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CÉRÉMONIE DD CENTENAIRE DE SAINTE-BEOVE

Messieurs,

Il serait facile d'être souverainement injuste envers l'homme éminent dont nous célébrons aujourd'hui le premier centenaire, et il ne faudrait pour cela que lui appliquer à lui-même les procédés opératoires dont il usa si librement à l'égard de ses contemporains. Oui, en vérité, si l'on demandait à l'histoire et aux circonstances de sa vie privée la signification de l'œuvre de Sainte-Beuve, on commencerait par tracer de l'auteur des Portraits littéraires et des Causeries du Lundi le portrait le plus malveillant, pour ne pas dire une espèce de caricature, mais on serait étonné de voir que cette investigation minutieuse, indiscrète et quelque peu perfide ne jetterait aucune lumière ni sur les origines, ni sur la formation du développement, ni enfin sur le caractère et la nature de son talent. C'est ce que j'exprimerai d'une autre manière en disant que, de quelque façon que Sainte-Beuve ait vécu, ce qui fait l'intérêt, l'importance, la valeur historique et littéraire de son œuvre, c'est qu'on peut la détacher de sa vie. Ou plutôt encore, et si peut-être une

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partie de son œuvre, — les Pensées de Joseph Delorme, son Livre (T Amour, ses Consolations, ses Pensées <£août, — ne saurait s'expliquer que par les circonstances de sa vie, c'est donc ce qui fait la médiocrité de ses poésies, et il ne se survit, il n'est lui-même, il n'est l'homme dont nous admirons le talent et dont nous respectons la mémoire que dans son œuvre critique, dans ses Portraits^ dans son Port-Royal, dans ses Lundis, où sans doute on le retrouve, mais où les défauts de son caractère sont masqués, effacés et finalement comme anéantis par le désintéressement de sa curiosité, l'abondance de son information, la pénétration de son intelligence, la fermeté de son jugement et la hauteur de son impartialité. Vous me permettrez, Messieurs, dans une occasion comme celle qui nous réunit, de ne m'attacher qu'à l'œuvre critique de votre illustre compatriote et de me dire assez heureux si je pouvais, dans les bornes d'un seul et bref discours, sans y mêler d'anecdotes suspectes ni d'histoires de femmes, en caractériser nettement la diversité, l'ampleur et l'originalité.

Qu'était-ce, en effet, Messieurs, que la critique avant Sainte- Beuve? et quel rang tenaient dans l'histoire de notre littérature ceux qui s'y étaient exercés? C'est ce que peut suffire à vous rappeler la mince réputation des Marmontel, des La Harpe et des Ginguené. Boileau seul faisait exception "comme ayant écrit en vers. Mais, d'une manière générale, au xvne et au xvm' siècle, on n?estimait guère la valeur d'un « critique » au-dessus de celle d'un ce grammairien », et on reconnaissait seulement que le second ayant moins de moyens de nuire, on devait au premier plus de ménagement. Ne vous étonnez pas, Messieurs, de ces paroles! Beaucoup de grandes choses ont eu de petits, et, l'oserai-je dire? de fâcheux commencements. L'émulation littéraire, voisine ou germaine de

DISCOURS DE M. F. BRUNETIÈRE

l'envie, n'a pas moins contribué que la délicatesse du goût à la naissance de la critique moderne, et de cette origine un peu basse je ne répondrais pas qu'on ne pût trouver dans l'œuvre même de Sainte-Beuve plus de traces que l'on ne le voudrait. C'est sans doute aussi pour cette raison d'origine que la critique professionnelle, en France, n'avait longtemps été , comme dans les Satires de Boileau lui-même, que l'art de mettre en lumière les défauts des œuvres des autres, de les analyser'de manière à les « disqualifier », et de se faire, tant en prose qu'en vers, aux dépens du talent ou du génie même, une réputation d'esprit et de malignité. Voltaire, sans être un professionnel, avait excellé dans ce genre de critique. Et depuis lors, Messieurs, au lendemain de la Révolution, M"6 de Staël et Chateaubriand, Tune dans son livre de la Littérature et l'autre dans son Génie du Christianisme, avaient conçu l'idée, et déjà donné des exemples d'une critique plus généreuse, plus large, plus impartiale, moins soucieuse de caractériser et de railler les défauts, que déjà d'expliquer et de définir les beautés des œuvres. Villemain, dans sa chaire de Sorbonne, avait fait quelque chose de plus. 11 avait traité la littérature du xvme siècle en historien des idées, et particulièrement des idées politiques autant qu'en « critique » proprement dit. Mais l'ancienne critique n'en avait pas moins continué de régner, et, tout considéré, c'est bien encore d'elle que relèvent les premiers Essais de Sainte-Beuve.

