PREMIÈRES AMOURS DE SAINTE-BEUVE AU PAYS NATAL
Et je monte. Ta mère en entrant me reçoit,
Je me nomme; on s'embrasse avec pleurs, on s'assoit.
Et de ton père alors, de tes frères que f aime
Nous parlons, mais de toi je n'osais; quand toi-même
Brusquement tu parus, ne me sachant pas là.
Demain il faut partir ;
Mais quand je reviendrai (peut-être dans Vannée), Quand l'œil humide, émue et de pudeur ornée, Un souffle harmonieux gémira dans ta voix Et que nous causerons longuement d'autrefois, Oh! que meilleur alors, lavé de mes souillures, Je rouvre un peu mon âme à des voluptés pures, Et que je puisse au moins toucher, sans les ternir, Ces jours frais et vermeils où luit ton souvenir.
(Cette pièce, comme la précédente, est datée du mois d'octobre 1839. Sainte-Beuve n'avait pas encore vingt-cinq ans.)
Il revint en effet ; mais une fois ce fut pour apprendre les fiançailles de sa parente, avant qu'il eût osé se prononcer. Il conserva de cette attache un souvenir douloureux et il répondait, le 22 août 1841, à un compatriote qui se plaignait de ne pas le voir souvent dans sa ville natale :
« J'en suis tout à fait (de Boulogne) par les impressions pre- « mières, par les racines secrètes, par le cœur. Ce qu'on tait n'est « pas toujours ce qu'on sent le moins. Il y a telle rue dans le monde « par laquelle je ne passerai jamais et elle ne m'est pas la moins « chère. »
Ce sont là quelques-unes des Inconnues de Sainte-Beuve, pour la période du jeune âge. Nous n'en chercherons pas d'autres.
Dans ce qui précède, le fond est exact et on ne saurait dénier que les détails en sont logiques. Le contraire démentirait ce que les écrivains les plus accrédités ont avancé sur la vie intime de Sainte-Beuve. Voyons maintenant où se passe l'action de ces petites comédies sentimentales; quels en sont les acteurs et les comparses.
A Boulogne, l'être aimé est la cousine, M11* C... (lisez Coilliot), d'une lignée honorable et nombreuse, d'origine bourgeoise, apparentée à la mère de Sainte-Beuve. Elle demeurait rue des Vieillards, non loin de Fhabitation de cette dernière.
D'autre part, il existe à quelques lieues de la même ville un charmant village autrefois entouré de forêts, d'où son nom de Wierre-au-Bois (canton de Samer) et un hameau, La Wattine, qui en dépend, le tout occupé par de nombreux manoirs et métairies. Près de là, la rivière de Liane, et plus loin une chapelle de marins à Equihen.
Dans ces campagnes vivaient les descendants d'une famille noble de la vieille roche, les du Wicquet, et dont un membre, ami du père de Sainte-Beuve, s'était trouvé inculpé dans le procès de Cadoudal, pour lui avoir donné asile ainsi qu'à plusieurs de ses compagnons. — Auprès d'eux, un savant bibliophile avait planté sa tente; il se nommait Degars, ayant pris part ici à la politique modérée du début de la Révolution. Un de Rodelinghen en a tracé un portrait avantageux. — Comme compagnie de bon voisinage, les de Guémy et les de Lignières étaient bien connus dans la région.
Le lecteur n'a plus qu'à effectuer les rapprochements.
L'étude des petits côtés des grands hommes ne nuit-elle pas à leur gloire, à leur célébrité? En regard de certaines facultés absorbantes dont la nature les a dotés et que le travail n'a pu que développer, ils sont pétris de la même pâte que le reste des humains et sujets à toutes leurs faiblesses. Souvent leurs défauts sont la résultante de leurs qualités.
Sainte-Beuve ne fait pas exception à la règle!
Alphonse Lefebvre,
(de Boulogne -sur-Mer).
30 novembre 180i.
Voici le plus aimable chapitre de l'histoire sentimentale de Sainte- Beuve. Celui-ci n'en a jamais rien dit. Il faut tout deviner à travers ses lettres et à travers celles de Marceline Desbordes-Valmore : des unes et des autres on lira ici quelques fragments. Si Ton est curieux de mieux connaître ce petit roman, Ton pourra se reporter aux textes mêmes. Peut-ôtre fera-t-on des conjectures différentes des nôtres. On imaginera d'autres accents; on percevra d'autres nuances. Le jeu est captivant; chacun peut le jouer à sa façon. Il est si difficile — sur quelques données incertaines — de s'orienter parmi les regrets, les velléités, les exigences, les nostalgies d'un quadragénaire qui a de l'ambition, de la tendresse et du libertinage! Et il y a tant d'arrière-plans dans l'existence d'un célibataire comme Sainte-Beuve !
Depuis 1837 tout était fini entre Sainte-Beuve et Mmo Victor Hugo. « L'amour est ajourné, écrivait-il à Marinier, le reprendrai-je
(1) Causeries du Lundi (t. XIV); Nouveaux Lundis (t. XII); Portraits Contemporains (t. II). — Correspondance de Sainte-Beuve. — Correspondance inédite de Sainte- Beuve avec M. et Mm* Juste Olivier. — Correspondance intime de Mme Desbordcs- Valmnre. — Spoelberch do Lovcnjoul : Sainte-Beuve inconnu. — Jules Lemaitre : les Contemporains (t. III). — Pons : Sainte-Beuve et ses inconnues. — Séché : Sainte-Beuve (t. 11). — Arthur Pougiii : La jeunesse de Madame Desbordes-Valmore.
jamais? Ai-je passé le temps d'aimer? Attendons, oublions surtout, oublions ce que nous avons cru éternel. »
L'étude l'eut bientôt sauvé. Le commerce des solitaires de Port- Royal, le climat salubre et pacifiant de Lausanne, la conversation des pasteurs vaudois et l'amitié des Juste Olivier achevèrent de guérir sa blessure. Il oublia si bien qu'après cette cure d'air et de jansénisme, il fut, dès son retour à Paris, assailli de pensées nouvelles et imprévues. Il les confiait à ses amis de Lausanne : « Je vous avoue, leur écrivait-il, que l'avenir commence à m'inquiéter ; car les désirs se font plus vastes en des cœurs vieillissants quand ils n'ont pas été apaisés à temps, ni réglés jamais. » L'idée de se donner à la politique lui avait donc traversé la cervelle. A d'autres instants, il se rejetait « au roman, à cette vie privée » pour laquelle il avait tant de penchant. Il essayait en idée toutes les perspectives et se sentait plus désorienté que jamais. Il prévoyait que ses amis, dont il savait par expérience le prosélytisme chrétien, allaient lui répondre à mi-voix : Aile stellet « Mais non, répliquait-il, avant tout, la terre où me poser, l'ombre où m'asseoir, la source et l'oubli, s'il se peut; les étoiles, si elles sont durables et vraies, me luiront alors. Vous prendrez idée de tout ce que j'agite d'extrême en ma détresse, quand je vous dirai que le mariage! lui-même s'est présenté à mon esprit avec ses chances et n'a pas été tout d'abord anéanti et que je me suis demandé s'il n'y avait pas de ce côté un port, un gazon où l'on échoue... » Et il ajoutait : <r Voilà les rêves que je refais à certaines minutes, comme il y a quinze ans, oubliant ces années venues, l'âme ternie, l'ennui facile et la dérision de la vie » (19 janvier 1839).
Là-dessus, il s'en alla visiter l'Italie. Mais ses rêves ne l'abandonnèrent pas en route. En descendant de Tivoli et en parcourant la villa d'Adrien, il songeait tristement
Aux ans qui resteront et sans un bras au mien.
Les rêves devinrent plus obsédants et plus précis lorsque, revenant en France, il traversa Marseille. Ce soir-là il avait été promener en barque. Au moment du crépuscule un bateau sortit portant une musique à son bord; les feux du rivage illuminaient le port et la lune se levait.
Cette musique y ainsi encadrée et bercée par les flots, nous allait au cœur: « Oh! rien n'y manque, m'écriai-je, en montrant le ciel et l'astre si doux. — Oh! non, rien n'y manque, » répéta après moi la plus jeune, la plus douce, la plus timide voix de quinze ans, celle que je n'ai entendue que ce soir-là, que je n'entendrai peut-être jamais plus. Je crus sentir une intention dans cette voix de jeune fille; je crus, Dieu me pardonne, qu'une pensée d'elle venait droit au cœur du poète, et je répétai encore, en effleurant cette fois son doux œil bleu : Non ! rien. — Et semblables à ces échos de nos cœurs, les sons déjà lointains de la musique moururent sur les flots.
Quand un homme de trente-six ans en est là, il a vite fait de s'éprendre. Rentré à Paris, Sainte-Beuve tomba donc amoureux de M110 Pelletier, fille d'un général chez qui fréquentaient alors les libéraux. Il fit le sacrifice de son indépendance et de ses habitudes de bohème; il quitta les deux pauvres chambres d'étudiant qu'il habitait dans la cour du Commerce. Joseph Delorme devint fonctionnaire, et Victor Cousin le fit nommer conservateur de la bibliothèque Mazarine. Alors il se déclara. On reconduisit avec grâce, mais sans retour. Il fut très malheureux et erra « trois jours durant, comme un chien, sous le soleil. »
Des poésies que lui avait inspirées M1Ie Pelletier, il fit un recueil et l'intitula : Dernier rêve.
Ce ne fut point le dernier.
