UNE PROFESSION DE FOI DE SAINTE-BEUVE
Nous publions ici, en quelque sorte en appendice, parce qu'elle nous est communiquée au dernier moment (1), la lettre suivante adressée à M. l'abbé Marcou, de Nîmes, lettre pleine d'intérêt par les indications qu'elle donne sur les préoccupations de Sainte-Beuve au regard de la religion catholique :
Ce 30 octobre 4862.
Monsieur l'Abbé,
Jyai à vous remercier des deux articles que je lis dans les Annales Catholiques de Nîmes. Je ne suis pas accoutumé depuis quelques années à tant d'indulgence de la part de ceux qui sont de ce côté. Je n'ai pourtant jamais été un ennemi, mais plutôt /avais commencé par être un ami extérieur.
Il y a eu, de 1830 à 1835, un mouvement religieux tendant à une réforme, qui était fait pour convier ceux qui sentaient le Christianisme et qui faisaient plus que le comprendre. Cela a échoué pour des causes que vous savez bien.
Je suis resté longtemps dans de bons termes avec les hommes qui représentaient ce mouvement, et il.en est un, l'Abbé Gerbet, que je n'ai cessé d'aimer et de vénérer : sans qu'il me l'ait dit (ne l'ayant pas vu depuis des années) je suis bien sur qu'il m'a également conservé son affection; mais les choses ont changé, les nouveaux venus sont impatients, intolérants, injurieux même. Quoi d'étonnant que ceux qui n'étaient que sympathiques se retirent? On ne prend pas les mouches
(1) Par M. le Dr Paul Raymond, professeur agrégé des Facultés de médecine»
avec du vinaigre. Votre procédé est autre. Monsieur F Abbé, vous pratiquez Vindulgence et vous cherchez Véquité. Si f avais Vhonneur de causer avec vous f aurais sans doute sur bien des points à vous répondre, et peut-être vous ferais-je revenir sur deux ou trois. Mais moi qui ai jugé tant de gens à tort et à travers, je ne saurais m* étonner dètre sujet a mon tour a des jugements fort divers. Il me suffit de sentir un fonds de bienveillance et de sincérité pour me croire obligé, et je le suis envers vous, Monsieur, pour une attention si prolongée et qui penche le plus qu'elle peut du côté favorable.
Veuillez agréer l'expression de ma considération respectueuse.
Sainte-Beuve.