11 est vrai que dès lors, dans les dernières années de la Restauration, le romantisme avait commencé de se poser en adversaire du classicisme, et de là n'allait pas tarder à résulter un premier renouvellement de la critique. Tandis qu'en effet l'ancienne critique se réclamait toujours des règles et mettait même ses malices à l'abri des « principes », la critique romantique allait favoriser cette

émancipation du Moi qui est, en un certain sens, tout le romantisme, et, ainsi, sur les débris des règles, établir en quelque sorte, la souveraineté de l'individu. Ce qu'il y a d'intéressant dans une œuvre d'art, même classique, — dans une tragédie d^ Racine ou dans une Oraison funèbre de Bossuet, — la critique romantique allait s'efforcer de montrer que ce n'est pas l'œuvre elle-même, Andromaque ou YOraison funèbre de Madame, duchesse d'Orléans, ni Madame en sa personne, et moins encore Andromaque ou Pyrrhus, ni même, et en eux-mêmes, les caractères de l'éloquence de Bossuet ou ceux de la poésie de Racine, mais, à vrai dire et uniquement, le poète ou l'orateur, et l'homme derrière eux : Jean Racine ou Jacques-Bénigne Bossuet. Une œuvre d'art est d'abord la manifestation, ou pour ainsi parler, la « représentation » de son auteur. 11 s'y traduit et s'y trahit. 11 s'y expose et il s'y révèle. L'a-t-il d'ailleurs voulu? C'est une autre question, qui ne nous regarde pas. Mais en attendant, nous le prenons, nous, critiques, tel qu'il s'est livré. Le voilà devant nous, avec ses défauts et ses qualités, qui ne relèvent pas seulement de la littérature; avec sa manière, à lui, de sentir et de penser, sa conception de l'homme et de la vie; avec encore tout ce que nous ne saurions jamais renier de nos origines ou de notre éducation, ni secouer de l'influence de notre temps ou de notre milieu, avec ses goûts et ses manies, son tempérament et ses habitudes, ses croyances et ses préjugés, ses haines et ses amitiés, ses attitudes et ses gestes ! Dégager tout cela de l'analyse de son œuvre, telle sera désormais la fonction de la critique. La critique fera des Portraits, portraits en buste ou portraits en pied, portraits d'apparat ou portraits familiers, portraits peints ou portraits gravés, et les Œuvres du poète ou du romancier ne serviront que de documents à l'appui de la ressemblance et de la fidélité de ces Portraits.

DISCOURS DE M. F. BKUNETIERE vu

Et, en effet, Messieurs, vous le savez, de 1828 à 18.37, pendant huit ou dix ans, c'est ce que Sainte-Beuve a fait. Il a fait des Portraits et des indiscrétions. Et ses indiscrétions ont passé plus d'une fois, et par malheur pour lui, la mesure permise. 11 a manqué quelquefois de tact et quelquefois surtout de générosité. Mais, par tous ces moyens, et sans en excepter l'indiscrétion, il n'en a pas moins fait entrer dans cette chose morte qu'était la critique classique un principe de rénovation et de vie.

Ce que cette manière d'entendre la critique est devenue entre ses mains, vous le savez, Messieurs, et il paraît plus que superflu de le dire. Elle est même, pour beaucoup de gens, toute la critique de Sainte-Beuve, et la raison bien simple en est que dans aucune autre direction que sa critique ait prise, on ne l'a lui-même plus imité. Pour beaucoup de gens, la grande originalité de Sainte- Beuve est d'avoir transformé la critique d'une sèche analyse des « œuvres » en une vivante biographie des hommes, et, de nos jours, pour beaucoup de gens, pour trop de gens, une étude sur Molière ou sur Victor Hugo n'est qu'une étude sur les circonstances de leur vie mieux connue. Il n'est plus question de juger, d'apprécier, d'expliquer ou de discuter les œuvres, Tartuffe et le Misanthrope, les Contemplations et la Légende des Siècles, mais de rechercher à quelle occasion, dans quelles circonstances et avec qui Armande Béjart a trompé Molière ou de préciser, avec des dates et avec des lettres, la nature des relations de Victor Hugo et de la princesse Negroni. Et certes, je ne nie pas l'intérêt de cette sorte de renseignements, mais Sainte-Beuve était trop avisé pour ne pas s'apercevoir promptement que si l'on en abusait, l'objet même de la critique y périrait. Les grands écrivains ne nous intéressent qu'en fonction de leur œuvre, je veux dire à cause qu'ils en sont les