Sainte-Beuve montra toujours une sincère et généreuse affection pour Marceline Desbordes-Val more. Il fut l'annonciateur de sa
renommée. Il composa une préface pour le recueil de ses poésies choisies, il écrivit de nombreux articles sur ses œuvres, de son vivant et après sa mort. Il a été le premier éditeur de sa correspondance. Il admirait son lyrisme passionné, naïf et déchirant. Il admirait peut-être encore davantage l'infinie bonté de cette créature de douleur et de dévouement qui traînait son destin, « avec sa pauvre couvée, une aile brisée et chantant toujours. » Aux heures de détresse on trouve, auprès de Marceline, cet ami « affectueux et serviable. » Vraiment il fait figure de brave homme quand on le voit au travers des billets d'enthousiasme et de gratitude qu'elle lui adressait à tout propos. Marceline, dans son délire de charité, vénérait et bénissait souvent à tort et à travers : elle appelait M. Auber, un « grand missionnaire de Dieu. » Mais elle n'a pas exagéré là reconnaissance qu'elle devait à Sainte-Beuve : nous en tenons la preuve dans les articles du critique et dans les lettres de l'ami.
Mme Desbordes- Valmore avait un fils et deux filles. La cadette, Inès, s'éteignit d'une maladie de langueur dans sa vingt-et-unième année. L'aînée s'appelait Hyacinthe; mais elle conserva toujours son surnom d'enfant, Ondine. Née en 1821, elle était de dix-sept ans plus jeune que Sainte-Beuve.
Ondine avait partagé les privations, les transes, les déceptions, toute la a vie haletante » de ses parents ; enfant, elle avait été témoin des angoisses de sa mère aux prises avec la misère et des déboires de son père, pauvre comédien malchanceux. Ces trop rudes épreuves avaient développé chez elle le germe du mal qui la tua à trente ans; peut-être aussi avaient-elles donné à sa jeune âme endolorie cette réserve silencieuse qui devait consterner et désespérer le cœur maternel de Marceline.
Il faut laisser Sainte-Beuve lui-même dessiner le portrait de la jeune fille : « Cette charmante Ondine avait des points de ressemblance et de contraste avec sa mère. Petite de taille, d'un visage
MÉDAILLON DE SAINTK-BEt'VE A L'AGE DE 24 ANS PAR DAVID D'A NG ERS.
régulier avec de beaux yeux bleus, elle avait quelque chose d'angélique et de puritain, un caractère sérieux et ferme, une sensibilité pure et élevée. A la différence de sa mère qui se prodiguait à tous, et dont toutes les heures étaient envahies, elle sentait le besoin de se recueillir et de se réserver ; ces réserves d'une si jeune sagesse donnaient même parfois un souci et une alarme de tendresse à sa mère qui n'était pas accoutumée à séparer l'affection de l'épanchement. Elle se disait quelquefois, à propos d'Ondine et pendant l'ennui qu'elle éprouvait de ses absences, ennui qui devenait par moments un cauchemar dans les insomnies : « Quoi ! cet amour-là fait le même mal que l'autre ! »
Les lettres de Mm' Desbordes-Valmore éclairent d'une façon pathétique le contraste indiqué par Sainte-Beuve. L'amour maternel s'y déchaîne avec des accents admirables : il adore, tremble, prie, pleure et crie. On ne possède point les réponses d'Ondine. Mais à la violence même de l'assaut on soupçonne qu'une résistance arrêtait ces élans éperdus... D'ailleurs, il suffit de lire ces lignes brûlantes écrites par la mère, un jour que son enfant avait montré un peu plus d'effusion que de coutume : « Dans une vie aussi haletante que la nôtre, où prendre le temps d'un récit, d'une confidence? Tout s'y jette par larmes, par sanglots, par une étreinte passionnée qui n'a rien dit, mais qui a empêché de mourir. Avec toi surtout j'ai vécu de silences forcés. Je croyais les devoir à ton repos, à ta santé. J'ai fait ce que j'ai pu pour tourner toujours du côté du soleil, la nuit même, en l'appuyant à mon cœur, il te chantait : « Cachonsnous! cachons-nous pour avoir bien chaud ! »
Ondine tenait de sa mère le don de la poésie. On a retrouvé quelques-uns de ces essais; ils nous touchent par leur grâce naturelle et leur juvénile fraîcheur. C'est la voix de Marceline, mais sans ces résonnances profondes, sans ces intonations brusques qui bouleversent et déchirent. Sainte-Beuve aimait à citer ces très beaux vers
tirés d'une pièce qu'Ondine avait composée sur le Jour des morts
Ah! qu'importent les noms! ah! qu'importent les sphères! Amis de nos amis, nous demeurons vos frères.
Dites, recueillez-vous l'hommage de nos larmes?
Ces pleurs versés pour vous ont-ils pour vous des charmes?
Dans le céleste asile où sont tous les amours,
Vous qui ne pleurez plus, nous aimez-vous toujours?
Dans une poésie qu'elle envoyait « à maman » elle célébrait le vingtième anniversaire.de sa naissance, elle disait son émerveillement ingénu en face de la vie avec des abandons et des élans qui firent sans doute palpiter de joie et de fierté le cœur de M"" Desbordes- Val more :
Ne crains pas, j'ai vingt ans, tout s'éveille en mon âme. Je n'ai pas peur de vivre et ne recule pas. Dans mon cœur qui bat vite entre une sainte flamme. Une route sans fin s'ouvre devant mes pas.
Va! je vivrai toujours! je me sens immortelle! Et c'est pourquoi je marche en relevant mon front. Va ! Je vivrai toujours! et la flamme éternelle Nés' obscurcira pas sous. un terrestre affront.
J'ai vingt ans! à vos pieds je me mets tout entière, Dieu, père de ma mère, et qui l'aimez en moi! J'ai vingt ans? sur ton sein presse-moi la première, Mère ' Mon âme est tienne et s'en retourne à toi.
Je m'arrête charmée. Oh! que la vie est belle!
Que Dieu qui fait tout vivre est grand devant mes yeux!
Que je l'aime partout! Que le bonheur fidèle
Règne bien avec lui dans l'infini des deux!
Ne vous cachez donc plus, ma craintive pensée ; N'enfermez plus l'essor d'un vouloir frémissant; Mesurant votre course à ma force oppressée, Ne craignez plus au loin de devancer l'enfant.
Sainte-Beuve se laissa prendre au charme. Le nom d'Ondine revient souvent dans ses lettres et souvent aussi le nom de Sainte- Beuve revient dans les lettres de M™0 Desbordes- Valmore à Ondine. Dès 1837, traversant le Jura pour se rendre à Lausanne, Sainte- Beuve compose un sonnet et l'envoie à Mme Desbordes- Valmore « comme une pauvre petite fleur à offrir de loin à Mlu Ondine. » Les années passent; la fillette a grandi : c'est Sainte-Beuve qui lit et corrige ses premiers vers. Est-ce simplement par amitié pour MŒe Desbord es- Val more? Non, lui-même s'intéresse à l'éveil de ce jeune talent. A la fin de la préface qu'il écrit pour le recueil des poésies de Marceline, en 1842, il glisse une allusion délicate aux vers d'Ondine : « Déjà même du bord de ce doux nid, gloire et douceur maternelle ! une jeune voix bien sonore lui répond. Je voudrais dire, mais je ne me crois pas le droit d'en indiquer davan-^ tage. Je rappellerai seulement, en l'altérant un peu, la jolie épigramme antique : « La vierge Erinne était assise, et tout en « remuant le fil de soie de la broderie légère, elle distillait avec « murmure quelques gouttes de miel de l'abeille d'Hybla. » Et dans les papiers de Sainte-Beuve on a retrouvé des poésies d'Ondine au bas desquelles lui-même avait mis des notes comme celles-ci : « Quelle jolie pièce ! quelle touchante inspiration ! c'est de l'André Chénier moral ! » — « C'est comme les Hymnes du Bréviaire traduites par Bacine. »
Ondine était malade; elle ressentait les premières atteintes de la phtisie qui devait l'emporter. Sa mère accepta de l'envoyer à Londres, chess des amis, pour qu'elle y reçût les soins du docteur
Curie, médecin homœopathe qui jouissait alors d'une grande célébrité. Elle partit déchirée par la toux. Elle demeura deux années à Londres et ne mourut pas de ce traitement vraiment homœopathique. Elle revint même en France plus vaillante, presque guérie. Elle avait mis à profit ce séjour pour étudier la littérature anglaise et en particulier les lakistes dont elle fit des imitations en vers français.
De Londres elle correspondait avec Sainte-Beuve et celui-ci n'était pas indifférent au souvenir de la jeune fille. « En attendant, écrivait Marceline à sa fille le 1er mai 18i3, tu es bien gentille de faire de nécessité vertu et d'avoir obtenu cette trêve où tes forces se seront retrempées pour produire tout ce qui couve en toi de bonnes et saintes choses. M. Sainte-Beuve t'attend sur tes gages donnés. Il te met haut et à une place pure. Je ne t'ai pas dit que je connais maintenant sa mère, toute petite et adorable d'amour ponr son fils. Sa maison est celle de la Fée aux miettes. Il y sent bon de calme et de fleurs. Elle m'a demandé de tes nouvelles. » Quels étaient ces « gages donnés? » Les poésies qu'Ondine avait envoyées à Sainte-Beuve? quelques promesses échangées ? On incline à cette dernière conjecture, lorsqu'on voit, ensuite, Marceline conter sa visite à Mme Sainte- Beuve.
Lorsqu'elle fut de retour, Ondine, pour ne point demeurer à la charge de ses parents, accepta une place de sous-maîtresse dans un pensionnat de jeunes filles situé à Chaillot et tenu par Mme Bascans. Sainte-Beuve connaissait les Bascans; la femme passait pour une personne distinguée; le mari, ancien rédacteur au National, était lié avec Armand Marrast.
