‹ Le livre d'or des proscritsChapitre 13 sur 26 · EXPULSIONS A TOULOUSE · texte numérisé non relu

EXPULSIONS A TOULOUSE

Cest le grand jour des forfaits, le ciel semble se voiler de deuil comme à la scène du Calvaire, la croix est visiblement dans l'air et sur la terre, et au ciel tout pleure.

Racontons ce qui s'est passé sous nos yeux. Tous nos frères exgulsés, ne faisant qu'un avec nous et buvant au même calice, se reconnaîtront dans ces lignes. Nous les recueillons en pa,rtie dans les journaux religieux de Toulouse.

Le jour arrive lentement, obscurci par une brume glaciale. On aurait cru la ville en état de siège, partout des patrouilles et des soldats.

Les exécuteurs des basses -œuvres reçoivent les derniers .ordres de leurs cliefe et se dirigent vers les couvents.

Les Capucins.

Ces amis, ces pères, ces apôtres infatigables du peuple avaient été les plus menacés. Leur situation dans un quartier populaire, leur admirable charité et la sainte humilité de leur Ordre éveillaient autour d'eux une sympathie ardente qui inspirait, nous le savons, aux agents de M. Constans de sérieuses appréhensions.

Dès cinq heures, le couvent est cerné. Les maisons du quartier s'éclairent; les fenêtres s'ouvrent : une émotion profonde se communique à ce vaste quartier populeux, et, aux sons de la cloche d'alarme, on voit accourir sur les bords du canal, derrière la ligne d'infanterie, des habitants de tous les points de la ville. A cinq heures vingt minutes, la gendarmerie se présente à la porte extérieure du couvent.

La police arrive à six heures précises dans trois voitures de place. Aussitôt, une nuée d'argousins, de gardes-chiourmes et de valets s'abat sur le seuil, et le siège commence.

La police est commandée par MM. Carton et Dalous, commissaires de police.

Après les sommations faites fort inutilement, le premier coup de hache est donné. Il retentit dans tous les cœurs comme le signal du crime.

La porte résiste. Les pompiers s'acharnent contre le mur, sous l'œil impassible des hauts policiers; une brèche assez large pour donner passage au corps d'un homme est bientôt pratiquée. Quelques pompiej's et des ouvriers s'y précipitent.

M. Dalous ne craint pas de compromettre son écharpe flétrie et s'empresse de ft^anchir la brèche. Le travail de déblaiement à l'intérieur demande de longs instants. surprise ! une grosse chaîne retient les deux battants surmontés d'une croix. Un pompier n'a pas hésité à grimper et à frapper à coups redeu-

blés cette chaîne à laquelle il est difficile de touchai sans profeiner la croix.

Après quarante minutes, la porte est ouverte. Anssitôt cinq gendarmes à cheval dont un adjudant, un* peloton d'infanterie et toute la police se précipitent dans l'allée.

M. le comte Victor d'Adhémar s'y trouve tout seul. La bE^nde défile devant lui.

Puis tout à coup, se ravisant, M. Dalous se retourne et, sans se découvrir, il s'écrie d'une voix rogue : «Que fait ce monsieur? »

« Je ne reconnais à 'personne le droit de m'interroger ni de me touoher, répond M. d'Adhémar. Je suis dans une propriété privée. »

">~ Empoignez-le 1 dit le commissaire.

Aussitôt huit sergents de ville se précipitent comme des bétes fauves sur M. d'Adhémar et sans même l'inviter à sortir, ils l'entraînent et le frappent.

H' d'Adhémar proteste tràs- vaillamment; et il arrive dans la rue où il est reçu par des acclamatioas et chaudement félicité.

Cette expulsion brutale ouvrait dignement la série des attentats qui allaient se commettre dans oette sainte maison.

Dès quatre heures du matin, le Saint- Sacrifice de la Messe est célébré dans la chapelle du couvent au milieu du recueillement solennel de tous les témoins.

Le R. P. Marie-Antoine termine le Saint-Sacrifice par des prières spéciales dont la ferveur émeut toutes les âmes.

Puis l'assistance conduit processîonnellement à travers les longs corridors du cloître, le Saint-Sacrement, pour le soustraire aux profanations et aux sacrilèges des envahisseurs.

C'était un jspectacle d'une majesté impo.s a nte.

Qu'ils étaient beaux ces pieux chrétiens faisant cortège à leur Dieu, au chant du Miserere^ tandis qu'au dehors une foule d'énergumènes se préparait à le trahir en portant une main sacrilège sur les religieux voués à sa garde et à son culte.