auteurs, et la preuve, c'est que nous ne sommes très curieux ni de la vie de Lefèvre-Deumier ni de celle de Boulay-Paty . Avant donc de parler des hommes, il faut s'assurer de la valeur de leur œuvre ! Psychologie, physiologie, pathologie, toutes ces choses qui ont leur intérêt ne viennent pourtant qu'ensuite. C'est ce que Sainte- Beuve a su parfaitement, et, si je ne me trompe, c'est. Messieurs, ce que Ton voit bien dans les écrits de sa seconde manière, dont le chef-d'œuvre est son Port-Royal.

11 n'a pas moins bien vu, sans toutefois le dire avec assez de franchise et de netteté, ce que la critique biographique a de fallacieux ou de décevant. C'est qu'en vérité, quelque sens que l'on donne au mot célèbre de Buffon, il n'est pas vrai. Messieurs, que € le style soit l'homme », ou, du moins, si vous l'aimez mieux, le mot est juste quelquefois, et quelquefois, ou même souvent, il ne l'est pas. Les exemples en abonderaient. Je ne crois pas qu'il y ait, dans toute l'histoire de notre littérature, de tempérament mieux équilibré, ni d'esprit plus maitre de soi, ni de conduite plus prudente et plus avisée que celle de Rabelais? Dites-moi, Messieurs, si c'est l'idée que donne de lui le « style » de son Pantagruel et de son Gargantua? On bien encore, pour ne rien dire de ses autres qualités, connaissez- vous un style plus décisif, je dirais volontiers plus € décisionnaire », plus tranchant, plus autoritaire que celui de Bossuet? Et cependant la douceur de l'homme, qui est quelquefois allée jusqu'à la faiblesse, nous est attestée par le témoignage de tous ses contemporains. Vous savez qu'on en peut dire autant de l'illustre auteur des Soirées de Saint-Pe'tersbourg. Les pages célèbres sur le « bourreau » et sur la « guerre » — que je ne puis d'ailleurs m'empêcher de trouver un peu déclamatoires, — sont du plus aimable, du plus affectueux et du plus tendre des maris

DISCOURS DE M. F. BRUNETIÈRE

et des pères. 11 est vrai qu'en revanche l'auteur de Paul et Virginie, cette immortelle idylle, des Études de la nature, qui respirent tant de naïveté, fut de tous les mortels le plus mal commode, le plus difficile à vivre, le plus quinteux, le plus égoïste et le moins désintéressé. C'est donc souvent une duperie que de chercher l'homme dans son œuvre; il y est ou il n'y est pas, cela dépend de l'œuvre et cela dépend de l'homme. Lamartine est peut-être tout entier dans son œuvre, dans ses Méditations , dans ses romans, dans ses Girondins; mais vous ne retrouverez qu'une partie de Balzac dans la sienne, disjecti membra poetœ^ et puisque c'est de Sainte-Beuve que nous parlons, le Sainte-Beuve de Port-Royal n'a que d'assez lointains rapports avec Joseph Delorme et l'auteur même de Volupté.

On a publié tout récemment de nombreuses lettres de Sainte- Beuve dont les plus importantes sont celles qui forment sa correspondance avec les Olivier, de Lausanne, et vous savez qu'elles se rapportent à l'époque la plus tourmentée de la vie du grand critique. 11 s y plaint à tout moment de sa santé qui chancelle, et il y commente en vingt façons le mot de la Bruyère, que ce la critique est un métier qui exige plus de santé que de génie. » La Bruyère avait raison. Santé du corps, santé de l'esprit, santé morale, c'est de quoi le critique a d'abord besoin, et Sainte-Beuve, entre 1830 et i848, l'éprouva cruellement. Ses affaires, en même temps, ne vont pas beaucoup mieux que sa santé. Si modestes que soient ses goûts, — et ils le sont toujours demeurés, toujours modestes et toujours bourgeois, — son labeur acharné ne réussit pas à les» satisfaire, et faute d'argent il lui faut parfois se priver même de vacances. Il souffre aussi dans son amour-propre; c'est alors surtout, entre 1830 et 1848, que la réputation grandissante des Musset,

