L'HOMME
La banalité n'avait pas encore envahi, en 1869, la rue Montparnasse, sorte de champ d'asile où des penseurs célèbres trouvaient la paix et le recueillement nécessaires à leurs travaux. C'était un quartier de village, avec des saillies aux maisons, que l'alignement, cher à la voirie, en a fait retrancher depuis. Leslilas en fleurs débordaient par-dessus les murs au printemps, et le sol était jonché, comme aux jours lointains de la Fête-Dieu, en province, d'une flore de débris, que faisaient pleuvoir des arbres et arbustes de haute essence. Les passants pouvaient se compter dans la rue Montparnasse, car il n'était pas rare qu'à certaines heures de plein soleil et de pleine lumière, il n'y en eût qu'un seul.
Dans ce vaste musée lapidaire qu'offre Paris, à chaque coin de rue, la fiction tient lieu quelquefois de la vérité historique. C'est ainsi que le nom de Sainte-Beuve a été donné h une rue nouvelle du quartier Notre-Dame-des-Champs, qui n'est pas celle où vécut l'illustre critique, de 1850, année de la mort de sa mère, à 1869, année de sa propre mort.
La vraie rue Sainte-Beuve devrait être la rue Montparnasse, où sa maison, ornée depuis d'une plaque commémorative, était devenue un centre et un foyer de rayonnement intellectuel. Des lettres de lui, récemment publiées, l'y montrent installé dans ses habitudes de travail et d'incessante activité (1) :
(1) Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collombet, publiées par C. Latreille et M. Rous-
« Ma vie est maintenant celle-ci, écrivait-il, le 24 juin 1852, à un ami de Lyon, Collombet, qui a laissé un nom dans les bonnes Lettres et la philosophie chrétiennes : (c'était son confident alors en matière de Port-Royal) ; je suis retiré dans la petite maison qu'habitait ma mère, d'où je compte bien ne plus déloger que quand on m'emportera les pieds en avant... »
Son vœu a été exaucé en effet, et l'haussmannie ne l'en apas délogé.
« Toute la vie, continue-t-il, est employée à lire, puis à écrire, puis à corriger les épreuves... »
C'est bien ainsi que je l'y ai trouvé, quand je devins son secrétaire, en 1861, et que nous avons passé notre temps pendant les huit années qui lui restaient à vivre, si bien remplies par les Nouveaux Lundis, l'étude malheureusement inachevée sur Proudhon, ses vaillantes et courageuses campagnes du Sénat, et l'édition définitive de Port-Royal. — Pendant huit ans j'en eus la primeur, écrivant tout sous sa dictée ou collationnant ses épreuves et les relisant à haute voix. Tel fut mon rôle et mon emploi près de lui. — Répondant sans doute à un désir de son ami :
« La littérature du Constitutionnel, écrivait-il dans la même lettre, commence à se grossir de quelques noms, et je n'y suis plus seul ; mais tout cela ne fait pas une rédaction littéraire comme celle que vous vous figurez; on se connaît peu et on ne se voit pas. Je ne suis au journal, pour mon compte, que dans mon emploi des Lundis, ni plus ni moins; j'ai même remarqué que les petites notes qu'on fait glisser dans le journal étaient sujettes à difficultés; car il y a régime industriel, régie, comme partout, d'annonces, réclames, etc. »
Cette mise en rapport des colonnes d'un journal causa autrefois le duel d'Armand Carrel et d'Emile de Girardin : le journalisme entrait dans la vie pratique; mais, en 1852, on ne saurait rendre la
tan, 1 vol. gr. in-18, Paris, Société française d'imprimerie et de Librairie, ancienne librairie Lecène, Oudin et Cie, 15, rue de Cluny, 1903.
liberté complice et responsable de ces petits métiers et commerces qui fournissaient à la presse le combustible et alimentaient la machine.
Le Constitutionnel était alors l'un des organes de cette bonne et saine bourgeoisie française, aussi ennemie des perturbations sociales que de tout fanatisme, qui a tenu, de tout temps, le milieu entre tous les conservatismes, sous tous les régimes. Les Causeries du Lundi faisaient la fortune du Constitutionnel, et c'était un public centregauche — ou centre-droit, mais moyen et mitoyen — qui les lisait. Un autre organe du parti conservateur, le Messager de l 'Assemblée, du 5 avril 1851, les saluait ainsi à leur apparition en volumes :
« M. Sainte-Beuve a expliqué dans sa préface la troisième manière qui lui a réussi dans le Constitutionnel. Tous les jours se répète mille fois cette phrase banale : « Pourquoi faire de la littérature dans une époque troublée ? Qui la lit ? » En pleine révolution, les articles de M. Sainte-Beuve ont fait mentir les impuissants qui ont tout intérêt à répandre et à propager des bruits anti-littéraires... Son talent sérieux va un peu contre les légèretés du feuilleton du journal. Rien que l'aspect de ces grandes colonnes, remplies de littérature, sans les ressource de l'alinéa, tenant la troisième page entière d'un grand journal, me faisait une grande joie... »
L'article était de Champfleury.
Ces grandes pages, toutes remplies de littérature, qui sortaient d'une petite maison de la rue Montparnasse, étaient attendues tous les lundis par un public nombreux et d'élite. Je n'ai pas à apprécier ici les Causeries du Lundi : elles sont dans toutes les mains ; on les consulte toujours avec fruit ; on y trouve des sujets tout faits de compositions littéraires; elles viennent souvent en aide aux jeunes personnes qui préparent leurs examens. Les pères — faut-il ajouter : les Pères conscrits? — les empruntent aux Bibliothèques des grands Corps dont ils font partie pour faciliter les devoirs de leurs filles.
Lorsqu'une souscription fut ouverte, en 1898, pour élever un buste à Sainte-Beuve dans le jardin du Luxembourg, ce furent les professeurs de l'Université qui répondirent da toute part], avec le plus d'ensemble. L'un de ces excellents maîtres m'écrit encore d'un des premiers lycées de France : « De l'admiration pour votre grand et illustre maître? comment n'en aurions-nous pas, nous qui sommes tous ses élèves, du plus grand au plus petit, nous qui ne faisons nos leçons qu'après avoir relu les siennes, nous qui vivons de lui et qui n'aurons jamais assez de pieuse reconnaissance pour sa mémoire? Pour moi, je ne laisse passer aucune occasion de répéter combien il fut grand, de le montrer âmes élèves; et je conquiers tous les ans pour Sainte-Beuve de jeunes et de nouveaux admirateurs. »
M. François Coppée, président du Comité pour l'érection de l'œuvre de Denys Puech dans le jardin du Luxembourg, avait déjàreconnu et proclamé, dans son discour» d'inauguration (le 9 juin 1898), l'empressement des membres de l'enseignement public à témoigner « de leur gratitude envers le grand lettré, dont le puissant et admirable labeur leur est tous les jours si précieux... »
Puis, il ajoutait ; « ... Si nous avions reçu l'obole de tous ceux dont l'encyclopédie littéraire qui s'appelle les Causeries du Lundi a facilité la tâche, de tous ceux qui sont, pour ainsi parler, les obligés intellectuels de Sainte-Beuve, ce n'est pas un simple buste, c'est une grande et belle statue que nous lui dresserions aujourd'hui. »
Sainte-Beuve, avec le sentiment des proportions qui dénotait en lui l'esprit critique, déclinait la statue pour l'homme de lettres : « Laissons, disait-il à la fin de son article sur le buste de Vabbé Prévost (1), laissons la statue aux hommes célèbres qui ont marché sur cette terre avec autorité, d'un pied sûr, orgueilleux ou solide : pour l'homme de lettres, pour le romancier, pour celui que l'amour
(1) Causeries du Lundi, t. IX, 7 novembre 1853.
de la retraite poursuit jusque dans le bruit (et il était bien de ceux-là), pour ceux qu'une demi-ombre environne et que plutôt elle protège, pour ceux-là c'est le buste qui convient... »
Paul de Saint-Victor assignait au buste si fouillé de Sainte-Beuve par Ghenillion, exécuté en 1868, sa place entre deux rayons de bibliothèque, avec les œuvres de l'auteur des Lundis dans le fond. Un premier buste, d'ordre classique encore que très ressemblant, par Mathieu-Meusnier, daté de 1859, faisait déjà pendant, du vivant de Sainte-Beuve, à celui de Daunou. dans la Bibliothèque de Boulognesur— Mer.