Chaque soir il y avait au pensionnat des Bascans une réunion de famille : on y recevait quelques amis du dehors ; les jeunes maîtresses préparaient le thé; on installait une table de wisth ; dans une autre partie du salon, on jouait aux petits papiers et aux bouts rimes et
Ton riait aux éclats. Sainte-Beuve s'acheminait souvent vers Chaillot et aimait à se mêler à ce cercle de jeunes filles. Il se trouvait plus à son aise, dans ce milieu simple et sans façons que dans le monde où l'avaient naguère fourvoyé ses ambitions académiques : personne n'y remarquait ses pantalons trop longs et ses redingotes mal taillées.
Ce qui l'attirait surtout chez les Bascans, c'était 'le plaisir d'y rencontrer Ondine « souriante, prudente et gracieusement confiante » ; lui-même a évoqué plus tard avec émotion le souvenir de leurs causeries. Ondine avait beaucoup étudié : sa mère ne se lassait point d'admirer son savoir; « 0 ma douce lettrée! » lui dit-elle dans cette pièce charmante qui est intitulée Ondine à Vécole. Sainte-Beuve trouvait en elle une élève docile ; il la guidait dans ses lectures ; il venait à* son secours lorsque la jeune latiniste hésitait devant un passage difficile des odes d'Horace et, en échange, elle traduisait pour lui des poésies puritaines de William Cooper. Un jour qu'il lui avait envoyé un exemplaire de Pascal, il recevait d'elle le billet suivant : « En rentrant ce soir, j'ai trouvé votre lettre et Pascal que je n'ai point quitté depuis. Me voilà occupée et heureuse pour bien des jours. C'est une douceur profonde que de trouver de pareils amis dans le passé et de pouvoir vivre encore avec eux malgré la mort... »
Les lettres et la poésie resserraient ainsi doucement l'intimité du maître et de son aimable disciple, et, de part et d'autre, on songeait au mariage. Mme Bascans était dans la confidence. Les Valmore eussent été fiers et heureux de voir un tel projet réussir.
C'est Sainte-Beuve lui-même qui a écrit un jour ces lignes mélancoliques : « La nature se présente deux fois à nous pour le mariage : la première fois à la première jeunesse. On peut lui dire alors : Repassez! elle n'insiste pas trop. Mais la seconde fois, à cette limite extrême, lorsqu'elle reparaît, lorsqu'elle insiste avec un dernier sou-
rire, prenez garde : si vous la repoussez encore, elle se le tiendra pour dit, elle ne reviendra plus. »
Il venait de passer la quarantaine lorsque, sous les traits d'Ondine, la nature lui adressa son dernier appel et son dernier sourire : il la repoussa. Elle ne revint plus. Pourquoi, « à cette limite extrême », cette hésitation, puis ce refus?
Le 25 décembre 1846, il écrivit à Mno Bascans une lettre dont il n'est point difficile de pénétrer le sens : « Je suis dans une grande contrariété depuis quelque temps, et j'ai besoin de m'en ouvrir à vous. Il m'est survenu toutes sortes de mécomptes dans mes affaires privées, et je me trouve hors d'état de suffire, pour le moment, à l'engagement que j'ai pris de concert avec vous. Je suis brouillé avec la Revue des Deux-Mondes... Tout cela m'a donné bien de l'ennui et du travail de tête, mais la partie la plus sensible pour moi eut l'impossibilité où cela me réduit, pour le moment, de faire face à une dette la plus sevrée pour moi et la plus douce. Je voulais vous dire ces choses verbalement, mais je ne vous ai pas vue seule les dernières fois que je suis allée chez vous, et j'ai été trop souffrant pour y retourner depuis quinze jours... » Tout fait croire qu'en parlant ici de la dettela plus sacrée et la plus douce, Sainte-Beuve fait allusion à son dessein déclaré d'épouser Ondine. La raison qu'il donne de sa retraite, c'est un embarras d'argent; mais cetle raison a tout l'air d'un prétexte. Sainte-Beuve était alors conservateur de la Bibliothèque Mazarine, académicien et jouissait d'un logement à l'Institut. Ses biographes affirment qu'en ce temps-là l'état de fortune n'était point si précaire.
On a donc cherché ailleurs. Il avait réfléchi, a-t-on dit, aux dix-sept années qui le séparaient de la jeune fille ; ou bien il avait été effrayé sachant que malgré une apparence de guérison, celle-jci était gravement atteinte. « Il comprit, écrit M. Jules LemaUre, que ni l'indépendance et l'infinie curiosité de son esprit
toujours en quête, ni ses habitudes irrégulières de célibataire sans gêne et assez peu dégoûté n'auraient pu se plier à la loi du mariage. » Peut-être. Ces calculs de prudence et d'honnêteté lui vinrent sans doute à l'esprit. Il nous est si agréable d'attribuer nos actions à des causes diverses, complexes et raisonnables. Nous esquivons ainsi l'ennui d'en découvrir le vrai mobile qui est toujours unique, simple et de pure passion. Si Ton sait la chronologie de l'existence sentimentale de Sainte-Beuve, tout devient clair. Il désirait se marier; Ondine lui plaisait. Mais en même temps il aimait Mm° d'Arbouville. ■')
11 n'allait pas alors, tous les jours, faire la dînette au pensionnat, causer d'Horace ou de Pascal avec Ondine, dans le a boudoir » de Mme Bascans, « meublé d'un poêle de faïence et de quatre ct*aise§ de paille. » Il passait aussi de longues heures à la place Vendôme auprès de Mm' d'Arbouville, à qui l'attachait une passion profonde et sans espoir. Une pensée d'ambition l'avait amené chez elle. Il désirait entrer à l'Académie française et, pour le succès de sa candidature, il ne pouvait se dispenser de fréquenter le salon de Mme d'Arbouville. On l'y accueillit avec faveur : la délicieuse vivacité de sa conversation faisait oublier la disgrâce de son visage et la négligence de sa tenue.
Comme il se sentait aimé, il avait longtemps supplié :
Amie, il faut aimer, pour qu'à l'heure où tout passe, A l'âge où toutes fleurs quitteront le chemin, Dans les landes du soir en entrant, tête basse, Nous nous serrions la main.
Mais Mme d'Arbouville répondait :
Je veux qu'en nos vieux jours, au déclin de la vie, Nous détournant pour voir la route... alors finie,
Nos yeux en parcourant le long sillon tracé, Ne trouvent nul remords dans les champs du passé. Laissez les sentiments qu'on brise et qu'on oublie; Gardons notre amitié, que ce soit pour la vie! Votre sœur, chaque jour, vous suivra pas à pas... Oh! je vous en conjure, amiy ne m'aimez pas!
Ce dialogue décourageant s'était longtemps poursuivi ; et, vaille que vaille, Sainte-Beuve avait dû se contenter d'une amitié amoureuse. En 1840, il était résigné, mais plus épris que jamais. Pour deviner quel motif l'empêcha de s'acquitter de « la dette la plus sacrée et la plus douce », est-il besoin d'en savoir davantage?
Ayant renoncé à tout projet de mariage, Sainte-Beuve n'oublia point cependant le chemin de la pension Bascans; il resta l'ami et le conseiller d'Ondine.
En 1848, celle-ci obtint une place d'inspectrice des institutions de jeunes filles, et, trois ans plus tard, elle épousa M. Langlais, représentant du peuple. Elle eut un fils qui vécut seulement quelques mois et elle-même s'éteignit le 12 février 1853, consumée par la phtisie.
Peu de jours après, Mmo Desbordes- Valmore écrivait à Sainte- Beuve : « Parmi tous, vous seul, je crois, devinez l'étendue de ma douleur... Vous l'avez bien connue, vous lui avez donné de la lumière pure. Vous avez aimé l'innocence de son sourire... Elle l'avait encore en fuyant!... Oui, je vous remercie pour elle, sainte et douce colombe; je vous remercie pour moil — et pour vous — d'avoir été son ami. » Il faut lire attentivement la réponse de Sainte- Beuve, si l'on veut connaître le fond du sentiment que lui avait inspiré Ondine.
Vous êtes véritablement une mère de douleur : ici, du moins, il y
a tout ce qui peut adoucir, élever et consoler le souvenir ; cette pureté d'ange dont vous parlez, cette perfection morale dès l'âge le plus tendre, cette poésie discrète dont elle vous devait le parfum et dont elle animait modestement toute une vie de règle et de devoir, celte gravité à la fois enfantine et céleste, par laquelle elle avertissait tout ce qui l'entourait du but sérieux et supérieur de la vie... Vous qui ne pleurez plus, vous souvient-il de nous? C'est à vous, poète et mère, qu'il appartient de recueillir et de rassembler toutes ces chères reliques, toutes ces reliques virginales, car je ne puis m accoutumer a l'idée qu'elle a cessé d'être ce qu'il semblait qu'un Dieu clément et sévère lui avait commandé de rester toujours.
[Il y a de tout dans ces mots inattendus et douloureux, de la tendresse, du regret, peut-être même le ressouvenir d'une jalousie inavouée.]
Rassemblez toutes ces traces de poésie, toutes ces gouttes de parfum qu'elle a laissé tomber dans son passage; un jour, quand le temps aura coulé sur cette plaie trop saignante, et quand nos cheveux auront encore plus blanchi, nous les parcourrons ensemble avec une bienfaisante tristesse... Mon cœur, croyez-le bien, reste fidèle au passé et inviolable dans ses souvenirs.
La question de savoir pourquoi Sainte-Beuve n'a pas épousé Ondine Desbordes-Valmore est sans doute de médiocre importance dans la chronique littéraire du dix-neuvième siècle et même dans la biographie de l'écrivain. Maison a pu noter ici, chemin faisant, quelques traits mal connus de la physionomie du personnage. L'homme — selon la légende — n'aurait jamais montré dans sa vie privée cette sensibilité diverse, délicate, nuancée, que tout le monde reconnaît au critique. Or il semble que la lég*ende a tort.
André Hallays.