des Vigny, des Lamartine, des Hugo lui porte ombrage, et d'autant qu'il se croit poète, et peu s'en faut qu'il ne prenne en mépris la besogne subalterne à laquelle il se voit condamné. Que dirons-nous encore? Il n'y a pas jusqu'à sa condition dont il ne se sente humilié, tout en en vantant volontiers l'indépendance et dont il ne s'indigne quand il la compare à celle des Villemain, des Cousin, des Guizot, des Rémusat, des Thiers et des Mignet, ministres, pairs de France, conseillers d'Etat, députés, hommes publics enfin, et pour quelle raison de supériorité? Mais, précisément, Messieurs, tandis que sa Correspondance — et aussi, sous la protection de l'anonymat, ses ce chroniques parisiennes » de la Revue suisse, — sont toutes pleines et débordent ainsi de ses rancunes ou de ses rancœurs, il n'y en a presque pas trace dans les premiers volumes de son Port-Royal, et de toutes ses œuvres il se trouve que la plus impersonnelle est justement celle qu'il a composée dans le temps où il était, — et encore n'ai-je rien dit de ses affaires de cœur, — le plus préoccupé de lui même. Tant il est vrai qu'un véritable écrivain, si seulement il est pénétré de l'importance de son sujet, s'oublie lui-même en le traitant, ou, comme l'on dit, s'y subordonne, et n'y met de soi que le moins qu'il peut et ne l'y met qu'involontairement! C'est ce que Sainte-Beuve, s'il eut pu l'ignorer, eût appris à l'école de Port-Royal.

J'ai loué ailleurs, Messieurs, du mieux que je l'ai pu, ce beau livre, où je ne serais pas éloigné de voir un modèle de la manière d'écrire l'histoire littéraire et peut-être le chef-d'œuvre de la critique française au xixe siècle. Je n'en partage pas toutes les opinions, mais, en vérité, j'en aime tout jusqu'aux digressions qui expriment si bien, par leur abondance et leur diversité, ce qu'il y a de contingent, de mobile et de fortuit, dans l'enchaînement des faits de ce

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monde. Le style même ne m'en déplaît pas, avec ses réticences, avec ses « rep'entirs », avec l'enchevêtrement de ses métaphores dont il est bien facile dérailler la préciosité laborieuse, mais cette préciosité n'est jamais qu'un moyen d'entrer plus profondément dans l'analyse des idées ou de traiter plus savamment la peinture des caractères. Et si parfois pour nous peindre ces caractères ou pour nous expliquer ces âmes du xvne siècle, il arrive à l'auteur de regarder du côté de ses contemporains, je ne le lui reproche pas, si c'est une manière de nous montrer sous la diversité des nuances la « pérennité » de l'être humain, et que non seulement toute une époque de notre histoire, mais toute la psychologie, peut tenir entre les murs d'un seul monastère :

Humani generis mores tibi nosse volenti Sufficit una domus

C'est ainsi, Messieurs, que la première manière de Sainte-Beuve a trouvé dans la seconde sa limite et sa correction, oc Le Moi est haïssable. j> Ce sont les œuvres qui importent, — les Essais de Montaigne et les Pensées de Pascal, — et c'est la trace qu'elles ont laissée, ou si vous le voulez, c'est le sillon qu'elles ont creusé dans l'histoire de la pensée humaine. La connaissance de l'homme et sa vie privée n'a d'intérêt que de servir à une connaissance plus précise de son œuvre. Étudions donc de près la vie de Pascal et celle de Montaigne, mais n'en retenons que ce qui éclaire l'histoire de leur pensée. Entourons-nous, pour les étudier, de tous les « documents » que nous aurons pu rassembler, mais ne bornons pas notre tâche à les publier, ni même à les commenter. S'il y en a d'insignifiants, n'en tenons pas de compte et laissons-les à ceux que le bon Nicole