M. Gaston Boissier, dans le discours d'un goût si mesuré et si sûr qui termina la cérémonie du jardin du Luxembourg, a dit que la politique, « qui ne peut se mêler des affaires de la littérature sans les compromettre, » avait fait beaucoup d'ennemis à Sainte-Beuve. L'essentiel serait d'en tirer au clair une à une les raisons complexes et connexes, puisqu'il s'agit d'un champ de bataille simultané, la politique et la littérature, mêlées et brouillées; ce pourrait être l'objet d'un travail délicat de la part d'un critique délié, sans préventions nijparti pris, qui ne se sentirait tiraillé dans aucun sens, et qui n'étudierait pas Sainte-Beuve hors de lui-même, qui ne l'interpréterait pas surtout (car il était sincère, et c'est ce qui fait la force de sa critique). Il ne faudrait pas perdre de vue la définition du critique par Taine, qui pourrait même servir d'épigraphe à ce travail d'un critique idéal : « Un critique est un buisson sur une route; à tous les moutons qui passent il enlève un peu de laine (1). » Sainte-Beuve a dit de lui-même : « J'ai plus piqué et plus ulcéré de gens par mes éloges que d'autres n'auraient fait par des injures. » C'est la confirmation du
(1) Il y aurait aussi à faire un tableau des mœurs politiques et littéraires aux diverses époques contemporaines de Sainte-Beuve, et depuis, et à les comparer entre elles. Cela aiderait à l'intelligence du critique, de ses rélicences, et parfois aussi de son pessimisme.
mot de Taine. Il prévoyait les rancunes et les inimitiés particulières et posthumes, car il me dit un jour : « Si vous vivez longtemps après moi, vous en entendrez des légendes sur mon compte I » Et comme on n'écrase pas un bruit (le mot est encore de lui), et que dès qu'on croit avoir mis le pied dessus, il s'envole plus loin et il recommence (1), nous avons renoncé à les pourchasser tous et à dissiper tous les préjugés. A plus forte raison, en 1898, la postérité, bien que déjà vieille de près de vingt-neuf ans, n'avait pas encore eu le temps de mesurer à sa taille celui que Taine a appelé l'un « des cinq ou six serviteurs les plus utiles de l'esprit humain, » au xixe siècle. On le vit bien, à l'absence de tout représentant en personne des pouvoirs publics, lors de cette fête purement littéraire du Luxembourg, où les palmes vertes transformèrent, pour un après-midi, le jardin du Sénat en un jardin d'Academus. Le ministre de l'Instruction publique, membre lui-même de l'Institut, délégua un collègue pour parler en son nom ; c'était M. Gustave Larroumet, secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts; nous n'avions pas à nous plaindre.
J'ai vu depuis, sans nommer personne, d'autres ministres et d'autres présidents du Sénat, voire de la République, assister à d'autres inaugurations de monuments, sans doute aussi moins significatives; et j'ai compris, à certaines fins de non recevoir, moi qui suis chargé de reliques, que la gloire de Sainte-Beuve était compromettante à porter.
Je reviens à ses habitudes de travail.
Sainte-Beuve, qui se savait lu, le soir, en famille, sous la lampe, éliminait avec un soin scrupuleux tout ce qui aurait pu blesser l'oreille, le goût et les mœurs. Il observait toutes les politesses et les bienséances. La pensée pouvait être hardie, l'expression était
(1) Fin du troisième article sur Maurice de Saxe, Nouveaux Lundis, t. XI.
toujours modérée. Ce serait à croire que les mœurs ont bien change depuis, s'il fallait prendre au pied de la lettre le paradoxe, mis en circulation par des écrivains intéressés à la chose, que la littérature est toujours l'expression des mœurs, car la sienne était bien honnête. Il y étendait le champ de la Critique, qu'il transformait en un souple et docile instrument d'enseignement et de propagation par les Lettres, l'appliquant à tout, ne le spécialisant pas, faisant en un mot de la littérature un vaste domaine encyclopédique, comme Ta dit Coppée, dans lequel entrait tout ce qui pouvait s'y rattacher. Les arts eux-mêmes, qui lui étaient étrangers, ne lui échappaient pas, et il les rejoignait toujours, quand la curiosité le tentait, par quelque côté littéraire ou épistolaire. Témoins Gavarni et Horace Vernet. Il ne fut pas étranger, en 1869, à la publication dans la Revue des Deux Mondes, toute vouée à des intérêts rossiniens, d'une étude sur le Drame musical et V Œuvre de Richard Wagner, qu'il n'était pas fâché de connaître, dit-il à M. Buloz , qui s'en défendait.
L'abstraction était à peu près exclue de sa critique, et il y brûlait bien des broussailles encombrantes: il y défrayait des voies utiles au monde nouveau, et il s'efforçait surtout d'y donner le Vrai — le Vrai seul — pour base à la littérature, dont il s'efforçait par cela même de faire de plus en plus une science. Cequi ajoutait de l'autorité à sa méthode, c'étaient le goût et le scrupule avec lesquels il écartait toute donnée imprécise ou Inexacte, et mettait en relief tout ce qui, au contraire, dans l'observation des faits ou des phénomènes de l'idée pure, pouvait contribuer à la découverte plus approfondie et plus réelle de l'esprit humain, subdivisé par lui en familles. Il mérita par là le titre d'inventeur, qui lui fut décerné par Taineà sa mort, pour avoir greffé sur l'arbre de la science une classification nouvelle, empruntée à l'histoire naturelle des esprits. Il contribua, dans tous les cas, à élargir l'esprit critique, qui s'en tenait jusque-là à des formules vaines et spécieuses, mises en circulation par le célèbre et
brillant fondateur de l'éclectisme, et qui sévissent encore à l'état de lieux communs.
Sans être précisément populaire au Quartier latin, pour des raisons, je., l'ai dit plus haut, qui appelleraient, à être déduites, une plume d'exception comme la sienne, impartiale et fine, il y était suivi et lu. Je demande pardon de parler de moi, mais une anecdote, qui m'est personnelle et qui le concerne, m'y amène. Je m'étais logé, sur son indication, dans un hôtel du passage du Commerce, qu'il avait habité autrefois avant de devenir bibliothécaire à la Bibliothèque Mazarine, — l'hôtel de Rohan, dont on avait fait Rouen, comme le Tu ora, de la sachette de Notre-Dame de Paris, était appelé le trou au rat. Un lundi soir, en 1861, j'étais monté au premier étage du café Procope, croyant trouver moins de bruit en haut qu'en bas, où le cliquetis des dominos troublait la lecture des journaux, sous l'œil de Voltaire et de Piron et autres grands hommes de l'ancienne Comédie voisine, dont les portraits en pied tapissaient les salles de cet historique rez-de-chaussée. Je tombai, sans le savoir, audessus,. en plein cercle d'étudiants, où la présence d'un inconnu solitaire parut peut-être suspecte. Je ne venais là que pour me recueillir. Au milieu des conversations et du brouhaha général, une voix retentissante et bien timbrée, dominant les autres sans effort, laissa tomber ces mots avec en accent particulier du Midi, qui n'est pas le même partout : « Voyons ce que dit Y oncle Beuve, ce matin! » Il était dix heures du soir, mais le Constitutionnel paraissait le matin. U oncle Beuve était une façon de parler familière et romantique, du temps où l'on ne séparait pas Y oncle Beuve du père Hugo. L'étudiant, qui s'exprimait avec tout ce tapage, jeune homme de forte encolure, au type sémite très prononcé, avait pris le Constitutionnel sur une table et le soulevait par la hampe d'une main léonine, lourde et puissante. A quelques années de là, je le reconnus : c'était Gambetta.
Il est bien vrai, comme on l'a dit, que l'épicurisme régnait en
maître dans la maison de Sainte-Beuve, si Ton entend par là des mœurs réglées sur les plaisirs voluptueux que procurent les jouissances de la pensée à un esprit libre. Le monde moderne, avec tous ses bruits abdéritains ou béotiens, connaît peu de ces besoins raffinés de luxure intellectuelle, qui consistent à se renfermer chez soi, pendant tout un jour, pour y étudier le texte d'Homère par la racine, et pouvoir en écrire sciemment, en toute connaissance de cause. Ce sont là de ces sensations délectables qu'ont seuls les poètes de la famille d'André Chénier ou de Voltaire. Ces délicats sont malheureux, car ils souffrent d'une faute de goût, autant que Saint-Saëns ou Massenet d'une dissonance. Leurs nerfs sont facilement irritables. Sainte- Beuve avait de ces vivacités d'esprit, qui se traduisaient par des coups de plume. Il était bon, pourtant, et d'une philosophie à la Térence pour les maux réels ou imaginaires — qui n'en sont pas moins des souffrances — dont sa maison était le confessionnal. Il y compatissait en parfait moraliste qui en tirait profit pour sa propre connaissance du cœur humain ou féminin, point principal et objectif de ses études de pénétration. La confiance allait à lui comme au conseiller sûr et indulgent, à qui l'on pouvait tout dire. La plus belle pièce de sa maison , qu'il s'était ménagée, semblait disposée pour tout entendre. Quelques marches d'un escalier étroit en limaçon menaient à l'entresol : un couloir aboutissait à une double porte qui amortissait les bruits extérieurs. Il avait soin, dès qu'on entrait chez lui, de crier : « Il y a un pas », et ses visiteurs l'avaient remarqué. C'était pour avertir d'un malencontreux exhaussement du parquet où Ton risquait de trébucher, si Ton ne prenait pas garde. La maison était à l'antique. C'était la mère de Sainte-Beuve qui l'avait fait construire.
