LA JOUTE DE S'INGELBERT
DE SAIM-rNGEI.BKUr.
A foule se précipitait hors des murs de Calais; ou ue voyait sur les routes que gens à pied et à cheval , manants et gentilshommes , ;S^ écuyers et hommes d'armes, se dirigeant vers la plaine de Saint-Ingelbert ', qui s'étend entre Calais et Boulogne. C'est que là avait lieu un merveilleux spectacle. Un brave chevalier, messire Jean de Boucicaut, déjà connu par ses hauts faits et ses grandes hardiesses, avait fait savoir à tous princes, chevaliers et écuyers de l'Europe que lui, accompagné de messire Benault de Roye et du seigneur de Sampy, attendrait à Saint-lngelbert tous ceux qui voudraient se présenter pour jouslcr au fer de glaive. Les Français devaient tenir la place
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pendaiil tit'iile jouis et livrer la joule à tous >eiiaiils. Ce déli avait été entendu, et les plus braves gentiisliomines de l'Europe étaient venus se mesurer avec les trois chanipions ; mais eeux-ci soutenaient dignement V honneur du ruyaume des ItjHj et depuis le vingt mars que durait la lutte, ils étaient sortis vainqueurs de chaque combat. Le dernier jour était arrivé; aussi chacun était-il curieux de voir cette passe d'armes.
Une suite nombreuse d'écuvers et de pages était réunie à la porte d'une petite chapelle, en dehors de la ville de Calais. Un écuyer portant les armes de la maison de Turenne tenait en bride deux magnitiques chevaux à selles de femme richement décorées, et attendait avec impatience le signal du départ, lors- (|u'un page annonça l'arrivée de sa maîtresse, Antoinette de Turenne, (ii!e du comte Raymond. C'était une damoiselle de dix-huit ans, à la figure suave et pleine de distinction, et dont les beaux yeux, non moins que les richesses de son père, lui attiraient une foule de poursuivants. Elle descendait les marches de la tbapelle, suivie de sa chambrière, (|uaiid elU; aperçut un \ieu\ pèlerin et un enfant qui imploraient sa chanté. Antoinette mil une petite pièce de monnaie dans la main du jeune garçon.
« Grand merci! o belle damoiselle, murmura le pèlerin. Dites, faut-il prier en \otre nom pour les braves /e«a/*/.s de Saint-Ingelbert? »
Antoinette rougit b'gèrement et détourna la tète.
" (Juoi! pas même pour le gentil chevalier, messire d*' Uoucicaut? »
l.a jcuiK' iillr sanèlii r|, les veux baissés, elle dil (riine v(ii\ licnilil.Hile ;
(' l.e si II' (le Boucicaut! vous le connaissez?
— Qui ne connaît, reprit le pèlerin, un aussi brave seigneur? Avant d'être pèlerin, j'ai fait longtemps la guerre. En Flandre, en Prusse, en Espagne, partout j'ai vu messire de Boucicaut au premier rang. J'étais en Guyenne lorsqu'il a soutenu si bravement contre deux Anglais, Pierre de (lourtenay et Thomas de Clifort, l'honneur et la beauté de sa dame. Et il y a un an je l'ai retrouvé en Terre-Sainte, étonnant les infidèles par sa vaillance. »
Antoinette n'avait pas écouté sans déplaisir les paroles du vieux pèlerin; elle vida dans ses mains une escarcelle bien remplie, et montant sur sa haquenée, elle se dirigea avec sa suite vers le lieu du tournoi. Elle sentait son cœur battre plus fort en approchant deSaint-lngelbert. u Ah! si le gentil Boucicaut était vainqueur encore cette fois ! Quelle gloire pour son écusson! Et alors messire de Turenne ne repousserait peut-être plus le pauvre chevalier, il lui accorderait la main de sa fille chérie! »
Ces rêves de bonheur furent interrompus par les cris de la foule qui se précipitait vers l'enceinte du tournoi. L'émotion d'Antoinette redoubla en apercevant le pavillon de son ami,, qui portait ses couleurs avec cette fière devise : Ce que vous voudrez. Elle descendit à l'une des portes de l'enceinte et fut introduite avec ses principaux serviteurs dans la galerie réservée aux gens nobles. Le spectacle qu'offrait le lieu du tournoi était ravissant. C'était d'ailleurs une belle matinée du fjai iitoi.s d'uvril, « en la saison, dit la chronique, que toute chose mène joie, et que bois et presse revêtent de fleurs, que la terre verdoyé, et quaiid oisillons par les bocages mènent
grand bruit. » De vastes galeries de bois, dans lesquelles s'entassait une multitude immense, formaient l'enceinte du tournoi. A Tune des extrémités étaient les tentes de Boucicaut et des ses deux compagnons. Non loin s'élevait un grand orme, aux branches duquel étaient suspendus les écus de chaque chevalier, blasonnés de leurs armes, l'un de paix et l'autre de guerre 5 auprès de chacune des trois branches, on avait dressé dix lances, cinq de guerre et cinq de paix; au tronc de l'arbre était attaché un cor, et tout homme qui demandait la joute devait sonner de ce cor, puis frapper à l'un des écus, suivant qu'il voulait se battre à outrance ou avec armes courtoises. Derrière les trois tentes étaient des pavillons pour les hérauts, les trompettes, les ménétriers, toute la suite des chevaliers. A l'autre extrémité de la lice était un immense pavillon réservé aux assaillants. Boucicaut et ses compagnons y avaient fait dresser table ouverte.