appelait, d'une expression pittoresque mais souverainement injuste quand il osait l'appliquer à Pascal, des « ramasseurs lie coquilles » ; s'il y en a de piquants, ne cédons pas à la tentation de les employer inutilement, et ne faussons pas le sens d'une œuvre en y introduisant ce que l'auteur n'y avait pas mis. Retraçons alors cette œuvre dans le milieu de sa naissance et tachons, si nous le pouvons, d'en ressaisir la genèse. Elle n'est pas tombée du ciel, et nous ne connaissons pas de génération spontanée. Mettons-la donc en relation avec les circonstances qui l'ont elle-même entourée. Dix ans plus tôt, vingt ans plus tard, elle n'eût pas été ce qu'elle est. L'Introduction à la vie dévote ne serait pas ce qu'elle est si saint François de Sales eut vécu sous le règne de Louis XIV. Ne négligeons pas de l'étudier dans les jugements qu'on en a portés. Les jugements motivés qu'on a portés sur une grande œuvre s'y incorporent en quelque manière et contribuent à en déterminer la signification. Il y aurait de l'impertinence à feindre de les ignorer. Et, de tous ces éléments joints ensemble, formons-nous alors une opinion qui soit notre, mais qui le soit pour des raisons étrangères à nous et une opinion qui participe ainsi de ce caractère d'impersonnalité seul capable à son tour d'assurer dans l'histoire la durée des grandes œuvres de la littérature ou de l'art. Les Confessions elles-mêmes de Rousseau ne nous intéresseraient guère s'il n'y avait en elles que Rousseau.

Que manquait-il cependant à cette seconde manière de Sainte- Beuve? et même peut-on dire qu'il y manquât quelque chose? Oui et non. Il n'y manquait rien si la critique littéraire ou l'histoire sont à elles-mêmes leur but et leur fin. Mais sont-elles et peuvent-elles être celte fin et ce but? On le croirait, on renseigne même volontiers de nos jours, et rénumération pourrait être fort longue

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d'excellentes monographies, qui n'ont d'autre ambition que d'être ce qu'elles sont, je veux dire d'excellentes monographies. Quant au sujet de la monographie, les circonstances en décident et on ne s'avise de parler ou de reparler de George Sand et de Sainte-Beuve que parce que la célébration de leur Centenaire en offre une occasion naturelle et actuelle. Quelques critiques, plus indépendants encore, ne trouvent qu'en eux-mêmes les raisons de leur choix. Et j'en ai connu, Messieurs, qui les avaient trouvées sur les quais de Paris en feuilletant le catalogue des libraires ou en explorant les boîtes du bouquiniste. Sainte-Beuve n'était pas de ces amateurs, et si peut-être, en sa jeunesse besogneuse, il eût couru le risque de le devenir, l'idée qu'il se formait de la critique l'en avait préservé.

Ce n'était pas qu'elle fut, même alors, très précise, ni très claire, cette idée, et par exemple, on ne la démêlerait pas encore très bien dans un article daté de 1835 et qui devrait peut-être la contenir puisqu'il était intitulé : Du Génie critique et de Bayle. L'auteur y constatait seulement que l'une des ce conditions du génie critique dans sa plénitude était de n'avoir point d'art à soi, ni de style »; et je crois bien qu'il avait raison. La fréquentation des écrivains de Port-Royal, — Pascal seul mis à part, — n'avait pu que l'affermir dans cette opinion. Mais il avait appris aussi des mêmes maîtres, et cette fois sans en excepter Pascal, que cette indifférence ou ce désintéressement critique ne sont des qualités qu'autant qu'ils mènent eux-mêmes quelque part, et notamment à une connaissance ou à une intelligence plus complète et plus claire de la vérité. On ne fait point gratuitement, si je puis ainsi dire, même en littérature, abstraction de ses goûts ou de sa personnalité, mais si l'on réprime ses instincts et que l'on conclue contre ses impressions, il en faut

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avoir une raison. C'est cette raison qu'on ne voit point encore dans le Port-Royal et qui allait se dégager de la critique des Causeries du Lundi.