Ce médecin des esprits, qu'on prenait volontiers pour directeur de consciences (il en avait confessé d'illustres), recevait dans sa chambre à coucher, qui lui servait à la fois de cabinet de travail. Il avait l'accueil aimable et souriant, d'une politesse exquise, qui sen-
tait l'homme de qualité, et dont il ne se serait pas plus facilement départi que Buffon de ses fameuses manchettes, qu'on a tant raillées. Les partisans du brouet noir, cuistres et grimauds, qui rient de ces coquetteries, ne se doutent pas que chez les écrivains de style, la parure du corps ne se dédouble pas de celle de l'esprit et que les deux toilettes sont inséparables. Sainte-Beuve revêtait tous les matins, pour travailler, une chemise claire de couleur, à jabot; et, quand on lui annonçait l'après-midi quelque belle visite, il répandait de l'eau de Cologne sur le parquet, pour chasser l'odeur d'encre, disait-il ; il humectait même légèrement le plastron de sa chemise et de son gilet.
On a fait une légende à sa petite calotte de velours noir qu'il portait sur le sommet de la tête', pour se garantir des rhumes. Il avait le crâne absolument chauve et luisant, et une couronne grisonnante, qui gardait encore quelques tons fauves et dorés au-dessus de la nuque et sur les tempes, remplaçait la forêt luxuriante d'autrefois, qui n'existe plus que dans le médaillon de David. Il tenait d'origine anglaise, par le côté maternel, le fond roux de sa chevelure, de marque boulonnaise, et ce n'était pas la seule transmission héréditaire de son lieu de naissance international. Son goût pour les poètes lakistes, traduits ou imités par lui, témoignait assez de ce don particulier qui lui faisait une double patrie. Il aurait aimé, disait-il, être Anglais et vivre à Paris. Paris, c'était sa ville de prédilection, et il semblait qu'il rentrât dans son élément, comme un poisson dans la rivière, quand il revenait de Saint-Gratien ou de Sannois, où il allait dîner quelquefois. Il aimait pour cela Auber, le parisien par excellence, et il aurait voulu lui consacrer un de ces Portraits, dans lesquels il était passé maître.
La politesse était innée en lui, et il en avait besoin pour son art, autant que La Tour pour ses pastels de femmes. L'un et l'autre traitaient les mêmes sujets qui exigent tant de nuances et dans lesquels
l'artiste ne saurait apporter trop d'expérience personnelle. La perfection est de rigueur dans un genre qui n'admet pas la médiocrité. C'est là qu'il faut rendre l'esprit du modèle, l'envelopper et s'en pénétrer, tout en restant vrai, sans grossièreté ni rudesse. Sainte- Beuve a laissé une assez belle galerie de grandes dames et de moindres, qui justifie l'épigraphe de son livre : « ... Non, madame, je ne suis pas le devin Tirésias, je ne suis qu'un humble mortel, qui vous a beaucoup aimées... » toutes. La véritable philosophie, celle qu'on nomme sagesse, est à ce prix. Ne l'a pas qui veut.
Elles le lui rendaient par de charmants cadeaux, dont témoigne sa Correspondance, qui embellissaient peu à peu son intérieur sévère. Le bibelot n'était guère de mise dans cette maison d'un penseur, où tout était disposé pourjle travail du maître. Le mobilier était confortable, mais bourgeois; on n'y sacrifiait pas à la mode. Son goût instinctif le portait à se défier de tout ce qui n'était pas de sa compétence immédiate : il se moquait un jour d'un critique naïf qui lui faisait admirer certaines pièces du musée Campana, reconnues fausses depuis : « Il semblait, disait-il, qu'elles allaient lui fondre dans la main, comme des bonbons, tant il avait peur d'y toucher, et il ne voulait pas qu'on y touchât. » Une superbe aquarelle, d'après le pastel du portrait de madame Lenoir, qui est au Louvre, peinte par le pinceau d'une altesse, qui est entrée elle-même dans le tome xi des Causeries, fut, dans ses dernières années, le principal ornement de sa chambre claire, aux murs peints, d'un ton sobre, rehaussé par des encadrements de légers filets d'or. C'était son luxe, et il s'y tenait. Le jour et le soteil entraient dans cette pièce par deux fenêtres, donnant sur un jardin, dont un peuplier, qu'il avait fait planter, l'incommodait, chaque saison, de flocons cotonneux. « Je l'ai voulu », disait-il. Ce pauvre peuplier a été une des premières victimes du siège de Paris : il a servi à faire du feu.
L'illustre Sarcey a répété, d'après Victor Hugo, qui était lui-
même un Antinous, que Sainte-Beuve était laid. D'autres, qui se sont regardés sans doute dons Je même miroir, ont renchéri depuis. Il est un peu puéril d'avoir à discuter sur la beauté d'un homme. Le véritable beau sexe doit s'y connaître mieux que nous, et ceci me rappelle une facétie du bon vieux temps, l'Homme fourré de malice, du graveur Abraham Bosse : « Dans une haute salle, qui semble le vestibule de quelque palais, un soucieux personnage assis dans un fauteuil, le coude appuyé sur le coussin d'une table, nous apparaît dans un manteau étoffé, doublé, non pas d'hermine, mais de nombreuses têtes de femmes, presque toujours jeunes et agréables.. » L'auteur (1), qui fait cette description, la commente ainsi : « Toutes ces beautés ont fortement tracassé le cerveau de l'important personnage : brunes et blondes, grandes dames ou grisettes, Agnès ou Ninon, se sont emparées tour à tour de la vie de l'homme... » Seulement, celui-ci est un mélancolique, un misanthrope, qui n'a pas su garder, dans son cœur, « de capricieux airs de tête, de charmants sourires, de féminines fantaisies, » pour en charmer son âge mûr, en sourire, et « regarder les petites trahisons comme une belle regarde dans son écrin les feux de ses pierreries... » Il n'avait pas la sagesse de Sainte-Beuve, dont un ami répondit à l'une de ces Agnès ou Ninon, qui se plaignait d'avoir été oubliée sur le testament du philosophe : a Quand vous vous seriez mises toutes par rang de trois à son enterrement, vous n'auriez pas pu tenir jusqu'au cimetière. »
Il ne faut rien exagérer. Sainte-Beuve citait lui-même ce vers d'Ovide :
Otia si tollaSy periere Cupidinis arcus.
(\) Champfleury, Manuscrits inédits, publiés par Paul Eudel dans le volume intitulé : Champfleury inMit. Paris, Bibliothèque de la Gazette anecdotique, et Niort (chez L. Clouzot), 1903.
Il le savait trop bien, lui qui devait son temps et toute sa semaine à l'article en préparation. Les arcs de l'amour périssaient dans cette gestation continuelle, mais il renouvelait son esprit à la fréquentation de la femme. Les réunions d'hommes étaient trop brutales. Il lui fallait la grâce et l'ornement d'un bouquet féminin pour les tempérer et y jeter de la finesse attique. Il ménageait son cerveau selon des lois physiologiques qu'il n'avait garde d'enfreindre, pour tenir tête à ses engagements envers le public.
Il avait l'aiguillon intérieur qui le stimulait, cause pathologique de sa curiosité incessante, qui lo faisait descendre dans toutes les francmaçonneries féminines. Il s'y ouvrait des jours sur tous les mondes de la galanterie et en rapportait des observations pessimistes sur une société et une civilisation de plus de surface que de profondeur. L'utopie venait en aide au moraliste pour prévoir l'avènement des dernières couches qu'il allait chercher à la racine et dans les enfers sociaux où elles grouillaient. Peu s'en est fallu que ses prédictions ne se réalisassent dans un cataclysme qui faillit tout engloutir* La peur, qui garde éternellement les vignes , comme on dit dans le Midi, rallia ce jour-là tous les partis dans un intérêt de conservation et préservation sociales contre l'ennemi commun.
Celui qui a vécu huit ans, face à face, l'œil dans l'œil, à la table dé travail et dans la confidence de ce grand esprit, ne saurait oublier le trait vif et pénétrant qui partait de ces petits yeux, délicats et tendres, pleins d'indulgente malice, qui se dissimulaient sous de vastes arcades sourcil ières, tout embroussaillées de poils roux. Ils forçaient, pour ainsi dire, la sympathie et la communion d'idées, et permettaient qu'on se reposât en eux, quand on était entré dans la pensée du maître (1).
(1) Qu'il me soit permis de donner ici un souvenir à l'avant-dernier survivant de ces studieuses journées, Jules Levallois, mort en 1903, auteur d'un très beau livre sur
Là se remuait tout un monde d'idées concrètes, où le fait précis servait toujours de point d'appui à l'enseignement psychologique, qui en découlait. La forme revêtait ridée, non par draperies tombantes ou flottantes, à la manière réputée antique ou académique, qui a disparu grâce à lui, l'un des premiers, mais en suivant le vrai, — le vrai seul, — dans ses replis complexes et contours sinueux. 11 rhabillait à la moderne. Il fut en cela un précurseur.