Des milliers de spectateurs étaient venus depuis un mois assister à la joute de Saint-Ingelbert. La foule était plus grande que jamais le dernier jour de cette glorieuse passe d'armes. En attendant le signal du combat, on s'entretenait dans les galeries des hauts faits de Boucicaut.
« Je l'ai connu tout enfant, disait un vieux chevalier, et il montrait déjà un courage et une activité remarquables. Au lieu de s'amuser aux jeux de son ège, il réunissait ses petits compagnons et s'exerçait avec eux à lancer des flèches ou des pierres et à franchir des fossés ; ou bien ils se divisaient en deux bandes et se livraient des combats. Boucicaut était toujours le chef et se distinguait au premier rang. C'était un
cœur loyal et plein de fierté. Un jour il lut battu par le maître d'école, parce qu'il avait frappé un de ses camarades qui lui avait donné un démenti. L'enfant ne versa point une larme, a Voyez, dit le maître, comme ce seigneur-là est fier; il ne daigne pleurer. » Le gentil Boucicaut répondit : «« Quand je serai seigneur, vous ne m'oserez battre ; et je ne pleure point, parce que si je pleurais, on saurait que vous m'avez battu. «
— Moi, reprit un homme d'armes, j'étais à côté de lui à la bataille de Rosebach, et l'enfant se conduisit en véritable chevalier. Un boucher de Cland le voyant si jeune se mit à rire avec dédain, et lui donnant un coup de poing il fit sauter des mains sa petite hache, en lui disant : « Va têter, va. Il paraît que les Français manquent d'hommes de guerre, puisqu'ils mènent les enfants à la bataille. » Boucicaut, rouge de colère et furieux d'avoir perdu sa hache, saisit sa dague, et, se précipitant sur le géant, il retendit à ses pieds d'un coup donné au défaut de la cuirasse : « Dismoi, cria-t-il au mourant, les enfants de ton pays jouent-ils à de tels jeux? »
— Et sa joute avec messire Sicart de la Barde? Vous rappelez-vous les beaux coups de lance et d'épée dont il frappa l'Anglais? «
Chacun à l'envi racontait les prouesses de Boucicaut, et Antoinette, cachant à peine son émotion, écoutait avec ivresse réloge de son bien-aimé. « Ah! se disait-elle, si mon père était ici, ne serait-il pas fier de donner sa fille à un aussi brave gentilhomme? »
De bruyantes fanfares interrompirent les conversations.
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Des hérauts d'armes, précédés de trompettes, s'avancèrent au milieu de la lice et annoncèrent que raessire Boucicaut et ses deux compagnons étaient prêts, comme les jours précédents, à lutter la lance au poing avec quiconque se présenterait. In profond silence suivit cette proclamation, et tous les yeux se tournèrent vers le pavillon destiné aux assaillants. L'ne vingtaine de chevaliers, armés de pied en cap, en sortirent aussitôt. Parmi eux étaient plusieurs Anglais, car ceux-ci, dit la chronique, « volontiers se peinent en tous temps pour desavancer les Français et les surmonter en toutes choses s'ils peuvent. » Les premiers assaillants vinrent frapper aux écus de Renault de Royeetdu seigneur de Sampy; après quelques courses, ils s'avouèrent vaincus et se retirèrent du tournoi. Ceux qui leur succédèrent ne furent pas plus heureux. Mais cette victoire ne contentait pas les spectateurs; aucun assaillant n'avait encore osé se mesurer avec Boucicaut.
l'n chevalier de haute taille , couvert d'une brillante armure et monté sur un superbe destrier, se dirige vers l'orme. Tous les regards le suivent. Il sonne du cor, et, brandissant sa lance, il en frappe trois fois l'écu de guerre de Boucicaut. Des acclamations s'élèvent de toutes parts. « Vivat! vivat! s'écrie-t-on. Honneur au preux chevalier! » Bientôt on apprend que ce nouvel adversaire est Jean de Hollande, frère du roi d'Angleterre, et les applaudissements redoublent. Averti par son écuyer, Boucicaut sort de sa tente. Les fanfares retentissent et l'assemblée entière excite de la voix et du geste les d(Mix bra\es chiimpions.