Le R. P. Marie-Antoine dépose le Saint- Sacrement dans le tabernacle et répète trois fois le Parce Domine,

Un bruit sinistre vient alors frapper nos oreilles.

Le mot « les Voilà » circule de bouche en bouche ; on se précipite vers les issues, chacun prend son poste d'honneur avec le sang-froid et la dignité inséparables de la noblesse et de la grandeur de la cause qu'on va défendre.

Le P. Marie- Antoine se tient, avec tous les témoins, dans une petite salle donnant sur le parloir par une grande ouverture.

Enân, ils arrivent... les crocheteurs so&t en nombre. Nous les voyons monter l'escalier qui conduit à la plate-forme de la chapelle; leur démarche est assurée, leur front haut

Un déploiement considérable de gendarmes, d'agents de police et de serruriers-crocheteurs leur fait cortège.

Le P. Marie-Antoine attire leur attention vers l'endroit où il se trouve au milieu des témoins.

MM. Carton et Dalous paraissent chapeau bas.

A peine sont-ils arrivés, le P. Marie-Antoine, avec la dignité inhérente au droit opprimé, lit la protestation suivante :

Protestation «lu tt. P. Slaifîe-Aaeoine. ^

i\Ibnsiour,

Ne dites pas : je viens ici au nom de la loi , car cVst la loi elle-mèrne qui proteste contre voil-^.

Elle se dresse ici devant vous dans sa nia.je':^ré inviolable et elle vous dit : Arrête mallieureux I que fais-tu 1

Tu foules aux pieds tous les droite à la fois, tu violes toutes les lois divines et humaines en profanant la sainte demeure des religieux et eu violant le domicile d'un citoyen français.

Tu foules aux pieds la liberté sacrée de la conscience et le droit sacré de la propriété.

C'est au nom de ce droit sacré, c'est comme citoyen français que je vous arrête.

Vous avez en face de vous un citoyen français.

Allez au Capitole vous trouverez mon" nom, Léon Ciergue, écrit sur les registres de la mairie. Je suis citoyen Français, né en France de parents Français ; je suis électeur et éligible; je suis propriétaire légal de cet immeuble dont j'ai toujours payé exactement l'impôt ; j'ai acheté moi-môme le terrain et j'y ai fait bâtir ce que vous voyez. Voici mon titre, voici mon contrat d'achat passé devant M'* Jules Amilhau, notaire à Toulouse, le 18 septembre 1857. »

J'habite dans cet immeuble depuis cette époque, avec les amis de mon choix, comme la loi française m'en donne le droit, et personne ne peut pénétrer dans mon domicile sans ma permission. De quel droit, messieurs, avez- vous forcé ma première porte d'entrée avec effraction, comme font les malfaiteurs ?

Je vous arrête devant cette porte de clôture; elle est sacrée 1 Ces messieurs qui m'entourent sont mes témoin».

C'est (levant ces messieurs que j'afftrme mes droits de citoyen Français et que j'en revendique l'exercice inviolable.

Si je suis religieux ou non, le gouvernement n'a aucun droit de s'en occuper, ceci est du for intérieur; ceci se passe entre Dieu et moi.

Cette demeure est mou domicile de citoyen Français; il m'est libre d'y réiKiir tous les jours jusqu'à dix-neuf autres citoyens Français; et, si au lieu de les y réunir périodiquement je les y fais domicilier »avec moi, je n'ai pas besoin de les compter.

Voilà la loi de mon pays. (Code pénal art. 291.)

Lé gouvernement ne peut nous en faire sortir que pour cause de crime ou de délit ; il faut pour cela que le juge rende préalablement sa sentence : voilà les lois actuelles de la France. Nous ne sommes plus au temps où les religieux formaient une catégorie à part. Par ces lois actuelles, tous les religieux sont entrés dans le droit commun ; par ces lois actuelles, tous les religieux sont autorisés, remarquez bien ce mot , à exister en France, au titre de citoyen Français ; seulement parmi tous ces religieux, les uns sont favorisés de faveurs particulières ; les autres, 4ne le sont pas. Nous, Capucins, nous sommes de ces derniers ; nous ne voulons pas de faveurs particulières, nous voulons rester sur le terrain du droit commun; il est assez large pour nous; les droits communs à tous les citoyens Français nous suffi- •sent; personne ne peut nous obliger à en demander davantage ; mais aussi personne ne peut nous ^n donner moins ni nous en enlever une parcelle.

C'est au nom de ces droits que je vous arrête à cette porte et vous rend passibles des peines portées? ])ar le Code pénal (art. 184), contre les violateurs de domicile.

Et ne parlez pas d'Arrêté du Préfet ; il n'a le droit de vous donner un mandat de franchir le seuil de la porte d'un citoyen que s'il y a crime ou délit.