Quand je nomme les Causeries du Lundi, je nomme, de l'œuvre entière de Sainte-Beuve, la partie la mieux connue, sans doute, et je ne puis dire la plus ce populaire », mais, du moins, la plus admirée. Permettez-moi, Messieurs, de regretter que l'illustre critique n'y ait pas toujours fait preuve de cette « indifférence » ou de ce « désintéressement » qu'il nous vantait si spirituellement en la personne de Bayle. Les Causeries du Lundi sont dures aux vaincus de i848, et, à un autre point de vue, quand nous y relisons tels articles sur Alfred de Musset ou sur Honoré de Balzac, nous ne pouvons nous empêcher de songer que le critique abuse, contre ceux dont il fut un moment le rival, du terrible avantage qu'il a de leur survivre. Vous serez peut-être étonné, si j'ajoute, moi qui vous parle aujourd'hui, qu'il y excède souvent la mesure en ce qu'il dit des hommes de la Révolution et du xvm6 siècle. Et, à la vérité, ce n'est pas qu'il les ait traités trop sévèrement ; je souscrirais, pour ma part, à presque tous les jugements qu'il en porte; mais ces jugements mêmes, il n'avait pas le droit, lui, Sainte-Beuve, de les porter, pensant comme il pensait, et nous avons le droit d'y voir, entre 1850 et 1860, moins de littérature que de politique. Ces réserves faites, je conviens, Messieurs, que l'on ne saurait trop admirer ni trop louer les Causeries du Lundi. Littérateurs, historiens, gens du monde, philosophes, érudits ou savants, il n'est personne qui ne se retrouve dans l'intime variété de ce recueil, et qui n'y reconnaisse, en chaque sujet, la nature, même spéciale, de ses propres préoccupations. Dans les Causeries du Lundi, ni la curiosité du critique ne se montre étrangère à rien, ni sa compétence n'est inégale à quelque sujet que

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F a actualité » l'oblige d'aborder, ni sa souplesse ou son aisance inférieures au poids de son érudition. Ce ne sont que de « simples monographies », disait-il lui-même, et en effet, ce ne sont bien que des « monographies ». Mais il n'y a rien de plus instructif que ces o: monographies », et au lieu de les parcourir, comme nous faisons, Tune après l'autre, quand on les lit tout d'une suite, on entrevoit alors, comme le critique lui-même, « des liens, des rapports a> entre elles, et toutes ce ces observations de détail > — le mot, trop modeste, est encore de lui, — concourent et convergent vers une même fin que Ton pourrait appeler la constitution de « l'Histoire naturelle des Esprits ». Ébaucher l'histoire naturelle des esprits, tel a été l'objet final de la critique de Sainte-Beuve, que sans doute il était homme à découvrir et à poser lui-même, et on le voit bien dans les Causeries, mais dont il n'a pris cependant qu'un peu tard une pleine conscience, et, — peut-être est-il temps de le dire, — sous l'influence de quelques-uns de ceux que l'on considère, et à bon droit, comme ses disciples.

Messieurs, lorsque nous étudions l'œuvre ou la vie d'un écrivain, nous faisons grand état de ceux qui l'ont précédé dans l'histoire de son genre, et nous nous donnons des peines quelquefois infinies pour retrouver les sources de son originalité. Nous examinons même volontiers l'influence que ses contemporains ont exercée sur lui. Mais nous ne parlons presque jamais de l'influence de ses disciples ou de ses successeurs, et cependant, cette influence, quel écrivain ou quel artiste, pour peu qu'il ait vécu, ne l'a subie? Il y a plus de Quinault qu'on ne croirait dans Corneille, et il y a dans Victor Hugo presque autant de Leconte de Lisle. C'est à peu près ainsi, messieurs, que Taine et Renan sont assurément des disciples de Sainte-Beuve, mais ce sont des disciples dont Sainte-Beuve n'a

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pas dédaigné de s'approprier les méthodes ou les idées mêmes, et tout autant qu'il y a de Sainte-Beuve dans les Etudes d'histoire religieuse ou dans les Essais de Critique et d'histoire, tout autant y a-t-il de Taine et de Renan dans les derniers volumes des Causeries du Lundi et surtout dans les Nouveaux Lundis. Quand les disciples poussent à bout les idées d'un maître, ils l'obligent à deux choses, qui sont : la première, de « sortir » en quelque sorte, ce qu'il y a de plus systématique dans l'ensemble de ces idées, et, la seconde, de marquer avec précision la frontière qu'il ne dépassera pas. C'est le service dont Sainte-Beuve est redevable aux Taine et aux Renan. Dans cette a histoire naturelle des familles d'esprits » qui peut-être jusque-là n était à ses yeux qu'une métaphore, si Sainte- Beuve a entrevu l'expression de la réalité même et les linéaments d'une science future, c'est grâce à la précision toute nouvelle que Renan, dans ses premiers écrits, a donnée à la notion physiologique de a Race ». Et la théorie de Taine sur ces a dépendances mutuelles » — qui font, selon lui, a d'une ordonnance de Colbert, d'une charmille de Versailles, d'une Bataille de Lebrun et d'une tragédie de Racine », les manifestations d'une même façon de sentir ou de penser, — a comme apporté, sinon révélé, a Sainte- Beuve la formule de ce qu'il avait instinctivement entrevu dans son Port-Royal ou clans ses Causeries du Lundi.