La première rencontre fut si rude que les lances volèrent
en éclats. Lorsqu'ils eurent pris de nouvelles armes, Bouricaut et son adversaire coururent l'un sur l'autre ; cette fois encore les lances furent rompues, mais l'Anglais fut presque désarçonné. Le cheval deBoucicaut s'était abattu, et les spectateurs crurent que le chevalier français avait été renversé. Un cri douloureux retentit dans une des galeries; Antoinette, pâle d'effroi, les yeux pleins de larmes, n'osait tourner ses regards vers les combattants. Les acclamations de la foulecalmèrent sa frayeur. Boucicaut n'était point tombé, et il venait de saisir une troisième lance. L'Anglais, frappé à la tète dans cette dernière course, roula dans la poussière et ne put se relever; il était grièvement blessé. Boucicaut avait entendu le cri d'Antoinette et avait reconnu sa bien-aimée parmi les spectateurs; cette vue avait redoublé son courage. La défaite de Jean de Hollande refroidit l'ardeur des assaillants; (|uelques-uns tentèrent la fortune, mais seulement avec les compagnons de Boucicaut. Ces passes d'armes furent toutes à l'avantage du sire de Boye et du seigneur de Sampy. La journée cependant s'avançait, et personne n'osait venger le frère du roi Bichard. Les hérauts allaient proclamer la fin de la joute, lorsqu'un nouvel adversaire se présenta dans la lice pour défier Boucicaut. ('/était le comte Derby, qui, depuis, fut roi d'Angleterre. La foule attendait avec curiosité l'issue de ce combat entre les deux plus braves champions de deux pays rivaux ; cette fois encore la victoire fut du côté de la France. A la quatrième course, l'Anglais vida les arçons et tomba lourdement dans l'arène. Tandis que Boucicaut regagnait sa tente au milieu des applaudissements enthousiastes de la mnltitude, les assaillants faisaient proclamer
qu'ils se retiraient de la lutte; les hérauts des tenants annoncèrent alors à son de trompes que la joute de Saint-Ingelbert était terminée. Pendant une lutte de trente jours, Boucicaut et ses compagnons d'armes n'avaient pas été vaincus une seule fois , quoiqu'ils eussent à tenir tète à l'élite de la chevalerie de l'Europe ; ils n'avaient reçu aucune blessure, et plus d'un de leurs adversaires portaient des marques sanglantes de leurs coups.
Antoinette deïurenne, agitée de mille émotions, rougissant de plaisir en entendant les vivat de la foule qui saluait l'écusson de son ami, se retirait avec les gens de sa suite, lorsqu'un jeune homme richement vêtu, la figure à moitié cachée sous un vaste capuchon, s'approcha d'elle :
« N'est-ce pas, damoiselle, dit l'inconnu d'un ton aifable, que messire Raymond a grand tort de ne point donner sa charmante fille au gentil Boucicaut? »
La jeune fille tressaillit et regarda l'inconnu. Celui-ci entr'ouvrit son capuchon, et la saluant avec respect se perdit dans la foule. Antoinette resta immobile de surprise ; ce jeune seigneur n'était autre que le roi Charles YI, qui avait assisté incognito aux prouesses de Boucicaut, son ami d'enfance.
Quelques mois après la joute de Saint-Ingelbert, la ville de Tours était en grande fétc et liesse. Charles VI était venu rendre visite à la mère de Boucicaut, madame Fleuriel de Lignères, et lui annoncer qu'il donnait à son fils le bâton de maréchal de France. Le brave chevalier guerroyait alors en Prusse, mais, comme dit la ballade, « qui bien aime n'oublie pas son bon ami pour être loin. » D'après les ordres du roi, Itoucicaut se rendit aussit(^t à Tours. Lorsqu'il se pré-
seiita devant le prince : « Boucicaut, lui dit Charles, votre père demeura en cet hotel; vous naquîtes dnns la chambre où nous sommes : il vous sera doux de recevoir en ce lieu même l'office de votre père '. Au jour de Noël qui approche, nous vous donnerons à l'église, apiès la messe, le bAton de maréchal, et ferons recevoir de vous le serment accoutumé. »
Le jour de Noël, Boucicaut, suivi d'un grand nombre de ses compagnons d'armes et conduit par le duc de Bourbon, assista à la messe royale, puis il vint s'agenouiller devant Charles VI. Le roi, le relevant avec bonté, lui donna le bâton de maréchal, et, pour lui faire honneur, ordonna au duc de Bourgogne, son oncle, de recevoir le serment du nouveau dignitaire. La cour retourna ensuite à l'hôtel Boucicaut, où devaient avoir lieu de grandes fêtes. C'est là que le jeune maréchal vit se réaliser un bonheur qu'il n'osait entrevoir que comme un rêve. Le roi, après avoir causé à voix basse avec le connétable de Clisson et l'amiral de Vienne, appela Boucicaut et lui dit en l'embrassant :
(( Je viens de vous élever à l'une des plus hautes dignités de mon royaume, mais je veux faire plus encore pour vous. La fille d'un de mes bons serviteurs, Antoinette de Turenne, vous aime et vous l'aimez; le père ne voulait pas consentir à cette union, mais il n'a pu se refuser à ma prière. Dans quelques jours ce mariage aura lieu, et je veux y assister. )>
Puis se tournant vers un groupe de dames : « Venez, damoiselle de Turenne, que je vous présente à >otre heureux époux, le vainqueur du tournoi d'Ingelbert. »
' Le prn; i\r BoiiriiMiit ;iv:iit ('ti' man'-dial de Fi;inc(.' sons Cilijirlcs V.