— no —

— Or, je vous le demande, quelle k» avons-nous violée 1 Où est la loi française qui défend à un propriétaire de garder dans son domicile des amis et des frères ? où est la loi française qui défend de ^'habiller selon ses goûts? où est la loi française jui défend de se lever à minuit pour prier et faire pénitence? où est la loi française qui défend de nourrir des pauvres à la porte de son domicile t — Monsieur, voilà ce que nous faisons ici. Encore une fois, où est le crime et le délit? Votre mandat est non avenu , et dans quelques instants je vous ouvrirai le Code français pour vous dire ce que je veux en faire.

— Je vous arrête donc en présence de ces Messieurs, à cette porte. — Persistez- vous à la forcer? Répondez. (M. le commissaire a répondu : Oui.)

Eh bien, puisque vous persistez, je vais parler en votre personne au gouvernement tout entier que vous représentez et qui va forcer ma porte avec vous ; ma protestation doit être solennelle.

PROTESTATION 80LSNWBLLB

La première parole que je dois vous dire est celle-ci.

Mon ami, qu'êtes-vous venu faire ici? Jésus- Christ mon Dieu et mon Maître Ta dite au malheureux qui est venu à la tête de la légion des agents de police de son époque pour s'emparer de lui.

Il le trahit par un baiser. Vous, monsieur le commissaire de police, vous êtes très-poli ; mais sachez-le bien, votre politesse couvre*un crime de haute trahison.

Un homme, et surtout un Français, ne doit jamais accomplir un acte semblable, quelque place qu'on lui offre, quelque argent qu'on lui donne; il vaut mieux mange^du pain noir. Vous rendez malheureux à tout jamais votre épouse e\ vos e^fants^

ils rougiront du nom de leur père, et de génération en génération , tous les descendants , tous les parents auront à rougir du nom de tous ceux qui commandent ou accomplissent ces forfaits.

Oui, par l'acte que vous accomplissez, ce jour devient un jour de deuil pour TEglise, pour la France et pour Toulouse.

Pour l'Eglise dont vous êtes les flls baptisés. — Avez- vous bien réfléchi, monsieur, à ce que vous allez faire? Savez- vous bien qu'en expulsant votre Bleu de son tabernacle et en mettant les scellés sur les portes de son Temple, vous commettez le plus grand des sacrilèges ? Savez-vous bien qu'en chassant les religieux de leur demeure et en mettant les mains sur leur personne sacrée, vous commettez encore un horrible sacrilège, et que l'Eglise, votre si bonne mère, est obligée de vous excommunier, c'est-à-dire de vous voir tomber, par votre faute, sous la malédiction de Dieu? Oui, sachez-le bien, vous, MM. Carton et Dalous, et tous vos agents qui venez ici, M. le préfet Merlin, plus coupable parce qu'il vous envoie, et M. le ministre Gonstans, plus coupable que tous parce qu'il donne les ordres suprêmes, oui, sachez-le bien, vous encourez tous, par le seul fait, l'excommunication majeure,

A ce mot, l'orgueil coupable a beau singer le rire, en réalité il se tord foudroyé.

Ce jour est un jour de deuil pour la France. Oui, vous humiliez aujourd'hui devant toutes les nations du monde cette patrie si chère, si noble I

Ce jour est un jour de deuil pour Toulouse, la ville des preux chevaliers, des nobles croisés et des saintes Reliques. — Vous forcez aujourd'hui , malgré elles, la France et Toulouse à être ingrates.

Allez à la préfecture, où habite M. Merlin qui vous envoie. Vous trouverez aux archives, dans les annales de la ville, qu'il y a bientôt trois cents

ans une affreuse peste a sévi dans la France entière et dans la ville de Toulouse en particulier. Quels sont ceux qui se sont dévoués entre tous? Vos annales affirment que ce sont les PP. Capucins, et Toulouse et la France votèrent des actions de grâces »

Vous direz peut-être, c'est sous la royauté que ces choses se sont accomplies. Sachez, monsieur, qu'elles se sont accomplies aussi sous la République.

En 1849, sous la République, Marseille fut ravagée par le choléra. Tous les Capucins se dévouèrent jusqu'à la mort, et le Ck)nseil municipal de la ville, le Maire en tète, se transporta au couvent de nos Pères , pour leur offrir la médaille d'honneur.

Je mets le texte dans vos mains ^ :

1. M. Bodiéie, 4e si pieuse et à chère mémcMre, a consigné ce fait dans des nages admirables écrites en 1857 pour le leta»bUssemeat des Pcr^s Oapacins à, Toulouse.

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