‹ Le livre d'or de la jeunesseChapitre 6 sur 18 · DE LA MÈRE MICHEL · texte numérisé non relu

DE LA MÈRE MICHEL

^<M^)ES proverbes, dit-on, sont la sagesse des j«aao««. Ce n'est pas un compliment pour l^les nations. L'usage a consacré sous cette dénomination spécieuse une foule d'adages, la plupart faux ou ridicules, qui, par mal- ^J^y"T~% ^^heur, ont plus d'influence qu'on ne pense sur la conduite de bien des gens. Ainsi les Italiens disent : Che va piatw, va sano (qui va doucement marche sans dangers), et nous autres, Français, mieux vaut tard que jamais. Ce proverbe, qu'on cite sans cesse sans le comprendre, a été fait évidemment à l'usage des paresseux et des négligents.

« Vous avez plus raison que vous ne pensez, me répondit le comte de C*", l'un des plus aimables conteurs que je connaisse, et qui à l'âge de près de soixante-dix ans a conservé

toutes les giAees et toute la vivaeité de sou esprit. Ce proverbe me rappelle uue des uombreuses auecdotes que me racoutait daus ma jeunesse la mère Michel. C'était une brave femme qui, après avoir été longtemps attachée au service de ma mère, s'était retirée dans une petite maison au bout du parc de notre château. Chaque dimanche nous partions, ma sœur et moi, en compagnie de notre chien Médor, et, tout en cueillant des fleurs ou courant après les papillons, nous arrivions sans encombre à la maisonnette de la mère Michel. Là, nous trouvions deux grandes jattes de lait et du bon pain bis qui composaient pour des appétits de treize ans un excellent déjeuner. Je me souviens encore avec un ineffable plaisir de ces délicieuses collations qui étaient toujours accompagnées d'une historiette. La mère xMichel aimait beaucoup à raconter et, je le dis à son éloge, elle trouvait en nous des auditeurs fort attentifs ; c'était une femme d'un grand bon sens et qui avait reçu, par les soins de ma mère, une éducation bien au-dessus de sa condition. Aussi attendions-nous avec impatience le dimanche pour assister à ce que nous appelions les matinées de la mère Michel. Un jour, entraînés à la poursuite d'un magnifique papillon, nous allongeâmes tellement le chemin des écoliers que nous fûmes en retard de plus d'une heure. Nous trouvâmes la bonne femme dans une grande inquiétude, mais voyant qu'il ne nous était rien arrivé de fâcheux, elle se prit à nous gronder.

— Mieux vaut tard que jamais, répondis-je en riant. — C'était la locution habituelle de mon précepteur, qui flattait ainsi mon naturel indolent.

— Mieux vaut tard que jamais! s'écria la mère Michel.

C'est l'excuse des paresseux, mes cheis eiilunls, el la paresse est un grand délaut, car on nuit, non seulement à soi-même, mais aux autres. Asseyez-vous ; voici deux bonnes jattes de lait, et tandis que vous déjeunerez, je vous racori terai l'histoire de M. Lambin; j'espère (}u'elle \ous ser\ira de leçon.

M. Victor Lambin était lils d'un commerçant assez riche de la rue Quincampoix. Il avait perdu sa mère un an après sa naissance, et le père, actif et intelligent pour tout ce qui coiu cernait son commerce, s'occupait du reste fort peu de l'éducation de son enfant. Livré aux soins mercenaire- des domestiques et d'une sorte de précepteur qui n'avaient sur lui aucune autorité, qui obéissaient à toutes ses fantaisies, Victor devint d'une paresse singulière. Son indolence était telle qu'à peine prenait-il part aux jeux de ses camarades. A l'âge de dix ans, il neconnaissait pas encore son alphabet en entier, f.e père, grand diseur de proverbes, ne sinquiétait pas de l'insouciance de son ûh. « Petit à petit, disait-il, l'oiseau fait son nid. » En- .lin, à force de peines et de soins, après avoir changé cinq ou six fois de précepteur, Victor, parvenu à l'âge de seize ans, sut lire, écrire et connut assez bien ses quatre règles d'arithmétique. '( Mieux vaut tard que jamais », dit >L Lambin, et il laissa retomber son fils dans son indolence naturelle. Victor était, du reste, un fort beau garçon, rempli d'excellentes qualités, qui ne manquait même pas d'intelligence; mais la terre la plus fertile devient inculte si elle n'est pas remuée et travaillée en tous sens par la charrue.