Il est un vers des Consolations de Sainte-Beuve que l'on cite volontiers :
Naître, vivre et mourir dans la même maison,
— et qui, pris isolé, semble être l'expression d'un souhait, d'un idéal à réaliser. Il n'en est rien, cependant, car la strophe se termine ainsi :
0 mon cœur! Toi qui sens, dis, est-ce avoir vécu!
Au surplus, Sainte-Beuve ne pouvait pas concevoir pour lui-même un tel rêve, car tout jeune encore, à l'âge où l'on ne saurait avoir de volontés, il avait déjà quitté sa maison natale pour habiter un autre logis de Boulogne, et si le destin avait voulu qu'il ne délaissât pas la ville même, sans doute l'administration de l'octroi boulonnais eût-elle plus tard compté un excellent fonctionnaire, — le fils succédant au père, — mais nous n'aurions pas eu les Lundis.
Quand il vint à Paris pour la première fois, au mois de septembre 1818, c'est-à-dire n'ayant pas encore quatorze ans, sa première demeure fut somptueuse : rue de la Cerisaie, l'hôtel de Lesdiguières bâti au xvie siècle par le financier Zamet, et alors occupé par l'institution Landry : « rue de la Cerisaie au Marais » dit-il dans son autobiographie destinée au Liber Memorialis de Liège [Souvenirs et
indiscrétions, p. 72). Est-il bien exact de dire : au Marais? C'est plutôt : au quartier de l'Arsenal qu'il eût fallu dire, carie Marais est situé, à proprement parler, de l'autre côté de la rue Saint-Antoine.
C'est durant ce temps qu'il suivit les cours du lycée Charlemagne (dont on a célébré aussi cette année le centenaire) et remporta au Concours général de 1819 le premier prix d'histoire.
Deux ans après, en 1821, l'institution Landry se transporta rue Blanche, a quartier de la Chaussée-d'Antin », et conséquemment, envoya ses élèves au collège Bourbon, — aujourd'hui lycée Condorcet, autre centenaire de 1804. Sainte-Beuve y acheva ses études, qu'il couronna par un nouveau prix au Concours général de 1822, celui de vers latins (1).
Telles furent les deux seules résidences qu'il devait faire sur la rivç droite, si toutefois même on peut envisager les murs d'une pension scolaire à l'égal d'une véritable demeure. On sait qu'une fois sorti du collège, la médecine l'attira; il était naturel que, deve-
(1) Il n'eût pas manqué, sans doute, d'obtenir aussi aisément le prix de vers français, s'il y en avait eu un, car la translation de la pension Landry lui avait fourni, Tannée précédente, l'occasion de se révéler poète. M. Claretie a publié dans Ylndépendance belge du 27 août 1871, et M. Michaut a réimprimé (Sainte-Beuve avant les Lundis, pp. 586-8), le texte d'une poésie de circonstance : la Crémaillère, vraiment fort bien tournée pour être 'œuvre d'un collégien de dix-sept ans. En voici le début :
Toi <y w'a chanté le bon Homère, Guerriei' si valeureux, si mauvais cuisinier, Achille, toi qu'on voit tour à tour manier
Et la broche et lé cimeterre, Et toi, fils de Vénus, de qui les doigts pieux Faisaient fumer l'encens sur Vautel de tes dieux
Et cuire ton dîner par terre ; Compagnons de voyage à V immortalité^
Oh ! que de peine journalière
Se fût à jamais évite
Votre héroïque caractère,
Si Vun ou Vautre eût inventé
Vusage de la crémaillère!
nant carabin, il se rapprochât de l'Ecole; c'est ce qu'il fit, et désormais le voici, pour le reste de sa vie, habitant de la rive gauche, encore que sa carrière médicale n'ait pas été de longue durée.
Rien d'étonnant, d'ailleurs, à cette prédilection d'un homme d'allure discrète et paisible pour un quartier qui a la même allure, — exception faite de quelques rues parfois déjà bruyantes sous ce règne compassé de Louis XVIII, — mais ce n'est pas celles-là où Mœe Sainte-Beuve chercha logis pour elle et son fils; au mois de janvier 1823, dans une lettre à son ami Barbe, le jeune étudiant donnait son adresse : rue de Vaugirard, 94, c'est-à-dire la partie la plus monacale d'une voie morose entre toutes. Victor Hugo habitait à deux maisons de là, au 90 (1). Il est permis d'affirmer que ce voisinage eut de graves conséquences. Faut-il aussi voir autre chose qu'une coïncidence de convenances dans ce fait qu'en 1829, Hugo demeurant rue Notre-Dame-des-Ghamps, 11, Sainte-Beuve et sa mère vinrent habiter au numéro 19 de la même rue? Nous faisons ici de la topographie, et non de la psychologie...
Logis bien modeste, assurément, dont les petites rentes de Mm' Sainte-Beuve payaient le loyer. L'écrivain n'en rougit pas; en décembre 1831, il écrit à son ami Barbe : « ... Tu me trouves donc, aujourd'hui comme il y a deux ans, installé modestement dans ma rue Notre-Dame-des-Champs, 19, avec ma mère... » (Morand, Les Années de jeunesse, p. 34). C'est là, dans « sa chambre » de la rue Notre-Dame-des-Champs, que Villemain vint, un jour, le prendre pour le mener chez Chateaubriand [Portraits contemporains, I, 75).
Peu après, nouveau déménagement, et cette fois domicile en double I Dans une note biographique qu'il a rédigée sur lui-même
(1) La maison habitée par Sainte-Beuve et sa mère rue de Vaugirard, 94, a disparu sous le second Empire ; son emplacement est représenté par le sol de la rue de l'Abbé- Grégoire. Quant à la maison de Victor Hugo (n° 90), également démolie, elle correspond au n° 88 actuel.
en 1848, Sainte-Beuve dit : « De 1830 à 1840, j'ai vécu dans ma chambre d'étudiant (cour du Commerce, n° 2) au quatrième étage, et au prix de 23 francs par mois, y compris les déjeuners » (Souvenirs et indiscrétions y p, 195). Et M. Troubat, frappé de la modicité de cette somme, est pris d'un scrupule : il se demande si ce n'était pas 23 francs sans les déjeuners, et 27 avec les déjeuners. Ne s'aglt-il même, comme cela est vraisemblable, que du petit déjeuner du matin, c'était pour rien.
Sa mère ne l'y avait pas suivi, et cela se comprend de reste. Elle habitait, pendant cette période, rue du Montparnasse, 1 ter, maison aussi disparue, et, dans certains cas, c'est ce domicile que Sainte-Beuve indiquait comme le sien, à des correspondants dont il eût pu redouter une visite inopinée — dans sa « garçonnière », dirait-on aujourd'hui, — à la comtesse Christine de Fontanes (Correspondance, I, 32), à l'abbé Barbe (Morand, ouv. cité, p. 45), etc. (1).
Sainte-Beuve avait gardé le souvenir de la cour du Commerce. Dans une autre note biographique qu'il écrivit sur lui-même vers 1865, il n'oublie pas d'en parler : « ... Je n'étais rien, vivais au quatrième sous un nom supposé (Charles Delorme), dans une chambre d'étudiant (deux chambres, c'était mon luxe), cour du Commerce. M. Buloz, je dois le dire, fut des premiers à remarquer le désaccord un peu criant. J'en souffrais peu pour mon compte... » (Souvenirs et indiscrétions, p. 52).
« Ces chambres, dit M. Troubat (Ib'uL, p. 200, note) portaient les
(1) Il ne faut pas donner à ce mot « garçonnière » un sens trop précis. Bien que soucieux, comme tous les jeunes gens, d'une certaine indépendance, Sainte-Beuve gardait ces deux chambres surtout pour y travailler en paix durant de longues heures. Lorsqu'il alla à Lausanne faire son cours sur Port-Royal, il indiqua à son ami Juste Olivier ce même besoin absolu de solitude et refusa l'hospitalité' qui lui était si cordialement offerte, préférant s'enfermer jusqu'à trois heures de l'après-midi dans une chambre d'hôtel, où il déjeunait tout en travaillant.
numéros 19 et 20 de l'hôtel de Rouen, au dernier étage, à l'extrémité d'un long» et étroit couloir. L'hôtel existe encore aujourd'hui sous le même vocable; il a son entrée dans l'artère principale du passage du Commerce, mais le bâtiment s'étend en retour d'équerre sur la cour dite à tort de Rohan, qui met le passage en communication avec la rue du Jardinet; rien n'est changé à l'aspect des lieux depuis ces soixante-dix ans écoulés.
Après l'hiver de 1837-1838 passé h Lausanne (à l'hôtel d'Angleterre auquel a succédé l'hôtel du Nord, rue de Bourg), Sainte-Beuve revint à l'hôtel de Rouen. Un arrêté ministériel en 1840 vint l'en tirer : Naudet, conservateur à la Bibliothèque Mazarine, devenant directeur de la Bibliothèque nationale, Sainte-Beuve lui surcédait, avec logement dans le palais de l'Institut. « Dès lors, dit-il lui-même, je me trouvai riche ou très à l'aise pour la première fois de ma vie. Je me remis h l'étude, je rappris le grec. Mes travaux se sont ressentis de ce loisir et du choix que j'y pouvais mettre. » [Ibid., p. 199.)
L'appartement du nouveau conservateur était bien différent de ceux qu'il avait jusque-là occupés, et sans doute n'en dut-il meubler qu'une faible partie. Situé dans la partie sud-ouest de la grande et froide cour de l'Institut, c'est, paraît-il, l'appartement actuel de M.Berthelot (1).
