‹ Le livre d'or de la jeunesseChapitre 7 sur 18 · ROBERT S U R C 0 U F · texte numérisé non relu

ROBERT S U R C 0 U F

ROBERT SIRCODF.

ROBKUT SURCOUF.

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Eus la fin du mois de juillet 1827, par une belle matinée, la ville de Saint-Malo présentait un tableau des plus animés.

La foule, bruyante et agitée, se pressait dans les rues qui conduisent à la mer, les cloches de la cathédrale sonnaient à grande volée, le tambour appelait aux armes les soldats de la garnison , tandis que les marins se rendaient en toute hâte sur leurs embarcations. De tous côtés, accouraient les habitants des campagnes, et la multitude, encombrée sur les quais, attendait avec impatience quelque grand spectacle. Tout à coup le bruit du canon se fit entendre, les vaisseaux du port descendirent leurs pavillons à mi-mât, et la foule, se découvrant avec respect, garda aussitôt le plus profond silence. Alors on vit paraître, du côté de Saint-

Scrvan, quatre bateaux dans lesquels étaient des prêtres récitant Toffice des morts; ils précédaient une embarcation tendue de noir, portant un cercueil. Derrière, suivaient plus de cinquante canots où se trouvaient les autorités de la ville, un détachement de soldats et des personnes appartenant à toutes les classes de la société. Les canons des vaisseaux saluaient le funèbre cortège, devant lequel s'inclinait la foule. Après la messe des morts, célébrée en grande pompe dans la vieille cathédrale, le cercueil fut porté au cimetière, suivi par la population entière : le recueillement et la tristesse se peignaient sur tous les visages, et lorsque la tombe se fut refermée au bruit des salves d'artillerie, bien des larmes coulèrent, et la foule se dispersa en silence. Saint-Malo portait le deuil ce jour-là ; car elle venait de perdre l'un de ses plus dignes enfants, Tune de ses gloires, le capitaine de corsaire ' Robert Surcouf.

La cérémonie funèbre était terminée depuis longtemps, le cimetière était redevenu désert et silencieux , et deux hommes, qui portaient le costume de marins, étaient encore agenouillés auprès de la tombe de Surcouf : ils priaient avec ferveur, et des larmes ruisselaient sur leurs visages brunis par le soleil; enfin le plus jeune, se relevant, dit à voix basse à son compagnon :

« Père, il faut partir! Guillaumette nous attend, et j'ai peur qu'elle ne soit inquiète. »

(-elui à qui s'adressaient ces paroles, vieux loup de mer, à

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qui l'Age n'avait rien ôté de sa vigueur, termina sa prière; puis , après avoir jeté un regard de douleur sur la tombe de Surcoût", il sortit du cimetière, en s'appuyant sur le bras de son fils. Les deux marins se dirigèrent, sans prononcer une parole, vers une petite maison, située sur le bord de la mer. Une jeune femme , tenant un enfant entre les bras, les attendait sur le seuil de la porte; elle embrassa avec elfusion le vieillard, et lui adressa quelques mots de consolation. Mais celui-ci resta silencieux , et, allumant sa pipe, il alla s'asseoir à quelques pas de la maison.

« Noël , dit la jeune femme , ne laissons pas ton père pleurer tout seul ! A son âge , une si violente douleur peut lui faire bien du mal. Allons le consoler. »

Ils s'approchèrent du vieillard qui , les yeux fixés sur la mer, restait plongé dans de sombres pensées.

« Père , lui dit Noël , votre douleur est légitime; comme vous, comme tous les Malouins, nous regrettons M. Surcouf ; mais...

— Qui le pleurerait, si ce n'est moi ? répondit le vieillard. Ne suis-je pas un de ses camarades, un de ses anciens compagnons de guerre? Ne l'ai-je pas suivi dans toutes ses courses? Ah! vous ne savez pas quel homme vous avez perdu, lui, le vainqueur du Kcull

Noël saisit cette occasion pour détourner son père de ses tristes réflexions :

— N'étiez-vous pas, mon père, à ce fameux combat?

— Si j'y étais! — et le vieillard redressa la tète avec orgueil. — Si j'y étais! la hache d'abordage de Pierre Bernard il porté plus d'un coup à ces maudits Anglais. Ah! quelle

belle journée! Asseyez-vous, mes enfants, et écoutez lu prise (lu vaisseau le h'e)it par l'intrépide Surcouf. En parlant du passé, j'oublierai le présent, et je rendrai bommageà la mémoire de mon pauvre capitaine.

