‹ Le Livre d'or de Sainte-BeuveChapitre 17 sur 45 · SAINTE-BEUVE A L AGE DE 9 ANS ET 9 MOIS DESSIN DE EUG. DE BONNIERES · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE A L AGE DE 9 ANS ET 9 MOIS DESSIN DE EUG. DE BONNIERES

Je n'avais pas sept ans et n'avais connu jusqu'alors d'autre école que la classe enfantine de Mmo Ferton dans la vieille rue de l'Oratoire. Ma pauvre mère était déjà frappée du mal qui devait nous l'enlever à la fin de l'année suivante, et pour assurer la tranquillité du logis mon père se décidait à me placer dans une institution qui venait de se transporter dans notre voisinage (1849).

Les préparatifs furent très brefs; on alla chercher au grenier le vieux pupitre de famille, dans lequel on entassa, avec un coin de carpette pour servir de tapis, quelques livres défraîchis et ce qu'il fallait pour écrire. Et la bonne emporta le tout, pendant que, gravement, le père conduisait par la main son rejeton, quelque peu effrayé, pour le présenter à son nouveau maître.

Tous les détails de cette rencontre sont demeurés gravés dans ma mémoire. C'était au beau milieu de l'ancien Jeu de Paume, où s'ébattaient sur un gazon pelé les soixante et quelques gamins qui composaient l'école. Non loin du peuplier officiel, planté depuis six mois et qui achevait de mourir derrière sa barrière en bois peint, se promenait lourdement un grand vieillard, encore droit, tenant à la main une baguette de- bois durci et suivi d'un loulou jaune et blanc.

Le teint frais encore, mais les joues pendantes; le nez épais, des cheveux longs tout blancs, renvoyés en arrière ; de petits yeux gris, demi-clos derrière de lourdes lunettes de corne, le père Blériot, dit aussi Blériot oncle (un de ses neveux, Nicolas, tenait comme lui pension dans la ville), était le véritable type du vieux paysan baspicard. Une casquette à oreilles, une longue casaque en drap beige, complétaient son signalement, et lorsqu'on voyait au loin dans Therbe du Jeu de Paume, au milieu des écoliers s'agitant en manches de chemise, le vieillard ainsi façonné, suivi de son fidèle Azor, on ne pouvait s'empêcher de penser à quelque berger archaïque paissant son remuant troupeau.

Vingt ans plus tôt, Auguste Mariette, le célèbre égyptologue, avait connu la môme figure originale et plutôt sympathique, alors qu'il faisait, lui aussi, ses premiers débuts scolaires. Et le père Blériot avait eu l'insigne honneur de compter parmi ses élèves, de 1813 à 1818, Charles-Augustin Sainte-Beuve, l'illustre écrivain dont nous célébrons aujourd'hui le centenaire.

Louis Blériot avait exactement quatre-vingts ans, quand je lui fus ainsi présenté. 11 était né, en effet, à iMaurepas (Somme) le 25 mai 17(>9 (1). Orphelin de très bonne heure, éduqué par son curé, il avait pris l'habit de la doctrine chrétienne et il faisait déjà la classe quand la Révolution vint Je rejeter dans la vie civile. Il fit comme tant d'autres, il se maria (21 octobre 1791) (2) et ouvrit à son compte une petite école qui figure sur la liste des établissements déclarés au conseil municipal le 17 février 1798.

L'école, transformée sans bruit, devenait une sorte de collège secondaire établi dans l'ancien hôtel des ducs d'Aumont, et où plu- '

(1) Il était fils de Pierre- Louis, décédé à Maurepas le 29 septembre 1773, et 4e Marie-Catherine Dassonyille,

(2) Son épouse avait nom ; Suzanne Sauvage,

sieurs adjoints, parmi lesquels un ancien oratorien, Edouard Luglien Clouet, de Montdidier, « fort bon maître et humaniste », au dire de Sainte-Beuve, et un jeune sous-maître, Joseph Le Roy, donnaient un concours actif à l'entreprenant pédagogue.

C'est dans cet hôtel historique, qui avait vu passer jadis Louis XI V et Jacques II, Mazarin et Turenne, que Charles-Augustin Sainte- Beuve a fait, en qualité iï externe libre, ses premières humanités.

Il s'y trouvait avec François Gorré, qui fut un chirurgien habile et figure sur la liste des correspondants de l'Académie de Médecine; avec Liévin Laîné, arrière-neveu de l'abbé Prévost, devenu officier du génie et plus tard directeur à l'Intérieur; avec Eudel, le père du critique d'art; avec Adam, auquel est adressée la plus ancienne des lettres qui forment le recueil de sa Correspondance. Mais le plus cher de ses condisciples de l'institution Blériot fut toujours Eustache Barbe, le prêtre philosophe, dont j'ai contemplé si souvent, avec une sorte de terreur, la silhouette redoutée sur les vieux remparts de Boulogne où il promenait de long en large sa misanthropie agitée. « Une grande intimité, dit Sainte-Beuve dans ses Notes et Remarques imprimées en tête de la table des Causeries du Lundi, une grande intimité s'était établie entre ce jeune homme et moi, et même après qu'il fut entré dans l'institution Haffreingue, nous allions d'ordinaire faire ensemble de longues promenades les après-midis des jeudis, dans les allées des environs ou le long des rivages et des grèves. » Sainte-Beuve a évoqué le souvenir de ces heureux moments dans les Pensées d'Août (p. 245), et c'est à Barbe que sont adressées ces lettres, qui nous font pénétrer dans l'intimité de ses sentiments aux premiers temps de son séjour dans la capitale.

