‹ Le Livre d'or de Sainte-BeuveChapitre 4 sur 45 · L'ŒUVRE · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE

L'ETUDE SUR VIRGILE DE SAINTE-BEUVE

Je viens de relire Y Etude sur Virgile de Sainte-Beuve; c'est un livre qu'on ne quitte pas sans éprouver quelque colère contre ceux qui accueillirent avec des huées la première leçon du maître et l'empêchèrent de continuer son cours. Ces jeunes gens sont pourtant les mêmes qui, quelques années plus tard, l'attendaient à la sortie du Sénat pour le ramener chez lui en triomphe. S'il avait alors voulu remonter dans sa chaire il est probable que la salle aurait croulé sous les applaudissements ; mais il ne lui convint pas de tenter l'aventure.

Le prétexte qu'alléguaient ceux qui ne voulaient pas donner de raison,' quand ils refusaient de le laisser parler, c'est qu'il eût été mieux à sa place dans un cours de littérature française; et, certainement, ils n'avaient pas tout à fait tort. Mais lorsqu'ils affectaient de s'indigner de sa nomination, qu'ils la traitaient de scandale, qu'ils affirmaient qu'il ne pourrait rendre aucun service dans les fonctions qu'on lui confiait, ils montraient bien qu'ils ignoraient l'étendue de ses connaissances et son habileté merveilleuse à s'adapter à toutes les situations. Surtout, ils ne savaient pas ce qu'est le Collège de France, où on l'avait nommé. Les établissements universitaires, comme les facultés de lettres ou de sciences, qui sont chargées de préparer des élèves aux examens, imposent aux professeurs un programme fixe et des exercices scolaires qui sont à peu près partout les mêmes. Au Collège de France, l'enseignement est plus libre.

La vieille maison de la place de Cambrai a été créée par Krançois 1er pour empêcher les maîtres de s'embourber dans la routine. Elle ' demande aux siens de ne pas suivre les chemins battus; ils prennent le sujet qu'ils veulent, et le traitent comme il leur convient. Ce n'était donc pas une raison d'exclure Sainte-Beuve du Collège s'il n'avait pas subi les préparations ordinaires et ne possédait pas de titres spéciaux. On pouvait croire que, n'ayant pas été formé comme les autres, il ne ferait pas son cours comme tout le monde, ce qui était l'esprit même du Collège. Aussi les professeurs, ses collègues, et ses confrères de l'Institut n'avaient-ils pas hésité à le proposer au choix du ministre. On se souvenait qu'il avait fait de brillantes études; il savait le latin. La jeunesse de mon temps n'avait pas oublié qu'il avait obtenu un prix de vers latins au grand concours, et nous relisions religieusement, dans nos classes, la copie de Sainte-Beuve, avec le discours latin de Rinn et le discours français de Michelet, pour nous préparer à nos compositions. Détourné plus tard vers d'autres littératures, engagé dans des luttes ardentes, devenu un critique illustre, Sainte-Beuve n'abandonna pourtant jamais entièrement les lettres anciennes, sa première affection, l'n beau jour, parmi des occupations très différentes, il s'était épris d'Homère et voulut le lire couramment dans le texte. Homère le ramena tout naturellement à Virgile. Il retrouva aussi les poètes latins chez les écrivains français du xvne siècle, quand il en fit son étude. 11 voyait bien que c'est le même courant qui coule de la Grèce jusqu'à nous, et qu'il s'y replongeait en lisant Racine et Fénelon. 11 a fait remarquer que, lorsque Virgile imite Homère, ce qui arrive presque partout, il n'en paraît pas honteux ou même embarrassé: que, loin de dissimuler ses emprunts, il les place aux endroits les plus en vue, comme un honneur et une parure; que, de même, Racine semble heureux de reproduire un beau passage de Virgile ou de Sophocle, et il ajoute : « Cette imitation des livres et

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des auteurs, à ce degré de sentiment et avec une si vive réflexion des beautés, est encore une manière de naturel : c'est le sang* qui parle ; ce ne sont pas des auteurs qui se copient, ce sont des parents qui se reconnaissent et se retrouvent. » On ne quitte donc pas toujours l'antiquité quand on paraît s'en éloigner ; elle vous suit, même dans les infidélités qu'on veut lui faire. Si Ton n'est plus en contact direct avec elle, le commerce qu'on entretient avec ses fils et ses petits-fils empêche de l'oublier.