Ce petit homme, qu'on disait si laid, était d'une physionomie si impressionnable, si mobile, que l'esprit semblait agir sur les muscles du visage comme sur des touches de piano. Au calme et au repos, les nerfs se détendaient, et il redevenait bonhomme, rêveur et penseur, avec une douce pointe de raillerie. Ce n'était plus le même homme, quand il causait, quand il s'animait. On ne s'apercevait plus de l'irrégularité de ces traits, qui prenaient alors une expression de finesse radieuse et souriante. Il avait l'amabilité naturelle, qui rend la séduction facile. Ceux qui en douteraient encore, seraient des sots ; mais ce qui est plus sérieux, c'est que sa vivacité d'esprit savait gagner et convaincre ceux qui allaient à lui, sans parti pris. On ne pouvait que se ranger à ce ferme bon sens, net et droit, qui vous jetait en pleine démonstration d'une idée, d'un fait, démontait le phénomène et en examinait tous les ressorts. On le suivait docilement, pas à pas, et quand on sortait du raisonnement, on restait convaincu. Il écoutait les objections et en tenait compte dans la mesure du plausible. « Quelqu'un me dit », est une formule qui revient souvent sous sa plume, et elle n'avait rien de fictif. Il témoignait par là de son amour de la vérité, dont il ne voulait rien perdre ni laisser échapper, rendant hommage au collaborateur ano-
Sainte-Beuve, et qui a laissé un nom dans l'histoire de la critique littéraire au xixe siècle. (Lire, à son sujet, l'article de Sainte-Beuve sur ses Secrétaires, à la fin du tome IV des Nouveaux Lundis, où est faite la part de chacun, ce qui empêche de les confondre et de les solidariser, comme on le fait communément.)
nyme qui y concourait pour une part à l'appui ou môme en contradiction avec sa propre donnée. Ses fluctuations apparentes provenaient justement de cet esprit d'examen et d'analyse qu'il apportait en tout; il lui aurait été impossible d'étudier en bloc, jusqu'au tréfonds, des êtres aussi compliqués et variables que ceux auxquels il appliquait son objectif. La psychologie et la physiologie se combinaient dans ses observations sur les hommes et les idées, et l'on n'en saurait tirer des lois générales, si Ton se contentait de Fà peu près. Ce sont des sciences expérimentales et d'accroissement successif, selon sa propre méthode. « Nous sommes mobiles et nous jugeons des êtres mobiles, » est une épigraphe qu'il a empruntée à Sénac de Meilhan. A combien cette vérité ne s'applique-t-elle pas? Le changement s'opère même au physique. Il ne reconnut pas un jour la photographie de l'un des plus grands poètes du siècle, qui avait laissé pousser sa barbe, et qui avait échappé, moins que tout autre, à la loi vertigineuse d'instabilité qui, de tout temps, a emporté tous les êtres.
Il avait gardé l'habitude de se raser lui-même tous les malins, et sa dextérité, qui aurait fait de cet ancien roupiou de Dupuytren un habile chirurgien, allait même jusqu'à ne pas se regarder dans le double miroir grossissant, qu'il avait sous la main : « Chateaubriand, disait-il, se rasait matin et soir, par coquetterie, pour ne pas piquer les dames qu'il baisait à la main ou au visage. » Notre temps pressé ne comporte plus tant de cérémonie. La barbe a prévalu de nos jours chez les chefs d'État. Les visages sans barbe ni moustache découvraient mieux la physionomie. Ils prêtaient davantage à l'observation physiognomonique et à la statuaire. La moustache dissimule souvent des plis mous et sans énergie. Le père et Y onde du romantisme n'en ont pas dans les médaillons de David. Sainte-Beuve n'en porta jamais. 11 avait la lèvre fine et malicieuse.
A qui pouvait pénétrer clans ses pensées de derrière la tête par
les dictées spontanées et rapides qui lui en donnaient la primeur, cette tête, si bien conformée pour Tordre et le sage équilibre de l'esprit, Taisait l'effet d'une ruche où chaque idée avait son alvéole. Elle était, dans ses proportions bien prises, en harmonie avec la finesse des pieds et des mains. Une des coquetteries de Sainte-Beuve consistait à porter l'ongle long au petit doigt de la main droite. Par esprit d'imitation, comme cela arrive toujours dans l'entourage des hommes supérieurs, un de ses secrétaires lui avait pris ce signe de mandarinat littéraire. Ce crâne dépouillé, que rejoignait un front agrandi par la calvitie, aurait offert à la science un vaste champ d'études phrénologiques. La statuaire n'a pas négligé ces détails documentaires. L'art classique, d'abord, a relevé la ligne grecque, qui ressortait, en effet, de l'ensemble de la tête. La plume qui le rangea un jour parmi les amants de la belle Hélène (1), et une autre parmi les sages de la Grèce (2), par la forme extérieure et le côté plastique, traduisaient bien ses goûts et son culte de prédilection pour V Iliade et la sagesse antique. Le réalisme moderne, esclave de la lettre, a creusé et fouillé davantage : il en est résulté une œuvre sculpturale et monumentale très belle, mais modelée d'après un portrait de la dernière heure, qui fait songer vaguement à un pape... C'est peut-être une allusion au « grand diocèse », proclamé un jour par Sainte-Beuve. Le xxe siècle devait donner une interprétation nouvelle de cette physionomie si mobile. Un jeune artiste, M. José de Charmoy, l'a fait revivre dans un buste funéraire, symbole de la souffrance et de la douleur, qui met puissamment en relief" le siège de la pensée et les traits accentués de ce visage ravagé.
(i) Le savant helléniste Chassang, qui lui adressait des distiques en grec au jour de Tan.
(2) M»,e la princesse Mathilde, dans le portrait à la plume, reproduit en tète des Souvenirs et IndUerMions.
Quand il s'endormait dans un fauteuil, après dîner, la tôte enveloppée dans un madras, à la lecture d'un livre nouveau, Sainte- Beuve ne se défendait pas d'avoir l'air d'une vieille femme : il tenait cette ressemblance de sa mère, et c'est Tune de celles qu'a surprises le buste de M. de Channoy (1).
On a pu tirer des déductions, sous le rapport du flair, du nez de Balzac, en forme de narines de chien de chasse. Celui de Sainte- Beuve ne trompait pas non plus : c'était un de ces nez de savant ou de curieux, proéminents et droits, des nez qui scrutent et trouvent la piste. Ces nez-là ne déparent pas le visage d'un penseur et n'empêchent pas les aventures. Comme Voltaire, Sainte-Beuve s'était déguisé en femme dans sa jeunesse pour n'être pas reconnu et dénoncé à un mari soupçonneux : « Jugez quelle jolie femme je devais faire avec ce gros nez ! » disait-il... quarante ans après.
De rares êtres humains, dit-on, ont la faculté de remuer les oreilles. Celles de Sainte-Beuve, de structure bizarre, étaient, pour ainsi dire, collées à la peau et ne se détachaient pas. C'était encore» un signe de supériorité intellectuelle. — Le contraire, quand il se rencontre, ne fait pas honneur à l'intelligence humaine.
La causerie fine du critique faisait cercle dans les salons; on ne s'apercevait pas alors s'il était beau ou laid : on l'écoutait. Chez lui, dans le feu de la conversation, il pétrissait et repétrissait sa calotte, et la rejetait finalement parmi les papiers et les livres, à demeure, qui lui servaient de rempart et de répertoires, sur sa table de
(i) M. de Charmoy (on le sait à présent) est l'auteur du monument funéraire de Baudelaire et du tombeau de Sainte-Beuve, inauguré, le 10 mai 1903, dans le même cimetière Montparnasse, par un savant et magistral discours de M. Gaston Deschamps, qui y posa les vraies bases de la Critique moderne, d'après la méthode du maître. On eut après lui une lecture très fine de M. Jules Levallois, qui y retraça le travail de cabinet et les rapports de Sainte-Beuve avec ses secrétaires. — De beaux vers, composés pour la circonstance par M. Jean Aicard, furent déclamés par M,le Moréno. M1,e Ventura et Mme Maurice'Du Bos dirent des vers de Sainte-Beuve.
travail. II l'oublia une fois à la tribune du Sénat, et l'orateur qui lui succéda et qui venait le réfuter s'en servit pour s'essuyer le visage. Ce fut une risée dans la salle, qui étonna bien M. Charles Dupin.
Dans la rue, il passait comme un simple bourgeois, sans signe extérieur à la boutonnière. Il allait placidement à la recherche de l'expression ou de l'idée, ou à la poursuite de quelque chimère. On criait : « Place à l'ancien ! » sur son passage, les jours de kermesse, dans ce faubourg populaire, où règne une perpétuelle gaieté. On ne le reconnaissait pas, et personne ne se doutait que ce petit homme replet, qui se promenait au milieu des foules, la canne à la main, s'arrétant quelquefois pour fixer au passage, sur un bout de papier, un lambeau de phrase ou seulement le mot juste qu'il avait trouvé, fût l'un des plus grands littérateurs du siècle. Il fuyait la morgue et le fracas dans la vie comme dans ses écrits. Il vivait de plain-pied avec ses voisins.
