressources pour vous arracher au sort qui vous menace. La réputation de patriotisme dont jouit ma famille et ma position de membre du comité de mon district me font espérer que tout n'est pas perdu. A bientôt, madame. »

Deux jours après, jours qui furent pour la prisonnière deux siècles d'angoisses et de tortures, le geôlier vint annoncer à l'ex-duchesse que, grâce à des protections puissantes, elle était élargie^ c'est-à-dire rendue à la liberté. Le brave Larcher l'attendait à la porte de la prison, dans un fiacre

qui les transporta rue de Tournon. Madame de Préval, échappée à la mort eomme par miraele, croyait être la proie d'un songe; elle ne put s'empêcher de tressaillir lorsque la >oiture s'arrêta, et elle suivit machinalement son conducteur qui l'introduisit dans l'arrière-boutique d'un magasin de merceries. A peine entrée dans l'appartement, elle s'évanouit sous le poids de tant d'émotions. Lorsqu'elle revint à elle, une femme d'une rare beauté était à ses pieds, versant des larmes de joie.

« Oh! ma bienfaitrice, disait-elle, qui pouvait prévoir qu'un jour la pauvre Geneviève vous serait utile ? Jamais votre souvenir ne m'a quitté. Je vous croyais en pays étranger, à l'abri du danger. Jugez de mon effroi et de ma douleur lorsque je reconnus dans la suspecte de la rue Servandoni madame la duchesse de Préval. Heureusement le crédit de mon frère a suffi pour vous arracher à vos bourreaux. Mais vous ne pouvez sans péril rester plus longtemps en France. Voici un passeport en règle, et dans quelques instants une voiture viendra vous chercher pour vous conduire à la frontière d'Allemagne. »

La duchesse, inondée de larmes, n'eut pas la force de prononcer une seule parole. Elle se jeta dans les bras de la belle mercière. Celle-ci, s'échappant toute radieuse, revint bientôt avec un petit sac de cuir.

« Madame, dit-elle, vos ressources sont sans doute épuisées, et vous ne pouvez, sans argent, entreprendre un si long voyage. En voici à votre disposition : ce sont mes propres économies; ne les refusez pas, je vous en conjure. '!e n'est qu'un faible à-com|)te sur l'oi que nous nous avez

donné si généreusement dans des temps plus lieureux. J'ai encore une grâce à vous demander : permettez-moi de retirer du sac cette petite pièce de monnaie, c'est un souvenir de votre bonté, et je veux la laisser à mes enfants comme un témoignage éternel de vos bienfaits et de notre reconnaissance. »

Et Geneviève montra la pièce de vingt-quatre sous dont la duchesse lui avait fait présent sur la terrasse du château.

Une heure après, madame de Préval partait pour l'Allemagne, où elle allait attendre la fin de nos discordes civiles.

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