Ainsi, on peut dire que Sainte-Beuve n'avait jamais perdu de vue les études de sa jeunesse quand sa nomination lui fit un devoir de s'en occuper de plus près. Il y revint avec joie et se remit à parcourir ce vaste domaine de la poésie latine qu'on lui donnait à travailler. Il n'y a guère de doute qu'il n'y pût trouver quelque terre inculte qu'il aurait défrichée. Et même quand il se serait borné à reprendre un sujet déjà traité par d'autres, on peut être sûr qu'avec la souplesse de son talent, la sagacité de son esprit, la richesse de ses informations, la variété de ses lectures, sa connaissance approfondie des écrivains modernes, il l'aurait renouvelé. Que n'était-on pas en droit d'attendre d'un cours fait sur une si belle littérature et par un tel maître? — Mais quoi! il avait été invité à Compiègne, il fréquentait le Palais-Royal, était-il possible de lui permettre d'euseigner la poésie latine au Collège de France?

Le cours n'a donc pas eu lieu. Mais en relisant ce charmant volume sur Virgile, le seul souvenir qui en soit resté, il m'a semblé qu'on pouvait avoir quelque idée de ce qu'aurait fait Sainte-Beuve, s'il avait pu faire quelque chose. Essayons de nous figurer ce qu'aurait été son enseignement, quand ce ne serait que pour nous consoler de n'avoir pas pu le suivre.

Au moment où Sainte-Beuve était nommé au Collège de France, notre façon d'enseigner les lettres latines était fort critiquée. Elle avait peu changé depuis trois siècles, et l'on peut dire qu'au fond et

dans son caractère général elle était à peu près restée ce que la Renaissance l'avait faite. On sait que le mérite principal de la Renaissance n'a pas été de découvrir l'antiquité, qui n'a jamais cessé d'être connue, mais de la faire comprendre. Dès qu'on l'eut mieux comprise, on se passionna pour elle. On ne se contenta pas de l'étudier de plus près, on la pratiqua, et, pour ainsi dire, on la vécut. On n'a qu'à lire Montaigne pour voir à quel point elle est entrée dans l'existence des gens de cette époque ; depuis leur naissance jusqu'à leur mort, ils ne cessent pas d'être à son école. Ils voient les choses comme elle les montre ; c'est avec les mots et les phrases qu'ils lui empruntent qu'ils expriment leurs idées les plus personnelles, leurs plus vives affections, leurs plus amères douleurs. Dans la suite, le culte s'est peu à peu attiédi. Nous abordons plus librement l'antiquité, mais l'usage que nous en faisons est à peu près le même : nous continuons à la tirer à nous, nous tenons à nous retrouver en elle. De cette manière elle est restée très vivante, mais de notre vie, que nous lui communiquons, plus que de la sienne. Nous rapprochons de nous les auteurs anciens, jusqu'à risquer de les éloigner d'eux-mêmes. A force de mettre en saillie les côtés par lesquels ils nous ressemblent, les pensées générales, les sentiments, les idées, qui sont les mêmes chez tous les hommes et dans tous les temps, ce qu'ils ont d'universel et d'humain, nous pouvons être tentés de méconnaître ce qu'il y a chez eux de particulier, de personnel, ce qu'ils tiennent de leur pays, de leur tempérament, en un mot d'affaiblir ou même d'effacer leur individualité. C'est un danger, et nous ne l'avons pas toujours évité. Mais il faut reconnaître aussi que cette façon de comprendre et d'étudier l'antiquité n'a pas été sans nous rendre de grands services. Au xvn* siècle, on demandait surtout à l'éducation de faire des gens du monde. C'est même à peu près l'unique but que Rollin assigne à l'étude des auteurs anciens : « Elle met en état, dit-il, de juger sainement des

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ouvrages qui paraissent, de lier société avec les gens d'esprit, d'entrer dans les meilleures compagnies, de prendre part aux entretiens les plus savants, de fournir de son côté à la conversation, où sans cela on demeurerait muet, de la rendre plus utile et plus agréable en mêlant les faits aux réflexions, et relevant les uns par les autres. » Ce système d'éducation était celui qui convenait Je mieux à une société polie, où régnait le besoin de se réunir et de vivre ensemble, où l'observation des mœurs, le spectacle des passions, le charme des entretiens étaient l'intérêt principal de la vie.