Son élection à l'Académie française, en 1844, ne pouvait que resserrer les liens qui l'attachaient à ses fonctions et à sa demeure au palais Mazarin; en fait, la carrière de Sainte-Beuve eût peut-être été un peu différente, il fût devenu plus bibliothécaire et moins journaliste sans le fameux incident de la cheminée qui fumait. On sait l'histoire : au lendemain de la révolution de 1848, la Reçue rétrospec-
(i) M. Alfred Franklin le dit expressément dans son Histoire de la Bibliothèque Mazarine et du Palais de l'Institut (Paris, Welter, 1901, in-8°, note de la page 307), et M. Leblanc, architecte de l'Institut, a bien voulu nous confirmer le fait, sur lequel les souvenirs de M. Pingard semblaient hésitants.
tive publiait une liste de sommes distribuées par le gouvernement de Louis-Philippe à un certain nombre d'hommes en vue, et on chuchotait que ces sommes avaient paye leurs consciences. Sainte- Beuve y figurait pour... cent francs. Stupéfait d'abord, il se rappela, non sans peine, que, Tannée précédente, il avait demandé la réparation d'une cheminée de son appartement; le payement de ce travail, ordonnancé trop tard, avait été effectué sur les fonds particuliers du roi. Sainte-Beuve n'admit pas qu'on pût le soupçonner; il donna sa démission, et la Note justificative qu'il adressa, le 31 mars 1848, à Jean Reynaud est un modèle de sincérité, de probité en révolte contre la malveillance d'une insinuation (Souvenirs et indiscrétions, pp. 194-208).
Le voilà de nouveau sans logis, privé des quatre mille francs de la Mazarine, n'ayant pour vivre que ses articles et le maigre traitement d'un académicien.
Il ne retourna pas, cependant, à l'hôtel de Rouen, mais chez sa mère, qui avait acheté depuis peu la petite maison de la rue du Montparnasse. Six mois après, il partait pour Liège, où il professa son célèbre cours sur Chateaubriand, et revint, en septembre 1849, se fixer rue du Montparnasse, où l'année suivante, en novembre 1850, sa mère s'éteignait plus qu'octogénaire.
Nous sommes arrivés h la dernière étape, celle sur laquelle les biographes du maître n'ont rien laissé de nouveau à dire. La modestie de cette tranquille demeure ferait sans doute un peu sourire certains de nos écrivains à la mode, qui laissent si complaisamment décrire le faste des moindres recoins de leur logis; du moins, M. Buloz n'avait plus désormais à reprocher au collaborateur d'autrefois l'extrême simplicité de son appartement du passage du Commerce.
La rue du Mont-Parnasse évoque nécessairement la pensée du cimetière voisin, mais les historiens peuvent, s'ils le veulent, ne voir
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dans son nom qu'un souvenir poétique et gracieux. A ce titre, elle était bien choisie pour l'auteur du Tableau de la Poésie française au XVI* siècle. Les vingt ans qu'il y vécut servirent singulièrement à la faire connaître de toute cette catégorie de Parisiens qui trouvent fort spirituel de dédaigner la rive gauche et de gémir lorsqu'il leur faut aller à l'Odéon. C'est pour cela que Sainte-Beuve l'aimait : à distance, on ne saurait se le figurer habitant le faubourg Montmartre, la rue Bréda ou la rue du Temple : il faut certains cadres pour certaines figures.
L'esprit de méthode, de déduction qui présida aux Lundis se ressent peut-être du recueillement de ce coin de quartier, où la mémoire de l'hôte qui l'honora se trouve perpétuée par le nom d'une rue voisine, par un buste érigé dans l'ancienne pépinière du Luxembourg, par un monument au cimetière Montparnasse , par une inscription que la Ville de Paris fit placer sur la maison mortuaire en l'honneur de « Sainte-Beuve, critique et poète, mort dans cette maison le 13 octobre 1869. »
Fernand Bournon.
Sainte-Beuve, — comme sa mère l'appelait dès son enfance en mémoire du père et de l'époux si promptement disparu, — Sainte- Beuve avait neuf ans et trois mois lorsque, durant un séjour de la veuve et de son fils au château de Wierre, M. Eugène de Bonnières traça du petit garçon, le 15 septembre 1814, un portrait au crayon conservé par M. Jules Troubat et reproduit par M. Léon Séché dans le tirage in-8° de son récent ouvrage. C'est Mm* Sainte-Beuve qui a inscrit au verso de ce croquis ces identifications précieuses, puisqu'elles évoquent le nom de ce château de Wierre dont s'est souvenu l'auteur de Volupté et que le dernier descendant de l'artiste amateur est un poète et un romancier de talent.
Dans ce croquis, le front est haut, le sourcil épais, la chevelure roussàtre et l'on y retrouve déjà les signes caractéristiques du médaillon très connu modelé par David d'Angers en 1828. C'est, semble-t-il bien, le seul document iconographique subsistant de cette période (1), malgré la liaison du poète des Rayons jaunes avec Louis Boulanger et quoiqu'il eût certainement rencontré dans le salon de la rue Notre-Dame-de^-Champs Achille et Eugène Devéria, Auguste
(1) Une petite lithographie très rare signée E. L. (Lessore) doit être postérieure de quelques années seulement à ce médaillon maintes fois reproduit dans les divers albums de Vœuvre de David d'Angers et dans V Illustration (8 mars 184.H), lors de la réception de Sainte-Beuve à l'Académie française.
de Chatillon et probablement môme Eugène Delacroix. Il faut reléguer parmi les mythes certain portrait peint par Chenavard et que le modèle n'aurait pas montré volontiers, parce qu'il lui semblait trop « Joseph Delorme » : le seul indice qu'on trouve de ce portrait est une note de la Petite Revue (29 juillet 1865, p. 157), etf j'ai tout lieu de croire que c'est là une de ces mystifications dont l'auteur de cette note (Poulet-Malassis) était coutumier; il ajoutait d'ailleurs, avec raison, que Sainte-Beuve, « loin d'avoir pactisé avec le goût moderne de multiplier son image, n'a jamais aimé à se voir et à se montrer figuré. » Il ne put cependant pas éluder les sollicitations de son confrère de l'Académie des Beaux-Arts, F. Heim, lorsque celui-ci reprit vers 1856 la série des crayons de ses collègues de l'Institut, commencée trente ans auparavant. Celui de Sainte-Beuve, exposé au Salon de 1859, avec soixante-trois autres portraits dont le livret donne le détail, a été depuis offert au Louvre par la veuve du peintre et le lecteur en a sous les yeux une reproduction fidèle : affaissé dans son fauteuil, les mains croisées sur le ventre et tenant un mouchoir, le regard errant, Sainte-Beuve semble avoir été saisi par l'artiste dans une période de malaise et de lassitude (1).
Tout autre est le caractère du portrait en buste peint par M. Demarquay, ancien élève de Charlet, qui consacrait à l'art les rares loisirs que lui laissaient ses fonctions de commissaire aux délégations judiciaires. Ce n'est ni l'académicien, ni le sénateur qu'il a représenté, mais l'homme même, tel que tous ses familiers l'avaient connu et dans le négligé, minutieusement exact, qui lui convenait
(1) Il convient de n'accorder qu'une confiance limitée à trois autres images pour lesquelles Sainte-Beuve n'a certainement pas pose' : un profil gravé sur acier pour la Galerie des Contemporains illustres, de Louis de Loménie (tome IX), un autre petit portrait gravé sur acier, par E. Garey, pour les Contemporains d'Eugène de Mirecourt (42e livraison), et un portrait gravé sur bois, dans une page du Monde illustré (12 novembre 1859), où sont groupés les divers collaborateurs du Moniteur officiel.
mieux que 1 -habit brodé. Sur sa couronne de cheveux drus et roux, est noué un mouchoir blanc (la célèbre calotte de velours ne servait que pour sortir ou pour les réceptions d'apparat). Un tricot jaunâtre sur une chemise blanche à pois, une cravate noire, une robe de chambre brune, tel est le costume, aussi peu officiel que possible, sous lequel M. Demarquay avait cru pouvoir représenter son voisin et ami. Le jury du Salon de 1870 prit, pour prétexte de son refus, cette tenue que le titre de sénateur rendait, paraît-il, inconvenante, et renvoya l'œuvre à son auteur, qui n'eut môme pas le plaisir d'en offrir une reproduction fidèle aux intimes du maître. Photographié par un amateur qui n'obtint que des résultats assez médiocres, le tableau fut confié à un graveur dont Teau-forte, tirée à quelques épreuves d'essai, a tout à fait altéré l'expression souriante et les plis énergiquement rendus du modèle. Ce mot « modèle », n'est point d'ailleurs rigoureusement exact, car Sainte-Beuve ne posa pas plus pour Demarquay que pour Chenillion : la promesse, dix fois renouvelée, d'accorder quelques heures au peintre ne reçut jamais son effet; le mal envahissant et un labeur opiniâtrement poursuivi au milieu de ces tortures prirent ses derniers mois. M. Demarquay a donc travaillé de mémoire, s' aidant des souvenirs de chacun, des siens propres, et de photographies diverses.
A l'époque où il fut repoussé par le jury (avril 1870), les journaux s'emparèrent de l'incident, la plupart sans connaître l'œuvre, et cette ignorance donna lieu à une méprise assez curieuse : Lorédan Larchey (qui avait vu ce tableau) parla, dans une note insérée au Moniteur, du négligé prémédité du costume : « C'était bien là Saintece Beuve, — ajoutait-il, — tel qu'on l'avait pu voir dans son intérieur, en jaquette flottante et en caleçon. » Il n'en fallut pas plus aux feuilles bien informées pour improviser une description absolument fantaisiste où le caleçon ne fut pas oublié et servit même de titre à un-article I Plus d'un lecteur pudibond dut se dire peut-être que le
jury avait, une fois encore, sauvegardé le bon goût et la décence, et M. Demarquay porta la peine d'avoir osé faire pour un ami ce que Chardin avait fait pour lui-même ; mais Chardin n'était pas sénateur (1).