M. Lambin avait éprouvé depuis quelques années d'assez grandes pertes dans son commerce. Il s'associa son fils et es-

saya de le tirer de son apathie. Victor ne reculait pas devant le travail, mais il allait si lentement quela besogne commencée devenait inutile. Ce qu'un simple commisfaisait en une heure demandait à Victor une journée entière. Son indécision et son indolence étaient devenues proverbiales dans le quartier. Un jour, le père reçut une lettre qui le prévenait de la banqueroute prochained'un de ses correspondants ; tout n'était pas perdu si on déployait de l'activité. M. Lambin écrit aussitôt à ses amis, à ses parents, pour réclamer leuraide et se mettre à même de parer le coup fatal qui le menace ; cette banqueroute devait amener la ruine complète de sa maison. 11 remet les lettres à son fils en lui recommandant de les porter luimême à leur adresse, et part de son côté pour la ville où résidait son correspondant. Vous devinez, mes enfants, ce qui arriva. Victor ne remplit la mission de son père qu'au bout de trois ou quatre jours, en répétant sa phrase habituelle : c( Mieux vaut tard que jamais. » 11 était trop tard ; M. Lambin était ruiné , et il mourut de chagrin quelque temps après, en pardonnante son fils sa coupable négligence.

La douleur de Victor fut sincère et profonde ; il se promit de secouer cette indolence qui lui avait déjà causé tant de chagrins et qui lui en préparait de nouveaux pour l'avenir. Mais, comme on l'a dit avec raison, l'habitude est une seconde nature. Malgré ses bonnes intentions, Victor reprit peu à peu son caractère insouciant et paresseux. Son oncle, lieutenant du bailliage de Dreux, l'avait recueilli chez lui, et lui donnait, chaque jour, avec de sages conseils, l'exemple de r.irtivité. Mais tout était inutile.

« Vous avez beau dire, mon oncle, répondit un jour Tincorrigible neveu; je suis de l'avis de Lafontaine :

Rieu no sert de courir; il faiil partir à point.

Rappelez-vous donc la fable du lièvre et de la tortue ; celleci marche doucement, et c'est elle qui arrive la première au but.

Sans doute, mais il ne faut d'excès en rien, et d'ailleurs si la tortue se fut amusée à toute autre chose qu'à la j^ageure, elle n'eût pas gagné le prix. Ton exemple, tu le vois, est mal choisi. Il ne s'agit pas seulement de partir, il faut encore arriver à temps. »

" À la mort de son oncle, dont il était l'héritier. Lambin se trouva maître d'une fortune assez considérable. Il entreprit alors plusieurs spéculations, dont aucune, vous le pensez bien, ne réussit. Il arrivait toujours trop tard. Dégoûté du commerce, il voulut entrer dans l'administration. Un de ses amis fit toutes les démarches et lui écrivit qu'une place dans les finances allait être vacante, qu'il eût donc à partir sur le champ pour Paris et qu'en sollicitant lui-même il pouvait être certain du succès. Lambin lut et relut plus de vingt fois la lettre, fit ses préparatifs de voyage comme s'il eût eu deux mois devant lui, et se décida enfin à partir au bout de huit jours. « Mieux vaut tard que jamais, » se dit-il. Il n'y avait plus de place dans la voiture; il fallut retarder le voyage. Lorsque Lambin arriva à Paris, l'emploi qu'il venait solliciter était donné depuis quelques jours.

Pendant son séjour à Paris, il se trouva en relations avec une riche famille duDauphiné. La fille aînée était une fort

4$o 36 o|^ jolie personne qui, par la douceur de son caraclère, non moins que par sa beauté, ne tarda pas à plaire à notre ami Lambin. 11 lit une demande en mariage; elle fut agréée, et les deux parties convinrent que les noces auraient lieu à Aix, résidence du beau-père. Le futur devait rejoindre sa fiancée dans un mois. Tout allait donc pour le mieux ; la jeune personne ne voyait pas avec déplaisir l'époux qui lui était proposé, et Lambin était dans les bonnes grâces du père, qui lui reprochait seulement son incroyable indolence; la lenteur de son futur gendre excitait la verve du méridional et donnait lieu aux scènes les plus singulières. Tantôt Lambin arrivait à sept heures, quand l'heure du dîner était indiquée pour six, et ce retard avait fait brûler la boinllabcsae , le plat favori du beau-père ; tantôt il venait chercher sa fiancée pour l'Opéra, à l'heure où la représentation allait finir. Mais on s'était habitué à son caractère, et on oubliait ses défauts pour ne se souvenir que de ses bonnes qualités. La famille Danclos quitta la capitale en rappelant au futur qu'on l'attendait à Aix dans un mois pour signer le contrat.