Mais il est naturel qu'ailleurs, sous la pression d'autres habitudes et d'autres besoins, l'étude des auteurs anciens ait pris un caractère un peu différent. Dans les gymnases et les universités des pays du nord, on y a toujours mis moins de piété et plus de critique. Au lieu de ne s'attacher qu'à ce qu'ils ont de commun avec tout le monde, on cherche surtout ce qui n'appartient qu'à eux ; on en fait un peu moins des types, un peu plus des individus. En même temps qu'on conserve pour eux beaucoup de respect, on les traite avec plus d'indépendance. On ose discuter les ouvrages qui portent leur nom, et l'on se demande d'abord si véritablement ils leur appartiennent ou s'ils ne leur ont pas été attribués par quelque faussaire. On a la prétention d'en établir un texte plus correct par la comparaison et la classification des manuscrits qui nous les ont transmis. On se sert enfin, pour en avoir une intelligence plus claire et plus complète, de ces sciences auxiliaires, la philologie, l'épigraphie, la linguistique, qui se sont si merveilleusement développées de nos jours. Il n'est pas surprenant que ce travail fécond, auquel nous sommes restés trop longtemps étrangers, ait influé sur la manière d'élever la jeunesse, et que l'enseignement dans ces pays en ait pris un autre caractère.

On ne doit pas être étonné non plus que ces méthodes nouvelles n'aient pas été accueillies chez nous sans résistance. — Nous avons

la réputation d'être le plus léger et le plus mobile des peuples, celui qui se détache le plus facilement de l'influence des traditions et du respect des souvenirs. Cette réputation est fort exagérée, ou, du moins, s'il y a chez nous des gens qui ne savent pas tenir en place, nous en avons beaucoup aussi qui consentent difficilement h faire un pas. Cette répugnance à accomplir des réformes utiles en temps opportun a été cause que souvent les changements les plus simples, les progTès les plus naturels n'ont pu être obtenus chez nous que par la violence, h peu près comme dans certains pays il est impossible d'avoir de la pluie sans orage. — Au lieu d'examiner de sang-froid les innovations qui nous venaient d'Allemagne, de voir ce qu'il en fallait prendre et ce qu'on devait en laisser, on aima mieux les tourner en ridicule ou s'en indigner. On continua, dans notre enseignement, à se servir des mômes textes, regardant comme un sacrilège d'y rien changer, et à les interpréter de la même façon. La Sorbonne se souvient du cours que professait h cette époque M. Eloi Lemaire, l'éditeur de la bibliothèque latine. Autour de lui se pressait un auditoire sympathique de gens de soixante ans, qui venaient rafraîchir dans ses leçons les impressions de leurs jeunes années. Virgile surtout faisait leurs délices ; ils le savaient par cœur et voulaient toujours l'entendre expliquer. Quand le professeur commentait le quatrième livre, il cédait à son émotion et tout l'auditoire fondait en larmes.

Il fallut pourtant se rendre. Renan, dans ses Question* contemporaines, sonna la charge contre les retardataires. D'autres firent remarquer qu'en s'obstinant ainsi à se tenir en dehors du mouvement scientifique, la France risquait de perdre son ancien renom. « Les nations qui veulent s'instruire, disaient-ils, commencent à s'adresser à d'autres que nous. Oxford emprunte ses professeurs à l'Allemagne et lui demande des philologues pour la publication des textes qui sortent de ses presses. Nnples s'est mise» à l'école de Hegel ;

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Pise, Florence, Bologne, accoutumées à vivre autrefois de l'imitation de la France, ont aujourd'hui les yeux fixés sur Bonn, Gœttingueou Berlin. C'est une situation fâcheuse et faite pour alarmer les esprits sérieux. Ceux qui se consolent en songeant que nos faiseuses de modes continuent à fournir Londres et Saint-Pétersbourg et qu'on joue partout la Belle Hélène ne sont vraiment pas difficiles. »