Mais, tout en s'inspirant d'eux, il les jugeait, et sur deux ou trois points il refusait de se laisser séduire à l'originalité de leur méthode. Il ne consentait pas à ne voir avec eux dans l'œuvre littéraire qu'un témoin des qualités de la race ou un document historique. C'est qu'il avait bien vu que tout s'explique, si Ton le veut, même en littérature, par l'histoire, ou, en d'autres termes encore, par le jeu des forces naturelles et celui des circonstances;

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tout, excepté ce qui est l'objet propre de la critique littéraire, je veux dire la qualité du style de Pascal et la nature du génie de Racine. Car, Messieurs, si la nature du génie de Racine était aussi rigoureusement déterminée qu'on le dit par la rencontre des circonstances, pourquoi, dans les mêmes circonstances, n'y a-t-il eu cependant qu'un Racine ? et, quelques rapprochements ingénieux ou instructifs que l'on puisse faire entre la langue de Pascal et celle de ses contemporains en général ou des Messieurs de Port-Royal en particulier, si le style de Pascal est le sien, n'est-il pas vrai que c'est en ce qu'il a d'unique, et qui ne s'explique, en conséquence, que par la personnalité de Pascal? Or, c'est là le domaine propre de la littérature ou de la critique littéraire, et Sainte-Beuve ne pouvait l'oublier. Avant d'être un document sur les mœurs de leur temps, ou même une manifestation de la personnalité de leur auteur, une tragédie de Racine ou une comédie de Molière, Àndromaque ou Le Misanthrope , sont d'abord des œuvres littéraires, qui comme telles s'adressent à notre sensibilité, qui la provoquent ou qui l'émeuvent par des moyens dont la critique littéraire a pour première tâche, à son tour, de caractériser la nature, de définir le pouvoir, et d'apprécier la légitimité. Car nous n'avons toujours raison, Messieurs, vous le savez, ni de rire quand nous rions, ni de pleurer quand nous pleurons. Racine riait quand le richard de l'épigramme pleurait

... Sur ce pauvre Holopherne

Si méchamment mis à mort par Judith,

et les tours qui faisaient pleurer Molière quand Armande Béjart les lui jouait, ne sont-ils pas ceux qui nous font rire dans V Ecole

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des femmes! Il y a aussi les moyens dont on use pour exciter les larmes et le rire, ou généralement l'intérêt littéraire, qui ne sont pas tous de la même valeur, et qui peuvent aller de l'extrême délicatesse à la dernière grossièreté. C'est tout cela, Messieurs, que l'auteur des Nouveaux Lundis a défendu contre l'intempérance philosophique de ses jeunes émules, en quoi d'ailleurs on pourrait dire qu'il n'a fait que défendre contre eux son originalité même, et, pour ainsi parler, le soin de sa propre mémoire dans les esprits des hommes.

Je n'essaierai point, Messieurs, d'établir de rangs entre les Nouveaux Lundis et les Causeries du Lundi ; je n'exprimerai point de préférence, et je me contenterai d'une seule observation. Les Nouveaux Lundis sont sans doute, avec les premiers de ses Portraits Contemporains, la partie de l'œuvre critique de Sainte-Beuve qui lui ressemble le plus. Il vient alors d'être nommé sénateur, et le voilà désormais à l'abri du besoin. Il pourrait enfin se reposer d'écrire s'il le voulait, et sa réputation, celle qu'il doit à son œuvre déjà faite, n'en serait pas moins considérable. Il jouit de ces honneurs : les Cousin et les Hugo ont été pairs de France, il est, lui, sénateur de l'Empire. Il a reconquis sa popularité un moment compromise : deux ou trois discours y ont suffi, et, dans ses feuilletons du lundi, quelques traits d'un libertinage qui serait de l'opposition s'il n'était plutôt une manière indirecte et traditionnelle de flatter le pouvoir. En France, Messieurs, depuis Rabelais jusqu'à Sainte- Beuve, si c'a été une tactique que de faire croire à l'État que son autorité s'accroissait de tout ce que gagnait ce le diocèse de la libre pensée », il y a quelque chose de cela dans les Nouveaux Lundis. Mais il y a surtout du dilettantisme, et du scepticisme, et en même temps un optimisme qui exprime le dernier état de la pensée

DISCOURS DE M. F. BRUNETIKUE xix

de Sainte-Beuve, et dont il est heureux pour lui comme pour nous, que l'excès soit masqué par son amour de la littérature. S'il eut cessé, sans déchirement d'ailleurs, ni grande soufirance, de croire à tout le reste, y compris ce qu'en différents temps il avait feint de croire lui-même, cet homme eût cru encore au « pouvoir d'un mot mis en place », au prix d'une césure ou d'un enjambement, à la valeur des styles, à la gloire littéraire, je serais tenté de dire au sacerdoce de la critique; — et il eut eu raison, puisque, Messieurs, c'est ce qui Ta sauvé de l'oubli.