Lambin avait quelques affaires à terminer en Normandie; il résolut de partir sur le champ et de se rendre ensuite dans le midi. Quinze jours se passèrent, pendant lesquels il se promettait chaque soir de partir le lendemain matin; enfin il se décida à monter en voiture. Ce voyage en Normandie dura plus d'un mois. Lorsque Lambin revint à Paris, il trou^a cinq ou six lettres de M. Danclos, qui lui rappelait sa promesse et l'engageait à venir à Ai\, ou du moins à donner de ses nouvelles; la dernière lettre était fort pressante. Le futur bcan-père déclarait en tiMines formels que s'il

nerecevait i)as de réponse, il se croyait cii droil, de retirer sa parole. Lambin s'émut alors. i< Il est inutile d'écrire, se dit-il, je partirai demain. )> Mais au moment du départ, il s'aperçut qu'il n'avait point des habits convenables pour une noce. Comment faire? Un homme de sa (|ualité ne pouvait décemment avoir recours au tailleur d'une ville de province; il attendit à Paris qu'on lui confectionnât un habit de velours vert épingle, qui devait, selon lui, produire le plus grand effet sur l'esprit de sa future et lui faire oublier ses retards. Survint une dernière lettre de M. Dancio s qui, en termes fort polis, annonçait à Lambin qu'il retirait sa promesse et qu'il allait choisir pour sa fille Lucie un autre époux ; du reste , ajoutait-il, il espérait que ses relations d'amitié ne cesseraient pas avec celui qu'il eut voulu appeler son gendre.

a Oh! oh! dit Lambin, cela devient grave; mais j'ai encore le temps. Partons pour Aix et tâchons de calmer cet irrascible beau-père. )>

Lambin se hâte alors, comme le lièvre dans la fable du bon Lafontaine. Arrivé à Aix, on lui dit que la famille Danclos était depuis plusieurs jours à sa hnstidc, située à quelques lieues de la ville. Il part aussitôt pour le château et voit à son entrée des préparatifs de fête. 11 ne doute pas que ce ne soit pour lui ; son futur beau-père avait voulu l'effrayer, mais il avait toujours compté sur son arrivée prochaine. En descendant de voiture, Vicior aperçoit M. Danclos qui s'avançait vers lui avec une nombreuse société: sa future, M"' Lucie, s'appuyait sur le bras d'un jeune homme qui portait l'uniforme du régim<Mit de Uoyal -dragons.

« C'est un cousin, un ami de la famille, pensa Lambin, — et s'avançant vers M. Danclos :

— Eh bien, s'écria-t-il, micuv vaut tard que jamais.

— Ma foi ! nousnc comptions passur vous. Mais soyez le bienvenu. Vous m'expliquerez plus tard les motifs de votre singulier refus. En attendant, veuillez assister comme un de mes bons amis aux fêtes du mariage de Lucie, qui a épousé hier au soir M. de Fréville, son cousin. »

Le coup était trop fort; Lambin tomba sans connaissance et fut longtemps malade. Mais ne croyez pas que la leçon lui profitât. Je n'ai pas le temps de vous raconter toutes les tristes aventures qui furent le résultat de sa paresse et de son insouciance. Par bonheur il était riche, car un tel caractère l'eût mené à l'hôpital. Il mourut comme il avait vécu. Atteint d'un violent mal de gorge, il tarda longtemps à se soigner; le médecin ne fut appelé que lorsque l'état de Lambin ne donnait plus aucune espérance. « Mieux vaut tard que jamais, » lui dit le moribond.

Ce fut la dernière fois qu'il prononça sa phrase favorite. II est inutile d'ajouter qu'il n'avait pas fait de testament, ce qui occasionna parmi ses héritiers une multitude de procès plus ruineux les uns que les autres.

— Eh bien! mes enfants, ajouta la mère Michel, vous voyez où peut conduire le grand défaut de paresse. Rappelez-vous les tristes aventures de M. Lambin, et n'oubliez jamais que le seul moyen d'être heureux et de faire son chemin dans le monde, c'est d'être actif et laborieux, croyez-en votre vieille amie : ne remettez jamais au lendemain ce qut^ vous pouvez faire le jour même.

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— C'était sagement parler, monsieur le comte, et la mère Michel était une excellente conseillère pour la jeunesse.

— Oui, vraiment, reprit-il en riant, je vous assure que son histoire ne fut pas sansprofitpour moi. J'ai toujours eu depuis ce temps une activité qui ne s'est démentie dans aucune occasion, et vous connaissez ma devise : « Une heure perdue ne se retrouve jamais. »

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