Il y a bien longtemps que j'ai vu llobert pour la première fois. C'était en 1787. Nous étions tous les deux embarqués sur le brick le Héron qui faisait les voyages de Saiiit-Malo à Cadix : à peine avions-nous quatorze ans. Robert était un beau garçon , robuste , décidé, et n'aimant d'autre vie que celle de marin. Il nous quitta en 4789 et partit , comme volontaire, sur un vaisseau qui se rendait aux Indes; je ne pus lesuivre.Ma pauvre mère était gravement malade, et je voulais rester auprès d'elle pendant ses derniers jours. Mais je n'oubliai pas mon ami Surcouf, dont on racontait chaque jour des traits de bravoure. Capitaine de corsaire à vingt ans, il poursuivait sans relâche les vaisseaux ennemis, et s'emparait, à la tète de dix-neuf hommes, des navires de la marine royale anglaise. Ma mère venait de mourir et je me disposais à partir pour les îles, lorsque j'appris que Surcouf prenait à Nantes le commandement d'un corsaire. Je me rendis aussitôt auprès de lui, et je fus admis dans son équipage. Depuis lors je fis partie de toutes ses expéditions, et il me désigna parmi les premiers marins qui devaient monter ht Confiance^ l'un des plus jolis trois-mâts qui aient jamais été sur mor.

Après plusieurs courses, nous quittâmes l'Ile-de-France au mois d'avril 18(M). L'équipage comptait à peine deux cents homm(^s, mais n'avions-nous i)as Surcouf pour capitaine? Les débuts i\v l't'vpédition furent henreiiv : tous les bAtimentsqui

tombaient sous le ventde la Confiance étaientaussitotcapturés et envoyés en lieu sûr. L'intrépidité et le courage de Robert étaient merveilleux. Je me souviens que, s'étant emparé, pendant une nuit, d'un vaisseau de guerre anglais, il fit venir à son bord le capitaine prisonnier. Celui-ci resta stupéfait en voyant le petit nombre de ses adversaires, et déclara, en jurant, que s'il eût connu la force du corsaire, il se fût défendu.

«Qu'à cela ne tienne ! lui répondit Surcouf, avec son sourire narquois. Retournez abord, capitaine; j'attendrai même votre feu pour commencer le mien. Suis-je assez complaisant?... «

L'Anglais en avait assez; il ne dit mot, et nous l'envoyâmes à l'Ile-de-France avec son vaisseau.

Quelques jours après, — c'était le 7 octobre, je ne l'oublierai de ma vie, — nous voguions dans la baie du Bengale, lorsqu'on signala un navire à l'horizon. A peine faisait-il jour; mais Surcouf eût bientôt distingué, à l'aide de sa longue vue, l'ennemi qui se présentait à nous. C'était un des plus beaux vaisseaux de la compagnie des Indes, h Kent , armé de trente-huit canons et ayant plus de quatre cents hommes d'équipage. Nous n'étions que cent trente et n'avions que dix-huit canons. Surcouf ne s'effraya pas. II laissa approcher l'ennemi, examinant avec soin ses moyens de défense et préparant notre plan d'attaque. Nous étions à une portée de canon; comme la Confiance n'avait point arboré de couleurs, le Kenl lui lança un boulet pour l'obliger à montrer son pavillon. Le boulet ne nous fit aucun mal ; il fut suivi d'une terrible bordée qui n'eut pas plus de résultats : « Mal-

adroits! » s'écria Surcouf en haussant les épaules. Nous étions tous silencieux et immobiles , regardant avec une certaine frayeur cet immense vaisseau qui semblait devoir nous écraser d'un seul coup. Surcouf, toujours calme, flt réunir autour de lui son équipage :

c( Enfants, nous dit-il, le vaisseau que nous allons attaquer n'est point aussi redoutable que vous le pensez. Sans doute il est bien armé, mais qu'importe? Nous irons à l'abordage. Rappelez-vous ce que disaient nos ancêtres à la vue de navires ennemis : « S'ils sont Hollandais, nous nous battrons ; s'ils sont Anglais, nous les battrons. )> Aux armes, mes enfants, et pour prix de la victoire , je vous accorde une heure de pillage. »