Car il faut qu'il y ait de tels hommes, et il nous en faut en tout genre, des hommes qui ne mettent rien au-dessus de la gloire de leur profession, et pour qui cette gloire, quelle que soit cette profession, consiste à l'avoir bien remplie. Parmi tant de formes de la conscience, il n'y en a pas de plus nécessaire aux progrès même de la culture et de la civilisation que la conscience professionnelle et, Messieurs, par un juste retour, je ne crois pas qu'il y en ait, quand on Ta possédée, ni dont nous puissions nous honorer davantage, ni dont la postérité nous sache plus de gré. ce Que la littérature mène à tout, pourvu que l'on en sorte », Villemain, à qui l'on attribue ce mot, n'est pas un bien bon exemple de sa vérité ! Mais oc que la littérature mène encore plus loin, pourvu que l'on sache s'y tenir », Sainte-Beuve en est assurément la preuve. Si son œuvre lui survit à peu près tout entière, — et il y a trente-cinq ans qu'il est mort — , et si nous pouvons croire qu elle lui survivra longtemps, s'il nous est non seulement permis, mais je dirais presque commandé par la justice d'oublier ce qu'il y a mis lui-même de ses faiblesses pour n'en retenir que les caractères d'ampleur et de diversité; si les variations du critique, ses contradictions, — faut-il dire ses palinodies et ses métamorphoses? — ne sauraient nous empêcher de reconnaître à

distance de perspective l'incontestable unité de sa pensée; s'il lui a été donné de renouveler le champ de la critique, en l'élargissant, et en y annexant des provinces entières que les La Harpe et les Marmontel eussent considérées comme barbares, et indignes, à ce titre, de leur attention; et si son nom, dans ce xix# siècle, dont Tune des originalités est assurément d'avoir mis de la critique partout et même dans les genres où il eût mieux fait de n'y en point mettre, si le nom de Sainte-Beuve est et demeurera représentatif ou synonyme de la critique même, ne doutons pas, Messieurs, qu'il le doive à son amour constant et passionné de la littérature. 11 n'a pas toujours assez aimé les littérateurs, quand ils étaient ses contemporains, et je l'ai dit. Je ne prononce ici, Messieurs, ni une Oraison Funèbre, ni un Eloge académique. Mais il a aimé la littérature, il l'a aimée passionnément, et il l'a aimée dans toutes ses manifestations. On pourrait dire quelque chose de plus, et que, dans toutes les manifestations de l'esprit humain qui se font par la parole et par la plume, il a cherché de la littérature et il y en a trouvé. 11 en a trouvé dans les Economiques de Sully et dans le Journal de Dangeau. C'est, Messieurs, ce que personne avant lui n'avait fait, c'est ce qu'il semble bien que personne après lui ne fera; — nous ne vivons pas en des temps favorables à la littérature ; — et c'est ce qui lui assure un rang unique dans l'histoire. A quelle hauteur ? Je ne saurais le dire. J'en laisse le soin à celui qui prendra la parole pour la célébration du second centenaire de Sainte-Beuve. Et je me borne à conclure que, supérieur à tous ceux qu'on serait tenté de lui comparer, il n'est comparable, étant tout autre, à aucun de ceux dont il semble pourtant avoir été l'égal. Ne regrettez rien, ô Joseph Delorme, et ne vous montrez pas ingrat envers votre fortune : elle a su ce qu'elle faisait, en vous

DISCOURS DE M. F. BRUNETIÈRE

tirant du côté de la critique, et en vous détournant du chemin où vos rivaux s'avançaient en triomphateurs, pour vous diriger dans la voie où Ton n'avancera qu'en mettant les pieds dans vos traces et où l'on ne vous dépassera qu'en commençant par vous suivre et par vous imiter.

Ferdinand Brunetière.

/•r décembre 4901.

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