C'est au milieu de ces débats, pendant cette période incertaine où notre enseignement hésitait entre des routes diverses, que Sainte- Beuve allait commencer son cours. Assurément il penchait vers les anciennes méthodes, qui étaient celles de sa jeunesse. Sa vieille façon de lire et d'admirer les chefs-d'œuvre antiques lui était restée chère. Mais ce serait le mal connaître que de croire qu'il condamnait sans examen tout ce qui n'était pas de son temps et de son pays. Il avait l'esprit ouvert aux nouveautés. Il recommandait aux jeunes gens auxquels il s'intéressait « de garder toujours une fenêtre entrebâillée sur l'avenir ». Je me souviens que c'est un des derniers conseils qu'il m'ait donnés. Même pour ces questions d'enseignement, qui lui étaient moins familières, il prêtait l'oreille aux bruits qui venaient de l'Allemagne et d'ailleurs. Il n'était pas hostile de parti pris aux réformes que Ton réclamait, et il semble même qu'il s'y était préparé d'avance. Il n'avait pas lu Virgile, comme beaucoup de ses contemporains, dans l'édition du père Rapin, mais dans celle de Heyne, plus libre, plus hardie, toute imprégnée de l'esprit et des méthodes de l'érudition moderne. Dans la suite, quand Wagner, chargé de donner la quatrième édition de Heyne, fit subir des changements graves au commentaire et au texte; quand il le publia plus tard avec une orthographe nouvelle, Sainte-Beuve fut d'abord un peu surpris de ces innovations, qui dérangeaient ses habitudes, mais en même temps elles piquèrent sa curiosité; son attention fut attirée du coté d'où elles venaient, et derrière Wagner il aperçut, sans en être trop ému, Peerlekamp et Ribbeck.

Il se serait donc, sans aucun doute, assez facilement accommodé du caractère nouveau que prenait l'étude des auteurs anciens. On peut être certain qu'il n'aurait pas expliqué Virgile comme le faisaient, dans l'ancien temps, l'abbé Delille au Collège de France ou Éloi 'Lemaire à la Sorbonne ; mais il est plus sûr encore qu'il n'aurait rien exagéré et qu'il aurait donné l'exemple de la discrétion et de la mesure ; c'est par là précisément que son enseignement pouvait être très utile. Il était à craindre que, dans cette ardeur qui ordinairement entraîne vers les nouveautés, le but qu'il fallait atteindre ne fût dépassé. On voulait introduire plus largement l'esprit scientifique dans l'explication et la critique des textes : ne risquait-on pas d'en bannir le sentiment littéraire? Rien n'eût été plus contraire à nos traditions et plus nuisible à nos intérêts. Notre système d'éducation avait certainement des défauts qu'on devait corriger; il convenait surtout à la société d'autrefois, et l'on a eu raison de l'accommoder à la nôtre. Mais il ne faut pas oublier qu'il a fait de la France la nation la plus lettrée, et, pour parler comme les latins, la plus humaine du monde; et, comme en réalité, malgré nos révolutions, nous n'avons pas tout à fait perdu ces mérites, comme nous avons conservé mieux que tous les autres peuples le goût des plaisirs de l'esprit, et que les succès littéraires sont encore ce qui distingue le plus chez nous, je crois qu'il faut nous garder de compromettre ce qui nous a donné la seule supériorité solide qui nous reste. Une nation ne doit pas se hasarder à perdre les qualités qu'elle possède pour aller à la conquête de qualités nouvelles qu'elle peut manquer. Mais pourquoi parler seulement de la France? nulle part l'érudition ne se suffît à elle-même. Si celui qui entreprend de discuter l'authenticité d'un ouvrage ancien, ou même seulement d'y restituer un passage altéré, n'est qu'un philologue, il court le risque de se tromper grossièrement. 11 lui arrivera d'enlever de gaieté de cœur à Platon quelques-uns de ses plus admirables dialogues; il

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rayera de l'œuvre de Gicéron les plus beaux, les plus cirérohiem de ses discours. Quoi qu'il veuille faire», il n'y réussira que s'il joint aux procédés de la critique philologique la finesse d'un goût exercé. Il me semble que c'est là ce que l'enseignement de Sainte-Beuve aurait mis en pleine lumière. Je me le figure, devant un auditoire intelligent, aux prises avec quelque beau passage des Gêorgiques et de Y Enéide. D'abord il a eu soin de choisir le texte le plus autorisé; il est au courant de tout ce qui a été (ait pour éclairer le sens des mots, il connaît les travaux antérieurs sur l'œuvre qu'il étudie, car on sait qu'en tout il veut être bien informé. Mais ce qu'il tient des autres est peu de chose auprès de ce qu'il tire de lui-même. A cette solide érudition germanique il ajoute les qualités françaises de délicatesse, de bon goût, de bon sens qui la complètent et sans lesquelles on peut s'égarer. Faire bien saisir la part qui revient au sens littéraire dans l'explication et la critique des œuvres antiques, voilà ce qu'on devait attendre de renseignement de Sainte-Beuve et le rôle qui lui semblait réservé. Qui doute qu'il ne s'en fût acquitté en perfection?