Le tambour bat; l'activité la plus grande règne sur le corsaire ; tandis que le capitaine d'armes nous distribue des haches, des sabres d'abordage, des poignards , des pistolets, les quartiers-maîtres disposent les grappins qui doivent servir à saisir l'ennemi. Entîn tous les préparatifs sont terminés, et un coup de sifflet appelle chacun à son poste. Ce fut un terrible moment, mes enfants. Nous étions tous pleins de courage et habitués au danger , mais la bravoun; l'emporte-t-elle toujours sur le nombre ? Nous n'avions en perspective que la mort , ou, ce qui est encore plus affreux, une longue captivité sur les pontons anglais. Plus d'un d'entre nous, et des meilleurs, jetait un sombre regard sur la mer ou sur les matelas préparés pour les blessés et auprès desquels se tenaient les officiers de santé, leurs instruments à la main.

Pendant ce temps, le capitaine anglais regardait en riani

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nos préparatifs de combat. Il était tellement certain de la victoire, qu'il avait invité ses passagers à venir assister à la prise d'un corsaire français. Nous approchions cependant de notre redoutable adversaire. (Miaque bordée de son artillerie enlevait des morceaux de voiles ou avariait les mâts de /(7 Confiance, mais Surcouf avait défendu de tirer un seul coup de canon sans son ordre. Nous avancions en silence, attentifs au moindre geste du capitaine , qui , debout sur son banc de quart, le porte-voix à la main , regardait avec impassibilité les manœuvres de l'Anglais. Tout à coup, il donne l'ordre d'arborer le drapeau tricolore , et faisant mettre les voiles au vent, il accoste le vaisseau ennemi. Tous nos canons partent à la fois , jetant partout la mort et la consternation , puis les grappins s'abaissent sur le Kent, et lient fortement les deux navires. Les Anglais restèrent un moment indécis; ils ne pouvaient concevoir une pareille audace. Notre petit vaisseau, attaché au flanc de son adversaire , ressemblait à une barque de pécheur. Mais nous étions sauvés; nous n'avions plus à craindre l'artillerie du Kent, le feu des b itteries passait par-dessus nos tôtes ; il s'agissait alors d'un combat à l'abordage et nous reprenions l'avantage.

Surcouf ne laisse pas aux Anglais le temps de se reconnaître. « A l'abordage, mes enfants, «s'écrie-t-il d'une voix forte, et il ordonne aux tambours de battre la charge. Notresecond capitaine, le brave Drieux , se précipite sur le pont du vaisseau ennemi à la tête de son escouade , et alors commence un terrible combat. Les Anglais , il faut leur rendre justice, se défendaient avec courage, mais Drieux et

ses compagnons les pressèrent si vivement iprils Inrent obligés de lâcher pied. Surcouf profite du moment : il saute sur le Kent en nous faisant signe de le suivre, et nous nous rangeons en bataille. Le pont était couvert de morts et de blessés ; c'était un spectacle horrible , mais aucun de nous n'y faisait grande attention ; l'œil fixé sur les Anglais , nous ne songions qu'à nous préserver de leurs coups, (lette lulte meurtrière engagée corps à corps ne dura que quelques minutes; l'ennemi fut rejeté sur le gaillard d'arrière et exposé à un feu roulant de mousqueterie. La victoire , cependant , n'était pas gagnée. Les Anglais , dont le nombre était si supérieur au nôtre , s'étaient formés en pelotons et paraissaient décidés à nous faire payer chèrement notre audace , lorsqu'un événement imprévu vint changer la face du combat. L'un de nos compagnons, qui s'était fait parmi nous une réputation par son adresse, était monté, sans rien dire de son dessein , sur la grande vergue du corsaire; il dominait de là le pont du navire ennemi. Au moment où le capitaine anglais encourageait son équipage et donnait le signal de la charge, notre homme prend une grenade, et la jetant sur le gaillard d'arrière, tue le capitainj et blesse quelques soldats. Ce fut un coup de foudre. Le désordre se met dans les rangs des Anglais qui hésitent à marcher. Surcouf saisit l'occasion ; il se précipite sur eux le sabre à la main, et nous le suivons au pas de charge. Les Anglais font bonne résistance , enfin ils sont obliges de céder et mett(H)t bas les armes.