Un jour, pourtant, un homme du peuple, passant près de lui, murmura quelques mots de respectueuse admiration, qui lui firent hftter le pas. Dans l'église Saint-Germain-des-Prés, à l'enterrement d'Eugène Delacroix, il pria de se taire deux amis qui parlaient assez haut de lui pour qu'il les entendît. Cet encens l'offusquait (1). Il n'aimait pas le boniment ni la réclame, et se fâcha contre un directeur de Revue (2), qui avait affiché son nom en grosses lettres, pour donner du retentissement à l'une de ses publications en cours.
Chez lui ni affectation ni parade, encore moins de pruderie, mais un libéralisme latent qui se traduisait par des actes. Sa maison était organisée pour la discrétion et la bienfaisance. Il recevait une ou deux fois la semaine ses intimes et familiers à dîner, après une
(1) Ces deux amis étaient son ancien secrétaire Auguste Lacaussade et son demie secrétaire, Jules Troubat, qui écoutait ce que lui disait l'autre.
(2) M. de Galonné, directeur de la Revue contemporaine , où paraissaient les artic7 sur Proudhon, annoncés sur tous les murs.
journée de travail, qui aiguisait toujours l'esprit. La gaieté régnait à cette petite table ronde, dont c'était encore la mode, et Ton n'y tenait pas de conversations banales. Son petit monde se composait d'une famille qui n'avait aucun lien de sang' entre elle, mais qui n'en était pas moins unie par l'habitude de vivre ensemble. La « petite amie », qui régnait et ne gouvernait pas, et avait son logement en ville, s'asseyait en face du maître. Une ancienne institutrice, en dernier lieu, tenait la maison et se tenait entre les deux, de façon à les servir l'un et l'autre. Elle avait demandé, en entrant, la permission d'aller à la messe le dimanche et de recevoir la visite des curés de Montmartre et de Bélleville, où elle avait tenu pensionnat. Sainte-Beuve, la tolérance en personne, malgré le fameux dîner, donné chez lui, qui fit à sa maison une réputation légendaire, n'y avait vu aucun inconvénient. Il n'était ni fanatique ni sectaire, et disait que les fanatiques sont des gens chez qui les passions refoulées remontent au cerveau.
Ses convives ordinaires étaient généralement le docteur Veyne, un républicain originaire du Comtat, dont la belle face, pleine et rasée, au profil napoléonien, avec ses longues mèches de cheveux blancs, qui lui retombaient sur le front, éclairait la table et la salle à manger, au dire d'une petite servante ; il alternait, quand ils ne se trouvaient pas ensemble, avec Paul Chéron , de la Bibliothèque impériale, comme on disait en ce temps-là, autre figure réjouie, tête chauve, large panse et barbe rabelaisienne. Il assaisonnait la bibliophilie, qui permet tout, d'anecdotes et de bons mots, plus ou moins renouvelés de l'histoire amoureuse des Gaules. Il savait gazer, sans parler latin. Les dames s'en amusaient et s'y frottaient d'érudition. Au dessert, on relisait l'article auquel on avait travaillé tout le jour, primeur pour les convives, nouveau souci pour l'écrivain qui s'éperonnait à cette lecture, faite à haute voix par son secrétaire et qui trouvait toujours* à changer, à retoucher et à ajouter. « Auteur vient
du mot latin aurtor « qui accroît, » disait-il , et il était sans cesse en mal d'auteur (1).
Il avait le lâchez tout, c'est-à-dire le bon à tirer difficile. Il ne le donnait pas sans des appréhensions d'aéronaute. Après avoir passé la matinée du dimanche à collationner les épreuves du Lundi qui devait paraître le soir même, il se rendait au journal l'après-midi et demandait une nouvelle re vision. II y restait jusqu'au tirage, après avoir relu encore une fois tout seul et vérifié si les corrections avaient été hien exécutées. Il se donnait alors campos à lui-môme. Le matin, il avait eu soin d'écrire à Mmc Magny, du restaurant de la rue Contrescarpe-Dauphine (aujourd'hui Mazet),de lui garder un cabinet pour dîner le soir. Un dimanche il se trompa d'enveloppe. Des compositeurs typographes lui avaient écrit pour lui soumettre un cas de pureté de style : — il y vit un sigTie bien français de l'esprit académique, qu'avait constaté César, et qui règne éternellement chez nous. — Par distraction , il mit sa réponse dans l'enveloppe destinée à Mme xMagny, et, en revanche, Mme Magny reçut la lettre destinée aux typographes. Ceux-ci devinèrent de quel restaurant il s'agissait, bien que le nom ne fût pas dans le billet, et s'empressèrent de le porter à Mmo Magny, qui leur rendit leur lettre.
Il cachetait ordinairement ses lettres avec de la cire. C'était une coutume d'ancienne mode, que les enveloppes gommées ont fait perdre. Son cachet portait le mot Truth. On a cru que c'était une devise littéraire, celle qu'on lit sur le socle de son buste du jardin du Luxembourg : « Le vrai, le vrai seul. » Ce cachet lui avait été donné tout simplement par une amie, Mme d'Arbouville, « afin, lui dit-elle,
(1) Dans les Souvenirs et Indiscrétions, je me suis étendu davantages sur les intimes et familiers de Sainte-Beuve, notamment sur son professeur de grec, Tépirote Pantasidès. J'y renvoie, ainsi qu'à mes Notes et Pensées, où je raconte une curieuse anecdoU sur le même» à propos des Lettres à une Inconnue, de Mérimée, et d'une correction d .grec qu'il y fit sur les épreuves (Voir Notes et Pensées, p. 60, i vol. gr. in-18, Librair générale de L. Sauvaitre, 72, boulevard Haussmann, iSHH»)
que vous vous souveniez de me dire toujours la vérité, quand vous m'écrirez. »
Ce n'était pas pour dîner seul qu'il retenait un cabinet chez Magny. Il était libre, et ne se gênait pas : il ne trompait personne, Il s'y rencontrait quelquefois avec Mme Sand, qui dînait dans un cabinet voisin avec le graveur Manceau. Celui-ci se trouvait à Taise avec Sainte-Beuve, mais les lundis de quinzaine du dîner Magny, il ne voulait pas entrer dans la salle, où les (Concourt, entre autres, lo gênaient par leur façon de le regarder. Après dîner, Sainte-Beuve allait de compagnie au théôtre pour lequel M. Camille Doucet lui envoyait, tous les dimanches, la loge du Ministère d'État. Il y donnait rendez-vous à toute sa « maisonnée ». Un soir, aux Variétés, il entendit chuchoter à son adresse dans une loge voisine. Les mots de « prix de vertu *> lui arrivaient directement à l'oreille, qu'il avait très fine. Justement i) venait de prononcer, dans la infime semaine, le discours annuel sur les prix de vertu h l'Académie. Ces allusions malséantes le choquèrent. La personne, qui se tenait près de lui, s'effaçait plutôt qu'elle ne s'affichait. Il se reconnaissait le droit de l'arborer carrément. II sortit pour demander une explication, mais il ne trouva plus personne. A quelque temps de là, un de ses amis, à qui il avait raconté la chose, rencontrait au Casino-Cadet (les Folies- Bergère du temps) le jeune viveur, qui s'était si facilement scandalisé, et le reconnaissait au récit qui! faisait de la scène des Variétés. C'était précisément le fils d'un des justiciables de Sainte-Beuve, auteur d'un volume de Réminiscences (1), dont le critique s'était moqué, du reste. Il n'y avait pas eu vengeance de la part du fils, mais pur esprit de médisance et de badauderie.
La cuisinière faisait partie intégrante de la maison. Elle était du pays de iMmo Sand, la grande Parisienne de Nolmnl, qui venait quel-
(i) Voir Nouveaux Lundis, t. IX,
quefois dîner chez le maître, et elle en avait gardé la douce tonalité de mœurs, de langue et d'accent. Cette Berrichonne simple et distinguée méritait de n'être pas oubliée, car elle fut, pendant quatre ans, tant que dura la maladie, la sœur de charité inquiète et vigilante de ce grand esprit, et le soigna nuit et jour, jusqu'à cette terrible nuit d'agonie, où elle accourut, effrayée, appeler <c M. Veyne », le médecin ami, dévoué et fidèle, qui lui non plus ne s'éloignait pas et avait prévu, dans la soirée, la crise finale.
Une grande douceur régnait dans cette abbaye de Thélème, où l'on vivait selon la nature. Des pigeons, des poules et des chats au jardin ; à l'intérieur, le travail et la liberté, ce Ne me quittez pas, j'ai besoin de vous deux », avait déclaré le maître, ne voulant pas dépareiller sa maison, dans une circonstance délicate, où il se montra particulièrement grand et indulgent ; et il s'attacha le secrétaire, dont le dévouement lui était acquis, par un redoublement d'affection et de devoir.