Mais il n'était pas homme h rester confiné» dans l'antiquité, même s'il eut pris la ferme résolution de n'en pas sortir. 11 était difficile à un critique si étroitement mêlé aux luttes du jour de se désintéresser du présent, d'autant plus qu'il y était sans cesse ramené par les circonstances. En ce moment l'école romantique était en plein désarroi. Sainte-Beuve ne lui avait jamais appartenu tout à fait que par ses amitiés. Au fond, par ses instincts et ses doctrines, c'était un classique, et Ton peut croire que l'étude des anciens à laquelle il se livra pour préparer son coins ranima ehea lui ses tendances naturelles. Dans son livre sur Virgile, il laisse entendre souvent ses sentiments véritables. Ils y sont quelquefois exprimés d'une manière voilée, ou indiqués d'un mot, en passant. Par exemple, quand il nous dit à propos des descriptions de Virgile : « Ce talent et celle

science de décrire les choses de la nature, avez-vous remarqué comme il en use, et n'en abuse pas, et ne s'y abandonne jamais? Quelle sobriété dans les peintures naturelles! rien que le nécessaire. » On n'a pas besoin de beaucoup de perspicacité pour voir que l'éloge du poète ancien se tourne ici en blâme des poètes modernes. 11 est plus explicite quand il célèbre une qualité virgilienne qui lui parait manquer trop souvent aux écrivains de nos jours : « Je veux parler, dit-il, de l'unité de ton et de couleur, de l'harmonie et de la convenance des parties entre elles, de la proportion, de ce goût soutenu, qui est un des signes du génie, parce qu'il tient au fond comme à la fleur de l'àme, et qu'on nie laissera appeler une suprême délicatesse ; je multiplie les noms pour rendre ce que je sens, ce que les autres sentent comme moi, et qui n'a son entière définition que dans le sentiment même. » Mais comme toutes ces expressions qu'il accumule ne parviennent pas à le satisfaire, qu'elles n'épuisent pas l'idée qu'il se fait de cette qualité souveraine4, il se décide à la définir et à la montrer, ce qui est plus facile, par ses contraires : « Ces contraires, hélas! ce sont bien des choses qui nous entourent et qui sont les marques et les symptômes des littératures vieillies, riches encore et fécondes, mais curieuses à la fois et blasées à l'excès; c'est tout ce qui force le ton, tout ce qui jure et crie, dans la couleur, dans le style, dans la pensée, dans l'observation et la description des objets extérieurs, dans les découvertes et les analyses à perte de vue qu'on prétend donner de la nature humaine, qui en déplacent violemment le centre, qui en bouleversent l'équilibre. De grands talents sont compatibles avec ces défauts; que dis-je? ils en vivent, ils s'en glorifient et s'en parent, ils en triomphent comme de beautés nouvelles et de conquêtes. » Ici la critique est directe et précise; sous les phrases on pourrait mettre des noms. Le remède à ces défauts, il l'indique en finissant : c'est l'étude, c'est l'imitation de l'antiquité :

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« Oh! qu'en ce moment nous irait bien le gtfnie, ou tout au moins le tempérament virgilien! Ne rien outrer, ne rien affecter, plutôt rester un peu en deçà, ne point trop accuser la ligne ni le ton, voilà de quoi nous avons besoin d'être avertis. Jamais la littérature latine, étudiée dans sa période classique, dans sa nuance d'Auguste, avec ce qu'elle offre de digne, de grave, de précis, de noble et de sensé, n'a été plus nécessaire qu'aujourd'hui. » Ceci n'est pas seulement un vœu; j'y reconnais presque le programme d'un cours. Sainte- Beuve s'apercevait de la crise que traversait la poésie de son temps; il la voyait un peu désemparée et qui cherchait sa voie. Il est probable qu'il aurait essayé, dans ses leçons, de la mettre en présence des modèles antiques et qu'il espérait ainsi la diriger vers cet idéal virgilien qu'il faisait luire devant elle.

J'en ai dit assez, je crois, pour montrer ce qu'aurait été l'enseignement de Sainte-Beuve et le profit qu'on en aurait pu tirer. Quel dommage qu'on nous ait privés des services qu'il pouvait rendre! Je suis donc en droit de finir comme j'ai commencé, en déplorant l'intolérance de ceux qui l'ont chassé de sa chaire le jour même où il en prenait possession.

(1 ASTON BoiSSIER.

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