C'est par la même recherche de la vérité que se distingue le petit buste de Jean-Louis Chenillion, tiré à quelques exemplaires et non mis dans le commerce. Cette figurine, exécutée du vivant de Sainte-Beuve, mais sans qu'il ait, à proprement parler, posé pour l'artiste, car il ne lui accordait que de courts moments de séance pendant qu'il révisait les épreuves de la dernière édition de Port- Royal, le représente en buste, vêtu de ce tricot qu'il ne quittait guère, la tête nue, les sourcils épais, la bouche froncée par un sourire moqueur, tel en un mot que le sculpteur Pavait vu maintes fois. Outre un grandissement en bronze, Chenillion a fait depuis un plâtre, exposé au Salon de 1870 et qui n'avait en rien la valeur de cette précieuse étude. Il s'était servi pour ce second travail d'un moulage, pris le jour même de la mort de Sainte-Beuve; ce masque aux paupières fermées, aux cils collés, a la rigidité effrayante de la réalité même.
Les portraits peints par M. Demarquay et par M. Marius Barthalot appartiennent aujourd'hui au musée de Boulogne-sur-Mer ; la bibliothèque de la ville possède un buste en marbre de Mathieu Meusnier exposé, comme le crayon de Heim, au Salon de 1859, et proposé, Tannée suivante, par Sainte-Beuve à ses compatriotes qui eurent le bon goût de l'accepter. Une réplique de ce buste au Salon de 1870 est placée actuellement dans le vestibule du palais de
(1) Signalons, au sujet de ce portrait une première lettre de M. J. Troubat dans la Cloche du 19 décembre 1869, un article du même (après le verdict du jury) dans le Temps du 10 avril 1870, et une autre lettre, écrite ab irato pour le même motif et insérée dans Y Argus Soissonnais, du 12 mai 1870. Renvoyons aussi aux Souvenirs et Indiscrétions, p. 316.
l'Institut conduisant à la bibliothèque et aux salles de délibérations.
Deux autres bustes de Sainte-Beuve ont été depuis érigés en plein air : l'un, dû à M. Denys Puech, se dresse à l'extrémité du jardin du Luxembourg* donnant sur la rue d'Assas; l'autre, dont M. José de Charmoy est l'auteur, surmonte la modeste tombe du critique au cimetière Montparnasse. M. Puech et M. de Charmoy se sont visiblement et volontairement inspirés du premier buste de Chenillion; M. E. Vernier, qui Ta eu, lui aussi, sous les yeux pour le médaillon destiné à la maison natale de Boulogne-sur-Mer, s'en est servi avec plus de discrétion et en donnant volontiers la préférence aux autres documents ad civum qui nous sont parvenus.
Lors d'un court séjour de Sainte-Beuve à Aix-en-Savoie, en 1859, M. de Solms fît, d'après lui, une photographie où il est représenté assis sur un banc de jardin, contre un mur couvert de lierre. Les amis de la maison eurent eux-mêmes quelque peine h se procurer cette image, que chacun s'accordait à trouver parlante. Jules Levallois, ayant écrit pour en obtenir une, reçut une réponse dont voici la partie essentielle :
« ... Je n'ai eu primitivement qu'un seul de ces marmousets, « faits en Savoie par M. de Solms; mais Mathieu Meusnier, la « voyant un jour chez moi, a demandé à faire photographier « l'unique exemplaire, et cette photographie de seconde main, ces « dames l'ont accaparée et distribuée, il n'en restait plus qu'une « épreuve l'autre jour. Oui, mais on a la plaque et on en fera faire « une pour vous tout exprès... »
La promesse, cette fois, fut tenue : « C'est bien lui dans un de « ses meilleurs moments, dans une de ses heures trop rares de « douce sérénité, quand, par exemple, il descendait au jardin vers « quatre heures de l'après-midi, après avoir lu un chant d'Homère, « et qu'il oubliait les contrariétés et les souffrances du présent pour
« songer à cette antiquité qu'il n'a jamais cessé d'aimer, qu'il com- (i prenait et sentait à merveille. » (1)
Une autre photographie, celle de M. Pierson, a servi à M. Bornemann pour la lithographie qui accompagne la notice de George Bell dans le Panthéon du XIXe siècle de M. V. Frond. Sainte-Beuve se montra très satisfait de la notice et du portrait ; c'est également à celui-là que M. Jules Troubat donne la préférence. L'Illustration, dans son numéro du 30 décembre 1865, a joint à un article de M. Jules Claretie un grand portrait en pied, dessiné par M. Mouilleron, gravé par M. J. Robert, d'après la photographie exécutée spécialement pour le journal par Bertall : Sainte-Beuve, debout, la main gauche appuyée sur une table chargée de papiers et de volumes, le pouce droit dans la poche du pantalon, est vu de face. Un autre portrait-carte, sortant des mêmes ateliers, le montre assis dans un grand fauteuil, tête nue et vêtu d'une ample redingote (2). Deux autres portraits sur bois parurent le même jour — 23 octobre 1869 — dans le Monde illustré, et dans Y Univers illustré ; dans le premier, il est vu de face, en buste, la calotte de velours sur l'oreille gauche (dessin de Bocourt, gravure de Sotain d'après la photographie de Bertall); dans le second, il est assis, profil à gauche, la calotte sur la tête (dessin de H. Rousseau, gravure de Méaulle, d'après la photographie de Pierson).
Un très bon portrait sur papier teinté, dessiné par M. A. Gilbert, gravé par J. Robert (en buste, calotte de velours) est joint à la 9e livraison de Nos contemporains (1869-1871, gr. in-8°) par Ferragus
(1) Sainte-Beuve, par J. Levallois (Didier, 1873, in-18h p. 189-190.
(2) La lithographie de Bornemann a été réduite dans la nouvelle édition de l'Histoire de la Bibliothèque Mazarine de M. A. Franklin (p. 306) ; la seconde photographie de Bertall a servi de modèle pour un portrait au burin édité par la librairie Garnier frères.
(Louis Ulbach). Il a été reproduit sur papier blanc dans les Grands poètes français de M. Alph. Pages (1873, gr. in~8°).
Enfin, dans une publication que la déclaration de la guerre empêcha de paraître et dont il ne subsiste qu'un introuvable numéro spécimen (la Correspondance illustrée), M. Bracquemond a dessiné et gravé sur bois une tête de Sainte-Beuve, vu de trois quarts, insérée à mi-page d'un article de Jules Levallois, repris plus tard dans son excellent petit livre.
Il n'existe que de rares caricatures de Sainte-Beuve. Sa vie studieuse et retirée, le silence forcé de la presse en 1855, lors des tempêtes soulevées [par son cours de poésie latine au Collège de France, la popularité que lui avait faite dix ans plus tard sa courageuse attitude au Sénat, ne permettaient guère ces travestissements toujours faciles des traits ou du caractère d'un homme célèbre. A proprement parler les seules charges que l'on connaisse datent précisément de la dernière période et ne méritent qu'une brève mention; ce sont celles de Pescheux dans le Bouffon (3 mai 1867), de P. Bernay dans le Hanneton (3 octobre 1867), de Montbard dans le Masque (H juillet 1868) ; toutefois une d'elles doit être citée à part : André Gill avait dessiné pour F Éclipse (3 mai 1868), au lendemain du mémorable dîner du Vendredi-Saint, un M. Sainte-Beuve libre-mangeur dont la vente fut interdite. Debout sur le toit d'une maison, le critique soulève d'une main le chapelet de boudins pendu à son cou et tient de l'autre un jambon; il a le tablier blanc, les bas bleus, les sabots d'un charcutier. Au-dessus de sa tête, voltige une bassinoire ailée, — allusion alors transparente, aujourd'hui plus obscure, au faciès grêlé de Louis Veuillot. « J'aurais bien du regret, écrivait le « maître à M. Ernest d'Hervilly, si j'étais pour quelque chose dans « ce refus d'autorisation. Je ne suis pas assez sot pour ne pas sentir « un ami sous cette gaie licence rabelaisienne où s'est joué un vigou- « reux crayon. »
Un album publié par Poulet-Malassis sous le titre de Sept dessins de gens de lettres (P. Rouquette, 1874, in-folio) a fait connaître aux curieux un dessin improvisé par Charles Asselineau, après une soirée passée, dans la société même de Sainte-Beuve, à rire des contemporains. Les fameux vers :
Pour trois ans seulement, oh! que je puisse avoir Sur ma table un lait pur, dans mon lit un œil noir!
ont été commentés de la façon la plus gaie par Asselineau; le dessin original existe encore et l'exactitude du fac-similé exécuté par Aglaus Bouvenne ne laisse rien à désirer.
Un autre portrait, où la fantaisie serre de très près la réalité, est celui qu'Eugène Giraud dessina pour la curieuse série de charges des familiers de la princesse Mafhilde, dont un legs de celle-ci a enrichi le cabinet des Estampes.
Deux autres indications pourront compléter ce modeste essai iconographique : M. Trimolet fils a gravé à l'eau-forte une vue de la maison de la rue Montparnasse (prise du petit jardin), publiée jadis par l'éditeur Cadart, et fait de la chambre mortuaire un dessin à la mine de plomb qui appartient à M. Jules Troubat.
Maurice Tourneux.