Quand on mettait chez lui, comme on dit, les petits plats dans les grands, et qu'on recevait d'illustres invités ou de grands personnages, Sainte-Beuve leur faisait la politesse de les prier de désigner le choix des convives à leur convenance. Ces jours-là, il congédiait son petit monde, qui allait prendre ses ébats ailleurs. Un roulement de voiture qu'on reconnaissait bien, à la façon brusque dont elle s'arrêtait au ras de la porte dans cette rue encore sans trottoirs, annonçait parfois, dans l'après-midi, une visite à l'improviste. C'était le prince ou la princesse qui venait, en toute simplicité, voir un ami. Un jour, la voiture du Palais-Boyal fut reconnue de chez le marchand de vin du coin ; un ouvreur de portières accourut , la casquette à la main. Il y tomba un napoléon. — Merci, monseigneur ! — C'était bien payé.
La voix de l'auguste visiteur, pénétrante et aiguë, sonnait comme un clairon. Dans cette chambre, qui reçut tant de confidences, on
l'entendit un jour qui s'écriait : « L'empereur, il n'est pas même mauvais... j> Les personnes d'à côté crurent devoir s'éloigner, par discrétion. Il savait très bien être entendu, et s'étonna qu'aucune d'elles ne répondît, quand Sainte-Beuve appela son secrétaire : ce II était là tout à l'heure, » dit le prince. Il avait pour Sainte-Beuve une haute estime et lui témoignait une grande amitié. Il laissait déborder, danfc ses conversations intimes et familières, le trop-plein d'une intelligence en conformité de vues avec celles de l'illustre penseur. Il le tenait au courant de la politique intérieure et extérieure, et le renseignait exactement sur la valeur des hommes du dedans et du dehors. Il le prémunissait contre l'engouement funeste et vulgaire de notre nation. Au sortir de ces entretiens, Sainte- Beuve ébauchait des notes comme celle-ci : a On se moque de Bismark, et l'on a tort... on ne^le connaît pas... Les Prussiens sont les Macédoniens modernes ; on ferait mieux de s'allier avec eux et de fonder une École de Berlin et une Ecole de Paris ; nos jeunes savants iraient se donner de la force, rohur et œs triplex, dans leurs laboratoires, et eux viendraient s'assouplir à notre gentillesse... » Il avait des pressentiments à la Démosthène sur une catastrophe prochaine.
Ses amis du dîner Magny, et ses propres hôtes à lui-môme, quand il recevait, Edmond Scherer, Taine, Renan, Flaubert, Théophile Gautier, Charles Robin, M. Berthelot, l'assistaient souvent dans sa maladie. Chacun y apportait son tribut d'épicurisme intellectuel, qui consistait à l'entretenir de littérature, de philosophie ou de physiologie. Il était tenu ainsi au courant de tous les progrès.
Un jour, Mmo Sand demanda à être invitée à dîner avec M. Berthelot, qu'elle témoignait l'envie de connaître ; et, sur le désir que Sainte-Beuve lui exprima, selon son habitude polie, de désigner elle-même les autres convives qu'elle voulait s'adjoindre, elle choisit Flaubert et Alexandre Dumas fils. Le dîner fut fort gai. Dumas
raconta comment Flaubert avait été reçu à Compiègne et l'impression qu'avaient faite sur lui les jolis pieds de l'impératrice, étendue sur sa chaise longue. Sainte-Beuve, qui avait fait une fois partie de la fournée, rapporta de son entrevue avec la gracieuse souveraine le souvenir d'une conversation où les paroles semblaient s'élever de ses lèvres et redescendre comme un jet d'eau. « Il y aurait plaisir, disait-il, à l'entendre causer une heure ou deux pfir semaine, le lundi , quand la journée est libre, dans le quartier Saint-Georges... » Il avait fréquenté jadis, dans le même quartier, chez M. Thiers.
L'impératrice faisait les honneurs de chez soi en aimable femme qui connaît son monde : elle mit Sainte-Beuve sur le terrain de la poésie et lui parla de Victor Hugo avec un enthousiasme qui l'étonna bien un peu, mais qui ne lui parut pas affecté ; il ne disait pas, du moins, y avoir surpris l'intention politique de donner le change à l'hostilité naturellement existante entre l'auteur des Châtiments et la cour de Napoléon III. A sa prière , il entreprit galamment de réciter une pièce de vers qu'il aimait :
Madame, autour de vous tant de grâce étincelle...
et, comme la mémoire vint à lui manquer, il écrivit chez lui pour qu'on lui envoyât le volume des Feuilles d'automne. Il remplissait ainsi sa huitaine.
En 1869, la velléité prit à Renan de se présenter aux élections législatives, qui eurent une influence décisive sur les destinées du pays, — l'empire ne s'étant lancé dans l'aventure de la guerre que pour se refaire une virginité, comme dit Hugo. — L'auteur populaire de la Vie de Jésus, ami des princes, comme Sainte-Beuve, se portait candidat indépendant en Seine-et-Marne. D'une gare à l'autre, — celle de l'Est et celle du P.-L.-M., qui le menaient toutes deux à sa circonscription très étendue, — M. Itenan, traversant Paris, faisait
un large crochet pour passer par la rue Montparnasse. Il racontait ses tournées électorales à Saint-Beuve. « J'ai pour concurrent, disait-il, le candidat officiel, M. de Jaucourt, secrétaire de M. de Persigny, avec qui nous nous retrouvons à dîner : c'est un aimable homme ; on peut s'entendre avec lui ; mais nous avons contre nous un irréductible intraitable, M. de Jouvencel, qui s'attire beaucoup de succès auprès des masses par des questions déconcertantes : il prétend, par exemple, que les vins fins, les grands vins, devraient être soumis à plus de droits d'entrée que les vins ordinaires... Je ne me suis jamais occupé de ces questions-là... »
Et, de fait, Renan, à table, se servait de n'importe quel vin : il ne distinguait pas ; il prenait la bouteille à côté de lui et se versait dans n'importe quel verre. Son goût exquis et son idéalisme élevé le mettaient au-dessus de ces subtilités de gourmet. 11 ne s'était jamais occupé de l'impôt sur les vins, résolu aujourd'hui à Paris.
Avec la liberté de discussion dont on jouissait dans la maison de Sainte-Beuve, je me permis d'intervenir : « C'est une question à étudier, monsieur Renan, lui dis-je ; je vous en parle savamment en enfant du Midi, d'un pays de vignobles...
— Ce sont, en effet, des intérêts économiques qu'il faut connaître, reprit Sainte-Beuve, que le Sénat où il siégeait depuis quatre ans commençait à initier à ces travaux de législateurs: vous devriez les étudier...
— Je les étudierai », répondit doucement Renan, avec plus de politesse que de conviction.
L'entrée de Sainte-Beuve au Temps, en 1869, lui attira un violent orage dans sa propre maison. La cousine de l'empereur se fâcha. Le prince Napoléon, mieux avisé, se contenta de lui dire: « Si j'avais su, je vous aurais prié de venir à l'Opinion nationale. » La vérité est que le sénateur de la gauche de l'empire, comme il s'était qualifié lui-même dans son discours sur la liberté de l'enseignement, ne se
sentait plus libre dans les journaux officiels ni officieux : M. Dalloz avait voulu lui faire supprimer, dans le Moniteur, une critique de goût bien innocente à l'adresse de l'évoque de Montpellier, qui avait traité d'étudiantes les jeunes filles qui suivaient les conférences de M. Paul Albert, nouvellement instituées par M. Duruy à la Sorbonne. Sainte-Beuve retira son article du Moniteur, qui venait de cesser d'être officiel, et l'envoya au Temps, où il ne comptait que des amis, Charles-Edmond, Scherer, Nefftzer, MM. Hébrard, Alfred Mézières... Il y resta et y termina sa carrière, la môme année, par une brillante campagne sur Tallet/rand et le général Jomini, qu'il n'aurait pas pu faire ailleurs avec la même liberté d'allures. Il mourut le 13 octobre 1869.
Il n'était pas, à proprement parler, l'homme d'un parti, et son absence de doctrinarisme lui avait créé des ennemis de tous bords, même au sein de l'empire. Dans un dîner de journalistes, offert à l'hôtel du Rhin, qui avoisine la Colonne, par la petite-fille de Lucien, Mmo Rattazzi, qui venait de contracter alliance avec l'Italie, M. Paul de Cassagnac, au nom de Sainte-Beuve prononcé près de lui, s'écriait avec toute la passion qu'il pouvait y mettre : « C'est un sceptique. » L'opposition libérale des salons, qui tenait aux anciennes doctrines, l'accusait d'être matérialiste... et môme réaliste. Il n'était pas dévot, c'est-à-dire rattaché à un dogme quelconque qui servît de ralliement à la mode et à l'opinion. Il avait rompu avec les anciens partis et croyait servir l'ordre nouveau, auquel il avait adhéré, par une philosophie sans parti-pris étroit, émancipée de tout lien conventionnel et factice avec le passé. Il la voulait originale et nouvelle, conforme et appropriée au temps non seulement nouveau mais futur, et aux besoins intellectuels d'un peuple qui ne paraissait pas, dès lors, devoir faire jamais retour à l'ancien régime. Il brisait lui-même les vieux moules et en dégageait sa propre littérature.