Sainte-Beuve est resté cinq années dans l'institution Blériot. Agé de moins de neuf ans, il terminait sa cinquième (1813) en remportant tous les prix de la classe, et nous savons par un contemporain, Furne de la Fresnoye, que le sous-préfet de Boulogne, Castéja, J'in-

vita à un banquet avec quatre de ses camarades qui s'étaient, comme lui, distingués par leurs succès. L'institution était au mieux, comme on le voit, avec les autorités impériales!

Quatre ans encore, le nom de Sainte-Beuve remplit les palmarès , et Morand, le futur biographe de sa jeunesse, avait gardé une impression profonde du triomphe qui couronna sa dernière année d'études à Boulogne.

Sainte-Beuve achevait sa rhétorique à treize ans et demi! Mais il sentait combien l'instruction qu'il avait acquise chez Blériot était imparfaite. Et il conjura sa mère de lui fournir les moyens de la compléter à Paris; élève de l'institution Landry, externe à Charlemagne, il recommençait sa troisième en 1818 et réparait bien vite les insuffisances de l'enseignement de la ville natale.

Je me figure aisément ce que devaient être, pour une certaine part au moins, les cours de l'ancienne institution Blériot, en rappelant mes souvenirs d'enfant de 1849 à 1852.

Tel était alors le milieu, tel il avait dû être aux temps de Mariette et de Sainte-Beuve. Le vieux maître était immuable dans ses pratiques comme dans son costume et son école était vraiment demeurée une école de l'ancien régime!

Sans aucune brutalité, il était partisan de la correction corporelle, et le fameux Mton au bout brûlé, dont il ne se séparait jamais, jouait parfois son rôle dans les questions de discipline intérieure. Il avait aussi des pratiques aujourd'hui tout à fait oubliées, pour entretenir l'émulation entre les travailleurs : le résultat des compositions, par exemple, était matériellement exprimé par la place occupée par l'enfant; comme chacun avait son pupitre mobile sur la table commune, on se déplaçait à chaque épreuve et le sujet examiné, suivant qu'il avait gagné ou perdu, s'approchait ou s'éloignait du premier rang. Aussi fallait-il voir l'ardeur avec laquelle chacun se ruait vers la première table et la place d'honneur! Autre

habitude non moins archaïque : on récitait, en chœur, on chantait même des vers d'allure vieillotte qui me sont restés en mémoire et où j'ai retrouvé bien plus tard les fameux quatrains de Pibrac.

Sans être dévot, Blériot n'aurait jamais manqué de conduire ses enfants à la messe du dimanche; les grands suivaient le catéchisme à l'église Saint-Nicolas et le doux abbé Leuilleux, mort archevêque de Chambéry, venait de temps en temps visiter les petits.

En classe, on récitait, on lisait, on dictait, on allait au tableau : récitation, lecture, écriture, calcul élémentaire étaient à peu près suffisants, mais la littérature était tout à fait nulle et quant à l'histoire, elle remontait au règne de Pharamond dont l'authentique portrait ornait notre livre de classe. Pas la moindre géométrie, pas de physique non plus, ni de chimie, ni de sciences naturelles; pas une figure se rapportant à l'une ou à l'autre de ces sciences ! Les seules planches murales étaient de mauvaises cartes jaunies et illisibles, dont jamais je n'ai vu personne se servir. Il est vrai que nous savions réciter, à perdre haleine, des enfilades de noms de pays ou de fleuves, et qu'un jour de Saint-Louis, quand un bruyant voisin eut, du haut de son mur, tiré une salve en l'honneur du vieux maître, cinq d'entre nous montèrent sur un tréteau tout orné de feuillages et de fleurs et débitèrent je ne sais quelle berquinade, où chacune des parties du monde vantait tour à tour sa nature et ses produits. Par une sorte de prédestination, celui qui évoque ces souvenirs tenait le rôle de V Amérique.

Les leçons de choses, comme nous disons aujourd'hui, étaient complètement absentes, et c'est par accident qu'un jour d'éclipsé (c'était en 1851), en noircissant des verres pour regarder le phénomène qui allait se passer au ciel, un brave sous-maître, devenu depuis lors professeur au lycée de Saint-Omer, nous donna des explications que je n'ai jamais oubliées! Telle était, s'il m'en souvient bien, la vie scolaire à la pension Blériot, il y a un peu plus d'un demi-siècle,

telle elle avait été sans aucun doute aux- temps plus éloignés des Mariette et des Sainte-Beuve, avec un peu d'histoire et de littérature et beaucoup de latin en plus, car du grec il n'en fallait rien dire. Sainte-Beuve dut l'apprendre plus tard.

L'institution, ainsi organisée, s'est soutenue jusqu'à la loi de l'enseignement secondaire de la Restauration. Puis elle a dû fermer ses portes et le vieil hôtel d'Aumont, acquis et défiguré par les dames Ursulines, est devenu la grande bâtisse sans caractère, que l'on voit aujourd'hui à l'entrée de la Haute-Ville, du côté de Bréquerecque.

Devenu veuf en 1818 (27 janvier), Blériot s'était remarié trois ans plus tard (24 octobre 1821) à Marie-Françoise-Alexandrine Fasquelle, excellente personne dont j'ai gardé un reconnaissant souvenir et qui choyait maternellement les petits demi-pensionnaires dont elle avait le soin particulier. La bonne femme a survécu de longues années à son vieil époux, décédé le 10 avril 1853, à Vtige de quatre-vingt-trois ans.

Cédée à un instituteur de Marquise, l'école de la rue Belleterre existait encore dans ces derniers temps telle que l'a fréquentée trois ans l'auteur de cette modeste notice.

E.-T. Hamy,

de l'Institut.

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