Fils unique et posthume d'un lettré dont il a, dans des vers souvent cités, évoqué les prédilections et les habitudes que plus tard on a pu noter presque toutes chez lui-même, Sainte-Beuve fut de très bonne heure mis en possession par sa mère de la petite collection paternelle composée surtout de classiques latins et français et il la conserva toute sa vie. Il en fut de môme pour les livres de prix décernés à l'élève de l'institution Blériot, de Boulogne-sur-Mer, au lauréat du collège Charlemagne et du concours général à Paris; mais, à proprement parler, la formation de sa bibliothèque ne commence que lorsqu'il entreprit le Tableau de la poésie française au XVI* siècle dont l'Académie française avait tracé le programme. Tout en usant, j'imagine, des richesses, alors assez mal connues, de la Bibliothèque Boyale ou de l'Arsenal, il constitua, très probablement à peu de frais, une collection spéciale dont les éléments traînaient, un peu partout : les poètes de la Pléiade voisinaient dans les échoppes de l'ancienne place du Carrousel et dans les boîtes des bouquinistes du quai avec les livres à vignettes du x^ia0 siècle, les exemplaires armoriés des grands seigneurs et amateurs de jadis, et les catalogues de ventes de tableaux et d'objets d'art dont personne ne soupçonnait encore l'intérêt.
Sainte-Beuve, peu difficile d'ailleurs, surtout à celte époque, sur la « condition » matérielle de ses instruments de travail, put ainsi
tenir h portée de sa main les œuvres de Ronsard, de Du Bellay, de Baïf, de Rémi Belleau, de Tahureau, d'Amadis Jamyn, de Philippe Desportes et de tant d'autres rimeurs que Ton trouve décrits dans le catalogue de sa vente posthume. Un seul de ces volumes n'y figure point et pour cause : c'est le fameux exemplaire des Œuvres de Pierre de Ronsard, prince des poètes français (Paris, Nicolas Buon, 1609, in-folio), portrait sur bois et titre gravé par Léonard Gaultier, relié en vélin aux armes de Lojuis Habert de Montmor, l'un des premiers membres de l'Académie française, et offert par Sainte-Beuve à Victor Hugo en ces termes : « Au plus grand inventeur lyrique que la poésie française ait eu depuis Ronsard, le très humble commentateur de Ronsard, S.-B. » Les vastes marges de ce volume avaient servi d 'album amicorum aux familiers du maître et au maître luimême. Compris dans la vente « pour cause de départ », effectuée en 1852 au domicile du poète exilé, cet exemplaire y fut acheté pour le compte de M. Charles Giraud qui s'en défit d'ailleurs trois ans plus tard (n° 1260 de son catalogue), Maxime Du Camp en fit hommage à Mmo Benjamin Delessert et il demeura entre les mains de celle-ci jusqu'au jour où il prit le chemin d'une bibliothèque h bon droit fameuse, formée hors de France par l'homme le mieux informé sur notre littérature contemporaine.
Sainte-Beuve n'était nullement encore détaché du « tronc romantique » lorsqu'il adressait à son ami P. L. (Paul Lacroix) une épître dont l'enjouement contraste, il faut le reconnaître, avec la note habituelle des autres poésies de Joseph Delorme. Déjà s'y décèlent quelques-unes des curiosités multiples qui, jusqu'aux derniers jours, alimentèrent et renouvelèrent « l'esprit le plus rompu à toutes les métamorphoses », ainsi qu'il l'a dit de lui-même.
Saurlovous pas, de grâce.
En quel recoin et parmi quel fatras
Grar. Impr. \Jbr Dû.l6j
SAINTE-BEUVE A i/ÂGE DE 52 ANS. — DESSIN DE IIEIM. j '
Et tout un soir je lorgne un maroquin.
Vers ce temps-là Von me voit au jardin, Un doigt dans Pope, Addison ou Fontane, Quitter vingt fois et reprendre soudain, Comme en buvant un sorbet la sultane; Chaulieu m'endort à l'ombre d'un platane, Vite, au réveil, je relis le Mondain, Je relis tout, et bouquets à Climène, Et Corilas entretenant Iemène, Et /'Aminta chantant son inhumaine, Mais la Chartreuse est surtout à mon gré; Et mieux refait, la troisième semaine, Je puis aller jusqu'à Goldsmith et Gray.
Dix ans plus tard, à la suite de crises intimes, aujourd'hui divulguées sans pitié, il avait aiguillé cet esprit toujours en éveil vers une autre direction : c'est Port-Royal qu'il étudiait dans ses origines, dans la doctrine de ses solitaires, dans le génie des deux grands écrivains qui en sont la gloire, et il lui fallut s'entourer de tous les écrits émanés des adeptes ou des adversaires de la secte. De là une nouvelle collection, moins attrayante à coup sûr que celle de la Pléiade, mais précieuse à d'autres égards et rapidement accrue par des dons ou des trouvailles. Elle le suivit à Lausanne et revint à Paris dans la petite maison de la rue Montparnasse appartenant alors à Mme Sainte-Beuve qui, ne sachant où loger tant de bouquins, avait eu l'ingénieuse idée d'en remplir par paquets égaux le cadre • d'un lit inoccupé et de les dissimuler sous une couverture habilement drapée. Cet envahissement suggéra peut-être à Sainte-Beuve la pensée amère qu'on peut lire parmi celles qui terminent aujourd'hui le tome V des Portraits Contemporains: a A un certain âge de la vie, si notre maison ne se peuple point d'enfants, elle se remplit de manies et de vices. »
Manie, soit, mais il en est (et il en connut) de moins innocentes que de sacrifier au goût des beaux livres et de faire parfois des acquisitions un peu onéreuses pour sa bourse, alors encore mal garnie, telles qu'un Alain Ghartier (1529) provenant de Richard Heber, un Clément Marot de 1545 dans une reliure à la Duseuil, un La Fresnaye Vauquelin (1612) portant l'ex-libris de Pixérécourt et de Nodier, un recueil de pièces (1620-1627) sur Théophile de Viaud colligées par Aimé Martin et tant d'autres raretés dont le détail m'entraînerait trop loin.
« Il n'a jamais de chaussettes 1 » disait un jour Mme Sainte-Beuve, en parlant de son fils, à Mme Desbordes- Valmore et elle n'eut quelque tranquillité à son sujet qu'après sa nomination de conservateur à la Bibliothèque Mazarine et son élection à l'Académie française. Ce fut pour lui cependant l'âge du « dernier rêve » et de ses dernières illusions sur la possibilité d'une union régulière qui faillit en effet se consommer.
On sait par suite de quel futile incident, odieusement travesti, Sainte-Beuve crut devoir donner sa démission à la Mazarine et comment il s'exila volontairement de nouveau, cette fois en Belgique. Il n'avait emporté à Liège que le petit nombre de livres qui lui étaient nécessaires pour son cours sur Chateaubriand et son groupe littéraire ; puis, quand la malveillance l'eut forcé à résigner ses nouvelles fonctions, il trouva enfin, grâce aux conditions successivement stipulées par le docteur Véron pour sa première collaboration au Constitutionnel (1849-1852), la sécurité matérielle qui l'avait jusque-là toujours fui ; il ne l'obtenait, il est vrai, qu'au prix d'un labeur incessant et pour lequel il avait fréquemment recours à la Bibliothèque nationale et aux autres dépôts publics et privés. En même temps, il poursuivait la rédaction définitive des cours de l'Université de Liège et la refonte du premier texte de Port-Royal. C'est pour mieux parfaire le premier de ces livres qu'il acquit à
l'amiable du libraire Potier ÏEssai sur les révolutions anciennes et modernes considérées dans leur rapport avec la Révolution française, couvert de notes par Chateaubriand et qui, des mains d'Augustin Soulié, à qui l'auteur l'avait donné, ne se souvenant plus de cette particularité, était passé dans les cabinets d'Aimé Martin et de Léon Tripier.
Vingt années durant, de 1849 à 1869, Sainte-Beuve fut sur la brèche, rie s'accordant que de rares répits, renonçant au monde où il ne faisait plus que de courtes apparitions et aux voyages qui n'avaient jamais eu beaucoup d'attraits pour. lui. « Je descends au fond d'un puits chaque mardi matin, écrivait-il à Mathurin de Lescure le 30 avril 1864, pour n'en ressortir que le vendredi soir, je ne sais à quelle heure », avouant, dans la même lettre, « qu'il faisait chaque semaine un tour de force et qu'en s'y amusant parfois luimême tout le premier, il courait risque un beau jour de s'y casser un nerf ».
Gomme il ne s'astreignait, dans ses causeries, à aucun ordre méthodique ou chronologique et qu'il apportait même, semble-t-il, une sorte de coquetterie à traiter, d'une semaine à l'autre, les sujets les plus disparates, il voyait affluer chez lui des livres de toute nature et de toute valeur. Ceux qui pouvaient servir à ses études étaient mis à part et aussitôt annotés, les autres attendaient le « convoi », c'était son mot, où il se proposait de les faire figurer. Tous sollicitaient et le plus souvent obtenaient un remerciement comme en témoigne abondamment sa correspondance imprimée, et ses remerciements n'avaient jamais la banalité ou la grandiloquence de ceux de Victor Hugo.
Sainte-Beuve trouvait toujours le loisir de lire ou tout, au moins, de feuilleter le livre ou la brochure qu'on lui offrait et si plus d'un de ces volumes ne porte que sa signature, d'autres, et fort nombreux, renferment une note tracée à l'encre ou au crayon d'où se dégage
BUSTE DE SAINTE-BEUVE, PAR MATHIEU MEUSNIER (BIBLIOTHÈQUE DE boulogne-sur-.mer).
tantôt un jugement sommaire, tantôt comme l'embryon d'un article futur qui n'est pas toujours venu à terme. J'ai sous les yeux un exemplaire du Théâtre de Tirso de Molina, traduit pour la première fois par Alphonse Royer (Michel Lévy, 1863, in-12) et qui, outre un envoi du traducteur au faux titre, porte les notes et remarques suivantes jetées aux deux côtés du filet maigre de la couverture :
Molina.
Molière.
Mozart.
Byron.
Mérimée.
Musset.
Il en est de Don Juan comme de Psyché : ce sont des types faits après coup et qui deviennent autres qu'ils n'étaient d'abord; c'est comme l'églogue de Virgile à Pollion qu'on détourne de son sens (voir Rossignol) et qu'on fait chrétienne bon gré mal gré.