Mn\s par malheur la lutte n^'-tait |)()int tenninc'c et le sa?ig devait encore couler. L(î second capitaiiH' du Ixnii. barricach' d.iii*« l.i liatlciic a\('c plus ilc ccnl lioninics, rcl'iisail de se

rendre. Irrités de cette résistance inattendue, nous cernons de toutes parts les défenseurs du vaisseau , qui, après un combat de courte durée, n'échappent à la mort que par une prompte soumission. Cette dernière rencontre, qui coûta la \ie à plusieurs Anglais, avait Jailli être funeste à notre brave capitaine. Surcouf, toujours généreux, même dans le combat, ayant aperçu un midshipman qui se défendait avec peine contre cinq ou si\ de nos matelots, se jeta au milieu d'eux, pour sauver la vie du jeune officier. L'Anglais, ne se doutant pas de ses bonnes intentions, et ne voyant en lui qu'un nouvel adversaire, se précipita sur notre capitaine avec tant de violence, qu'il faillit le renverser. Ils se prirent corps à corps ; au même moment , l'un des nôtres perça l'Anglais d'un coup de lance; mais le coup avait été si fortement porté, que la pointe de la lance, traversant le corps du pauvre midshipman, vint s'émousser sur un bouton de l'uniforme de Surcouf.

Tandis que le pavillon britannique descendait du grand mât et était remplacé, au bruit de l'artillerie, par le glorieux drapeau tricolore, la plupart de nos matelots, profitant de la permission accordée par Surcouf avant le combat, s'étaient mis à piller le vaisseau. Notre capitaine, tout en voyant d'un air mécontent le désordre qui suivait la victoire, ne pouvait retirer sa parole; il se contenta de faire mettre des sentinelles aux portes des cabines réservées aux passagers. Mais l'heure promise n'était pas écoulée, que les tambours rappelaient chacun à son poste; personne n'osa murmurer, Surcouf, quoique bon et juste, nesoulTrait pas la moindre désobéissance à ses ordres. Nous pûmes alors connaître les résultats du combat :

l'équipage de la C(»i/i(ince n'avait eu que trois hommes tués et seize blessés, tandis que les Anglais avaient soixante et dix hommes tués ou blessés, et leurs blessures étaient presque toutes mortelles; car nous a\ions combattu avec un acharnement inouï.

Le lendemain , les avaries des deux bâtiments étaient réparées, et la Confiance reprenait la route de l'ile-de France, avec sa glorieuse conquête. Je n'ai jamais quitté Surcouf , je ne suis revenu à Saint-Malo que lorsque mon capitaine a quitté le commandement; j'ai donc assisté à bien des combats sur mer ; mais jamais je n'ai vu un coup de main aussi intrépide que celui du 7 octobre 4800. Aussi, depuis la prise du Kenl. le nom de Surcouf fut il redouté de tous les ennemis de la France. Tandis que notre empereur et ses braves lieutenants gagnaient victoires sur victoires, et faisaient triompher le drapeau tricolore sur tous les points de l'Europe, le corsaire malouin poursuivait sur les mers les puissances ennemies. Robert était infatigable; à peine avions-nous terminé une expédition, à peine son vaisseau avait- il réparé ses avaries, qu'il reprenait la mer et volait à de nouveaux combats. Puis, lorsque l'Age eut affaibli ses forces, lorsqu'il ne se crut plus assez vigoureux pour soutenir les fatigues de courses lointaines, il n'en fut pas moins utile à sa patrie et redoutable aux Anglais. Des corsaires équipés à ses frais, commandés par qin'lques-unsde ses anciens compagnons, sillonnèrent les mers et soutinrent digntîment le nom d(- Surcouf. Et lui, en apprenant chaque nouNelh; victoire, il se disait avec joie que ses lieutenants étaient dignes de lui et que leurs succès ne

faisaient qu'augmenter sa gloire. Ainsi, jusqu'à la chute de Tempire, Robert ne cessa de combattre. Cependant, et cela est triste à penser, pour tant de victoires, tant de persévérance, tant de loyaux services, quels honneurs a-t-il obtenus? Qui se souviendra de lui dans cent ans, si ce n'est peut-être quelque marin de sa ville natale? Mais il est mort, aimé et estimé de ses concitoyens, avec la conscience d'avoir été utile à la France. Il n'avait jamais rien désiré déplus, mon pauvre capitaine!... »

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