La cuisine politique ne s'est jamais accommodée, en aucun
temps, d'un programme idéaliste. Celle de l'empire y resta indifférente. « Après tout, ce n'est qu'un littérateur, » disait M. Routier, avec qui il ne s'entendait pas; et cela se comprend. Le ministre ne songeait qu'au présent et à l'éventuel : le sénateur de l'empire était préoccupé de questions sociales, ce qui fît écrire de lui par le prince, son ami : « C'était un socialiste d'Etat, un socialiste autoritaire. » Ce singulier bonapartiste, qui votait pour Cavaignac en 1848 et pour Jules Ferry en 1869, avait cru à une rénovation sociale par le coup d'État.
Il était trop sincère pour ne pas confesser, par la suite, qu'il s'était fait illusion. Il resta de la gauche de l'empire, compatible encore avec l'opinion libérale.
Le prince Napoléon me dit, après sa mort, en me frappant familièrement au défaut de l'épaule (ce qui était, de sa part, un geste d'abandon et de confiance) : « C'était un honnête homme ; » et c'est ce qu'on aurait pu faire entendre de plus simple et de plus vrai sur la tombe du grand critique, s'il n'avait interdit tout discours à ses funérailles.
Jules Troubat.
Sainte-Beuve a pourvu lui-même à ce que nous fussions exactement renseignés sur les faits essentiels de sa vie. Non par vanité, mais par ce désir de vérité qui fut un de ses mérites. D'ailleurs, il eût été piquant, ou pour mieux dire, injuste que l'écrivain de tant de biographies littéraires n'eût pas laissé pour la sienne propre les matériaux indispensables. Mécontent de « M. de Loménie, bienveillant, mais pas du tout exact, et de Vapereau, peu bienveillant, et pas même exact dans sa brièveté », Sainte-Beuve a par deux fois rédigé en quelques pages sa notice biographique, d'abord dans la forme personnelle, puis comme s'il s'agissait d'un autre que lui. M. Troubat a publié ces deux textes dans le curieux volume de Souvenirs et indiscrétions: on y peut voir avec quelle netteté précise, dépourvue d'orgueil, mais aussi d'humilité, Sainte-Beuve expose ce que le public doit connaître de sa vie et de ses travaux ; ce sont même des modèles à recommander à certaines « personnalités » qui consentent à écrire elles-mêmes l'article biographique que leur a demandé un faiseur de Dictionnaire d'hommes célèbres, et ne manquent pas à y exalter singulièrement leurs talents.
Pour l'objet qui nous occupe ici, à savoir les origines et les débuts de Sainte-Beuve dans la vie, ces notes sont très courtes :
Je suis né à Botilogne-sur-mer le ?.? décembre lHO'i. Mon père était
de Moreuil, en Picardie, mais il était venu jeune à Boulogne, comme employé des aides avant la Révolution, et il s'y était fixé. Les annales boulonnaises ont tenu compte des services administratifs qu'ily rendit. Il y avait, en dernier lieu, organisé l'octroi et il était contrôleur principal des droits réunis lorsqu'il mourut. Il était marié à peine, quoique âgé de cinquante-deux ans. Mais il avait dû attendre pour épouser ma mère, qu'il aimait depuis longtemps et qui était sans fortune, d'avoir lui-même une position suffisante. Ma mère était de Boulogne même et s'appelait Augustine Coilliot, d'une vieille famille bourgeoise de la basse ville, bien connue. Elle était enceinte de moi et mariée depuis moins d'un an lorsque mon père mourut subitement d'une esquinancie. Ma mère sans fortune, et une sœur de mon père qui se réunit à elle, ni élevèrent. Je fis mes études à la pension de M. Blériot, à Boulogne même. J'avais terminé le cours entier des études, y compris ma rhétorique, à treize ans et demi. Mais je sentais bien tout ce qui me manquait et je décidai ma mère à m envoyer a Paris, quoique ce fût un grand sacrifice pour elle, en raison de son peu de fortune.
Voilà l'essentiel. MM. Troubat, Morand, d'Haussonville, Michaut, pour ne citer que les principaux, ont enrichi ce canevas par la contribution de leurs travaux personnels, ils nous ont montré en M. Sainte-Beuve père le fonctionnaire lettré comme il y en avait, paraît-il, beaucoup jadis, transmettant à son fils, — qui a eu d'ailleurs occasion de le reconnaître, : — ses goûts pour les choses de l'esprit; ils ont pénétré dans le modeste logis de la veuve et de la tante; ils ont accompagné l'enfant à la pension Blériot, en prenant soin de noter que l'on avait eu le choix à Boulogne, pour son éducation, entre, cette maison, « toute laïque », et celle, « toute ecclésiastique », de M. HafFreingue, — sans que cependant son jeune cerveau soit resté fermé, loin de là, aux idées religieuses.
Tput cela a été. fort bien dit par. ces écrivains,, et en dernier lieu, parfaitement coordonné par M. Michaut. Nous voudrions seulement insister sur quelques traits un peu laissés dans l'ombre, mettre au jour deux ou trois documents jusqu'ici négligés.
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Le nom, d'abord, d'allure ecclésiastique, n'a encore retenu l'attention de personne. Certes, si la philologie et la psychologie n'ont rien à voir ensemble, c'est bien en matière de noms propres, à moins qu'il ne s'agisse d'un pseudonyme librement choisi, et ce n'est pas le cas. Il n'est pas indifférent, toutefois, de connaître la race d'un écrivain, et son nom peut y aider.
Beuve (ou Bove) était une abbessede Reimsqui vivait au septième siècle, et dont on fît une sainte, peu célèbre, avouons-le. Des fragments de ses reliques errèrent par la Gaule et se fixèrent au moins dans deux localités normandes, non loin de Neufehâtel, qui en ont gardé le vocable, donné d'abord à leur église. D'où la preuve d une antiquité reculée, ayant son siège géographique en haute Normandie. Lorsque, par la suite, des individus, natifs de l'un ou de l'autre de ces deux villages, émigrèrent vers d'autres pays du voisinage, ils se firent désigner tout naturellement par leur nom d'origine; on les appela Jean de Sainte-Beuve, Louis de Sainte-Beuve, Marie de Sainte-Beuve, etc. Telle était la coutume, au moyen âge.
Cette question de la particule préoccupait beaucoup l'auteur de Port-Royal; il ne voulut jamais l'annexer à son nom, de peur de passer pour noble; en quoi il se trompait, caria particule, historiquement, n'implique pas forcément la noblesse, mais dans beaucoup de cas le simple lieu de naissance; plus tard, les familles nobles s'efforcèrent de faire disparaître ce de originel du nom de ceux qui n'avaient pas de fief à faire valoir, de parchemins à produire, mais elles n'y réussirent pas toujours; il fallut la Révolution, nous le verrons tout à l'heure, pour tout niveler à tort et à travers en matière de particules nobiliaires.
Les derniers biographes de Sainte-Beuve n'ont pas connu un volume petit in-folio, publié en 1890 et dont voici le titre exact : « Étatcivil de la famille Sainte-Iieiire-Daubigny , avec ses ascendants et descendants, sous forme de tableaux généalogiques, établi par Victor
Picou, son petit-fils, avec le concours de H. Jourdain, G. Picou et plusieurs autres descendants. — Imprimé aux frais de la famille. » Ce volume, publié, nous le savons, sans nul souci de vanité héraldique et dû en grande partie aux soins de M. Gustave Picou, un honorable industriel de Saint-Denis, eût charmé Sainte-Beuve ; il y eût trouvé le tableau de ses aïeux, presque tous de condition modeste, étendant les branches de la famille, qui fut considérable, en Picardie et dans le nord-ouest de l' Ile-de-France, vers Belloy et. Luzarches, où elle est encore très vivante; il y eût rencontré le nom du docteur de Sorbonne Jacques de Sainte-Beuve et n'aurait plus douté de sa parenté avec lui ; il se serait arrêté enfin sur la feuille dite de la famille de Vacadémmen, — la sienne, — et aurait revécu les récits de sa tante, souvenirs qu'il a traduits avec émotion dans une pièce connue des Consolations :
Elle m'y racontait souvent, pour me distraire,
Son enfance et les jeux de mon père, son frère,
Que je n'ai pas connu, car je naquis en deuil,
Et mon berceau d'abord posé sur un cercueil.
Elle me parlait donc et de mon père et d'elle ;
Et ce qu'aimait surtout sa mémoire fidèle,
C'était de me conter leurs destins entraînés
Loin du bourg paternel où tous deux étaient nés :
De mon antique aïeul, je savais le ménage,
Le manoir, son aspect et tout le voisinage.
La rivière coulait à cent pas près du seuil.
Douze enfants (tous sont morts) entouraient le fauteuil
Et je disais les noms de chaque jeune fille,
Du curé, du notaire, amis de la famille,
Pieux hommes de bien, dont j'ai rêvé les traits.