Sur Don Juan. Ce qu'est devenu le type. Molière Va transformé. «Le Don Juan espagnol est bon catholique au milieu de ses désordres, et il ne demande que le temps de se confesser à la statue de pierre dont la main le... [un mot illisible] et l'enlèvera. Molière a fait de ce débauché inconséquent l'incrédule hardi et l'impudent hypocrite qui vivra toujours (1). »
Voici encore sur le titre poème des Idées et sensations d'Edmond et Jules de Concourt un jugement qui se retrouve presque textuellement à la fin de l'article qu'il a consacré aux deux frères :
Ce sont des modernes, de purs modernes, deux hérétiques en littérature, des plus distingués et des plus aimables.
(1) Les mots « Le don Juan espagnol... » jusqu'à la fin du paragraphe sont placés entre guillemets par Sainte-Beuve. J'ignore à quel écrivain il les empruntait, mais il est curieux de rapprocher ce qu'il dit ici de la transformation des types d'une page des Nouveaux Lundis (t. V, p. 307) à la fin d'un article sur Don Carlos et Philippe IL
Après les annotations (i), ce que la partie moderne de la bibliothèque de Sainte-Beuve offrait de plus curieux, c'étaient les dédicaces. Moins nombreuses qu'on ne serait tenté de le supposer, sur les éditions originales de la période romantique, elles étaient plus fréquentes sur les livres de date récente et il y en avait de fort typiques, comme celle de Barbey d'Aurevilly sur la plaquette (sans titre) de ses poésies imprimées à Caen en 1854 à trente-six exemplaires.
Au grand poète qui a écrit Joseph Delorme A monsieur Sainte-Beuve
Que le critique se détourne avec indulgence et que le poète généreux comme le génie me donne l'hospitalité.
Jules Barbey d'Aurevilly.
Sur un exemplaire du Voyage en Russie, Théophile Gautier se déclare le « dévoué neveu » de « l'oncle Beuve », et les Goncourt, qui depuis..., lui adressaient, en se donnant pour « ses très humbles amis », la troisième édition de Y Histoire de la Société française pendant la Révolution et sous le Directoire, tandis qu'Ernest Feydeau se flattait modestement qu'un de ses romans pourrait opérer un miracle : « Mon cher Sainte-Beuve, écrivait-il sur le faux titre de la Comtesse de Châlis (1868, in-12), je ne croirai pas avoir perdu mon temps si la lecture de ce livre vous fait oublier vos souffrances. »
Beaucoup de ces exemplaires, qu'ils provinssent des auteurs ou des libraires, étaient tirés sur papier de luxe, tels, par exemple, que
(1) M. A. Guillois a très ingénieusement présenté aux lecteurs du Bulletin du bibliophile (mars 1902) les notes relevées sur un exemplaire de la première édition d'André Chénier (1819), provenant de Sainte-Beuve.
les Mémoires de Saint-Simon (édition Chéruel), ou la Correspondance de Béranger, publiée par Boileau ; et comme ces raffinements de bibliophile n'étaient alors goûtés que d'une élite, ces exemplaires, intacts dans leur brochage original (car Sainte-Beuve ne faisait point relier), n'en étaient que plus désirables.
M. Léon Séché a le premier fait connaître les négociations concurrentes tentées auprès de M. Jules Troubat au sujet de la bibliothèque du maître qui constituait, pour employer le style notarial. Tune des « forces » de sa succession; M. Jacques Adert, directeur du Journal de Genève, se proposait de trier parmi les livres ceux qui seraient à sa convenance propre et de revendre le surplus; le général Méredith Bead avait sans doute l'intention de faire à une des bibliothèques des Etats-Unis un de ces cadeaux princiers comme elles sont accoutumées à en recevoir. M. Adert estimait à 30,000 francs la valeur totale de la bibliothèque; mais, guidé et conseillé par le libraire Laurent Potier, M. Jules Troubat tint bon et un catalogue fut rédigé en vue d'une vente publique comportant deux parties.
Le premier de ces catalogues était précédé d'une étude d'Edmond Schérer, insérée d'abord dans le Temps du 15 février 1870 et réimprimée dans ses Etudes sur la littérature contemporaine (1). Schérer avait apporté beaucoup de soin à cette tâche assez nouvelle pour lui et mis habilement en lumière la plupart des curiosités que renfermait la bibliothèque de son ami ; à défaut des originaux dispersés par les enchères et dont bien peu ont reparu depuis, on a sous la main, grâce à lui et aussi à M. Léon Séché qui les a presque toutes reprises à son tour, les notes les plus importantes inscrites par Sainte-Beuve sur ses livres mêmes ou sur des feuilles volantes
(1) Trois paragraphes de cet article relatifs au Dr Véron, aux poésies de Barbey d'Aurevilly et à une bévue oratoire de M. Rouher avaient été supprimés dans la réimpression servant de préface au catalogue, mais Schérer les avait rétablis dans la quatrième série de ses Études (1874).
h propos d'Homère, d'Horace, de Ronsard, de Pascal, de La Rochefoucauld, de La Bruyère, de Boileau. de Fénekm, ainsi que des eitatation* empruntée* h un volume inachevé et détruit de Fon tares et à V Ennui nur le* révolution* de Chateaubriand.
La première vente eut lieu à la salle Silvestre, du 21 au 20 mars 1870; les enchères furent brillantes et dépassèrent de beaucoup les prévisions de l'expert. Le Vauquelin de la Fresnaye, qu'il cotait 1,000 francs, atteignit 3,105 francs, et les prix de toute cette portion de la bibliothèque se soutinrent en proportion : on en trouvera d'ailleurs dans le Bulletin du bibliophile de 1870 (pp. 226-228) une liste h peu près complète, ainsi que celle des livres modernes les plus importants, et le total dépassa 41,000 francs.
La seconde vente, composée d'ouvrages de travail en divers genres, occupa cinq vacations, du 23 au 28 mars 1870, et malgré les préoccupations politiques aiguës du moment, les 805 numéros qu'elle comportait réalisèrent le chiffre global de 5,000 francs.
Cependant les chambres et les resserres de la petite maison de la rue du Montparnasse n'étaient pas encore vidées. A aucune époque de sa vie, semble-t-il, Sainte-Beuve ne s'était défait des livres qu'on lui adressait de toutes parts. M. Jules Troubat, ne pouvant conserver ce résidu, le fit vendre en lots, au lendemain de la Commune (20 juin 1871) à la salle Silvestre, par M. Adolphe Labitte; un prospectus sur un feuillet grand in-8° est le seul vestige subsistant de cette vente hfttive et généralement ignorée.
Les l: braire» qui y assistaient n'eurent pas à regretter de s'être* dérangés, car les exemplaires annotés par Sainte-Beuve, les dédicaces et les lettres jointes aux œuvres de Dumas fils, de George Sand, de Champfleury, de Ch. Monselet, de Feydeau, se vendaient h raison de douze ou quinze volumes à la fois et le produit de cette unique vacation fut de 2,114 francs.
Restait la collection spéciale sur Port-Royal et le jansénisme,
formant plus de quatre cents numéros; après divers pourparlers, elle fut acquise pour 3,000 francs par M. le baron de Schickler, qui en fit don à la bibliothèque de la Société de l'histoire du protestantisme français où elle est soigneusement inventoriée et conservée.
Sainte-Beuve avait promis à Taschereau de léguer à la Bibliothèque le recueil des lettres de Chapelain jadis acquis par lui du libraire J.-A. Toulouse et auquel manquait un volume perdu ou égaré depuis le temps où l'abbé Goujet avait tenu entre ses mains et signalé cette collection. Bien que ce legs ne fût pas spécifié dans le testament qu'il avait à faire exécuter, M. Troubat n'hésita point à remplir la volonté du maître et les volumes déposés par lui au département des manuscrits (cotés aujourd'hui fr. nouv. acq. 1885-1890) servirent de base à la publication des Lettres de Jean Chapelain, éditées par Ph. Tamizey de Larroque dans la collection dçs Documents inédits.
Plus de trente ans se sont écoulés depuis lors et les livres de Sainte-Beuve jetés ainsi dans la circulation ont presque tous de nouveau changé de mains. Il va sans dire qu'il ne saurait être question ici de rechercher la trace de chacun d'eux; cependant il peut n'être pas inutile de signaler au moins quelques-uns de ceux qu'on a vu passer dans des catalogues notables : par exemple, dans la vente de M. Jacques Adert (1887), sous le n°620, l'édition originale des Tragiques d' Agrippa d'Aubigné (1616) qui avait, entre temps, appartenu à M. H. Bordes, et sous le n° 1353, les Poetœ minores grœci, édités par Thomas Gaisford (Oxoniee, e typographœo Clarendoniano, 1814- 1820, 4 tomes en 3 volumes in-8° reliés en parchemin) ; dans la vente Philippe Burty (1891), le Régnier annoté par Brossette (réimp. de 1829), exemplaire couvert de notes au crayon et à l'encre, dont Sainte-Beuve se servait pour son cours de l'École normale; 1 édition de 1838 du Tableau historique et critique de la poésie française au
XVr siècle, chargé d'additions et de corrections, et aussi un exemplaire d'épreuves de Volupté (1834).
Toutes incomplètes et hâtives qu'elles soient, les indications groupées au cours de cet article montreront, je l'espère, que les outils et les témoins du plus prodigieux labeur critique de notre xix* siècle méritent de figurer avec honneur, et au même titre que les épaves des bibliothèques de Montaigne, de Racine, de Montesquieu, de Voltaire, parmi les livres véritablement précieux dont un délicat, digne de ce nom, a le droit de s'enorgueillir.
Maurice Tourneux.