Le bourg* paternel, c'est Moreuil, dans la Somme, sur la petite rivière d'Avre, où cette branche de la famille était fixée au moins dès le seizième siècle, et où « l'aïeul antique », Jean-François de Sainte-
Beuve, né en 1682, exerça la charge de lieutenant et receveur. Jean- François n'eut qu'un fils, également nommé Jean-François, qui fut contrôleur des actes h Moreuil. De son mariage avec Marie Donzelle naquirent neuf enfants (et non pas douze), dont Charles-François de Sainte-Beuve qui, en 180i, Tannée de sa mort, épousa une Boulonnaise, Mllc Augustine Coilliot. Ce sont donc les prénoms de ses parents que reçut l'enfant posthume né. de cette trop courte union, Charles-Augustin Sainte-Beuve « l'académicien ».
Il est encore un livre peu connu, ou du moins peu cité par les Sainte-Beuviem (l'excellente bibliographie de M. Michaut ne le mentionne pas), c'est V Année bmdonnahse, d'Ernest Deseille, publiée en 1887. Journaliste local, archiviste de la ville, Deseille y a fait entrer, sous la forme d'éphémérides, tous les matériaux historiques qu'il avait réunis et qu'il a fort bien utilisés dans ce cadre étrange. C'est donc à la date du 23 décembre, jour de la naissance de Sainte-Beuve, qu'il a placé ce qu'il savait sur la vie et sur la bibliographie de l'écrivain. Il donne d'abord l'acte de naissance ; le voici, eollationné par nous sur le registre de la mairie de Boulogne :
L'an treize de la République, et le trois nivôse, à une heure %après midi, est comparue par devant nous Eustache-Rcné Dujat, adjoint, faisant pour l'empêchement du maire les fonctions d'officier public de l'état civil de la ville de Boulogne-sur-Mer, département du Pas-de-Calais, la dame Adélaïde La Faille, femme Dubout, sage-femme jurée en cette ville, laquelle nous a présenté un enfant masculin né le jour d'hier, à onze heures du matin (1), et auquel elle a déclaré donner les prénoms de Charles-Augustin, lequel enfant est né de dame Augustine Coilliot, veuve du sieur Charles-Franrois Sainte-Beuve, contrôleur principal
(1) Dans l'article qu'il a consacré à La maison de Sainte-Beuve (Bulletin de la Société historique du VIe arrondissement de Paris, 1898), M. J. Troubat rapporte (p. 127) que Mme Siinte-Beuve avait noté sur un de ses petits papiers que son fils était né h ienf heures, et non à onze, comme le déclara la sage-femme.
des droits réunis de l'arrondissement, directeur de l'octroi rural et de l'octroi municipal de Boulogne.
Lesdites déclaration et présentation faites en présence du sieur Charles-Augustin-Marie Hibon Laffresnoye, demeurant en cette ville, âgé de cinquante ans, bel-oncle de l'enfant,
Et du sieur François-Xavier-André Wissocq, magistrat de Sûreté et ancien juge au tribunal d'appel de Douay, demeurant en cette ville, âgé de quarante-deux ans, cousin-germain de l'accouchée, à cause de Jeanne-Rose Latteignant, son épouse.
Et ont, les comparants et les témoins, signé le présent acte, après lecture faite.
Adélaïde La Faille. Wissocq.
Aug. Hibon. Dujat. Wallet.
Le nom de famille n'est pas accompagné de la particule ; mais le même scribe, moins de trois mois avant, l'avait fait figurer dans l'acte de décès du père.
Voici le texte complet de cet acte :
« L'an treize de la République, le treize vendémiaire, par devant nous Eustache-René-Georges Dujat, adjoint de la mairie, officier de Téta-civil de la commune de Boulogne, département du Pas-de-Calais, sont comparus les sieurs Charles-Augustin-Marie Hibon, négociant et François-André-Xavier Wissocq, magistrat de sûreté près le tribunal de première instance de cette ville, le premier beau-frère et le second issu de germain à cause de sa femme du cy-après décédé, lesquels nous ont déclaré que le sieur Charles-François de Sainte-Beuve, natif de Moreuil, département de la Somme, directeur de l'octroi de cette ville, y demeurant, âgé de cinquante-deux ans, époux de dame Augustine Coilliot, est décédé le jour d'hier sur les neuf heures et demi du soir, à son domicile, rue du Pot-d'Étain, section C.
Et les déclarants ont signé le présent acte après que lecture leur en a été faite.
Aug. Hibon. Wissocq. Dujat-Wallet.
Tous ceux qui ont eu occasion de consulter des actes d'état civil
ou d'administration appartenant à cette période savent quelle hésitation Ton y constate : parfois, la particule s'y confond ridiculement avec le nom : Debilly, Demusset, etc. ; il est visible que Ton se demande s'il faut dire encore citoyen ou déjà monsieur, s'il faut dater de nivôse an XIII ou de décembre 1804 : la rigueur des prescriptions révolutionnaires paraît surannée, mais on ne s'en affranchit pas encore nettement, par peur ou par habitude.
Aux informations très précises fournies par Deseille sur le père de Sainte-Beuve, nous pouvons ajouter quelques menus faits glanés dans les archives municipales. Fils de fonctionnaire, mais dépourvu d'emploi à Moreuil (Deseille a eu le grand tort d'imprimer toujours Mareuil), il était venu à Boulogne, à l'âge de vingt-cinq ans environ, c'est-à-dire vers 1777, pour gagner sa vie dans l'administration des aides. La Révolution, en modifiant toutes les institutions administratives, lui fit perdre la moitié au moins de son traitement et le força à renoncer au mariage qu'il rêvait avec une demoiselle Louise David, circonstance à laquelle peut-être nous devons les Causeries du Lundi.
Il fut administrateur du département, — fonctions gratuites comme celles de nos conseillers généraux de province, — et l'on ne sait trop comment il vécut, jusqu'à ce qu'un arrêté de l'administration centrale du département, en date du 19 ventôse an VIII (20 mars 1800), ait nommé préposé en chef de l'octroi de Boulogne « le citoyen Sainte-Beuve, aux appointements de 1,500 fr. ». Deux inspecteurs lui étaient adjoints : l'un d'eux, au traitement de 900 francs, se nomme Martinet Coilliot, son futur beau-frère, sans doute.
Il devint conseiller municipal, car il n'y avait pas incompatibilité. Le 3 floréal an XI (23 avril 1801), il soumettait au Conseil ses observations, qui furent ratifiées, sur la perception de l'octroi dans les parties réunies à Boulogne de Saint-Martin et Wimille. Il siégea encore le lor messidor (20 juin), mais ce fut la dernière fois; son
nom manque au procès-verbal de la séance suivante, le 20 thermidor (8 août). Il mourut d'une angine le 12 vendémiaire (4 octobre). En cette année 1804, la maison familiale de la rue du Pot-d'Étain vit donc, comme le dit M. Michaut, un mariage, une mort, une naissance.
L'enfant attendu, qui allait y naître « en deuil », ne passa que les cinq premières années de sa vie dans ce logis attristé, entre sa mère et sa tante, Marie-Thérèse de Sainte-Beuve, devenue veuve, elle aussi. En 1809, les deux femmes vinrent demeurer plus modestement rue des Vieillards, et c'est le temps aussi où l'élève Sainte- Beuve conquit ses premiers lauriers à l'institution Blériot.
Quand il fut devenu célèbre, la ville de Boulogne se souvint de lui. Lesalmanachs locaux enregistrèrent sa nomination à la Bibliothèque Mazarine (1840), son élection à l'Académie française (1844), son entrée au Sénat; les journaux entretinrent ses compatriotes de sa dernière maladie, et lui firent une nécrologie émue. Lui-même avait fait quelques dons de livres à la bibliothèque de sa ville natale, et son buste s'y voyait depuis 1861 . On fit campagne, dès 1871, pour qu'une rue de Boulogne portât son nom, mais on n'y arriva qu'en 1876. II est vrai que ce fut un boulevard, « digne pendant du boulevard Daunou ». Ces atermoiements n'en sont pas moins regrettables (1).
(1) Voici le texte de l'arrêté municipal, daté du 23 octobre 1876 :
« Vu la délibération du Conseil municipal, en date du 19 août 1876,...
Attendu que Sainte-Beuve est né le 23 décembre 1804, à Boulogne-sur-Mer, où il a fait ses premières études *
Qu'il y a lieu de consacrer dans sa cité natale un souvenir officiel à la mémoire de l'illustre écrivain dont les œuvres ont si puissamment contribué à mettre en honneur, dans le monde entier, les lettres françaises qui le comptent au premier rang parmi les maîtres les plus distingués, arrête :
Art. 1er. — La voie publique qui, sous le nom de rue de Boston, part de f angle
Enfin, quand la Ville de Paris eut décidé, en 1886, d'apposer une plaque commémorative sur la maison mortuaire de la rue du Montparnasse, Boulogne songea à la maison natale de la rue du Potd'Étain, et M. Gossonnet fit don d'une affreuse plaque de cuivre, assez semblable à celles qui indiquent la résidence d'un sapeur-pompier dans les bourgades, où on lisait, non sans peine :