‹ Le livre d'un forestierChapitre 1 sur 42 · LA FÉE VERTE · texte numérisé non relu

LA FÉE VERTE

Dédicace à la Forêt de Compiègiie.

A toi, Forêt ^ la fée aimable aux habits verts, Pittoresque à mes yeux, bonne à mes songeries, Qui me calmes le cœur et qui le rapatries, A toi, je veux offrir cette prose et ces vers.

Tu ni apparais ainsi qu'une nymphe, au travers

Des guimpes dont le soir entoure tes prairies.

Mes désirs vont à toi, colombes attendries,

Et dès ton seuil, s ouvre, au printemps, mon univers.

Elles viennent de toi, ces sylvestres pensées, Ces graines et ces fleurs en chemin ramassées. Reçois-les : l'art sincère et franc les réunit.

Et grave un jour mon nom sur le fût d*un beau hêtre, A moi, qui, le premier, du fond d'un humble nid, Tai consacré l'ardeur de ma muse champêtre.

Quand la pluie les retient à l'auberge, les obligeant à laisser dans un coin de leur chambre peu meublée la toile ou le panneau couvert d'un frottis hâtif durant la dernière séance en plein air, leur faisant attendre impatiemment que Teffet les ayant charmés dans quelque clairière, au bord de quelque ruisseau, se reproduise enfin, les peintres-paysagistes, pour ne pas rester inactifs, ouvrent leur album et croquent le profil de Thôtesse occupée à gibelotler le lapin traditionnel, ou celui d'un vieux bûcheron, d'un roulier attablé près d'eux, dans la salle commune. Parfois ce sont les bêtes de la maison, — le cheval immobile à son râtelier, les vaches bruyantes à l'heure de la traite, les canards barbotant sous l'averse dans la mare voisine, — dont la portraiture vient enrichir les feuillets blancs. C'est aussi l'enseigne du modeste débit qui, souvent, profite de ce loisir forcé et reçoit un enjolivement impromptu. Il y a bien des anecdotes, vraies ou non, à ce sujet, bien des petites légendes d'atelier. De ces mauvais temps, — à quelque chose malheur du touriste est bon pour le maître

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de céans ! — naissent ces étonnantes fantaisies caricaturales, ces pochades, ces charges qui illustrent les murs des hôtelleries de Barbison ou de Cernav, de "Vélizy ou des bords de la Marne, de Bretagne ou d'Auvergne...

Ainsi a fait, en plusieurs saisons et en divers endroits, au nord de Paris, mais toujours regagnant un même quartier général forestier, ou, durant l'hiver, s'y reportant par le cœur et la pensée, un poète coureur des champs et des bois, pris, chaque été, sur le boulevard, à la hauteur du café de Suède, de la nostalgie des pays de verdure; au milieu du Salon des peintres ayant aspiré après la nature pour de vrai; s'étant plus d'une fois embarqué sans trop consulter, en passant, le baromètre de la pointe Saint- Eustache.

Il a recopié, durant les orages qui le menaçaient d'une réclusion perpétuelle, les notes prises pendant des excursions à la recherche du motif pittoresque à travers l'ancienne province du Valois, < le Valois royal >, et le pays des Sylvanectes ; il a remis au net, pendant les entr'actes d'une besogne de roman, quelques pages d'impressions de campagne ; il a terminé une étude de quelque type rustique; en un mot, il a profité, au hasard des souvenirs fixés, de tout ce que lui suggérait un peu d'imagination étayée de beaucoup d'observation.

Bien des raisons l'engageaient à se mettre au travail et à secouer la paresse buissonnière des jours de

vacances : Tatlenle de l'embellie; l'envie de s'ensoleiller l'esprit, malgré les heures grises, de revoir, les yeux clos, les tableaux contemplés sous leur vrai jour, sur la cimaise veloutée des grandes allées ; le besoin nerveux de manier la plume, comme pour n'en pas perdre l'habitude, — besoin qu'on ne peut toujours contenter au retour d'une marche exténuante, alors que la fatigue oblige à vivement chercher dans le sommeil un repos réparateur des forces, — désir aussi qui fait du métier d'écrire une si douce et, à la fois, si terrible chose.

Et il se trouve que tout cela forme, au bout d'une dizaine d'années, un petit livre n'ayant d'autre prétention que d'essayer à rendre des paysages ressentis, que de se faire l'écho d'admirations panthéistiques. Journal peu cohérent, à bâtons rompus, d'un écolier naturiste.

Qui ne l'a souvent éprouvé ? Après un séjour prolongé dans un même attrayant milieu, les sensations s'émoussent ; la vision, s'habituant aux choses extérieures, n'est plus aussi soudainement ravie; les figures des gens, dont on a d'abord, grâce à l'enthousiasme facile de l'artiste, saisi les reliefs sous un angle propice, perdent à nos yeux de leur mérite : ou a sondé les caractères, entrevu les dessous... Le langage même, le patois curieux ou bizarre, n'offre plus ces bonheurs d'expressions que tout d'abord on y découvre : on y est fait; il semble qu'on l'ait soimême toujours parlé... Qu'importent, cependant, ces

réflexions tardives venant mettre le holà aux surprises premières, aux applaudissements, à la chaleur des approbations et des admirations ? Pourquoi s'en sou* cier ?. . . G*est dans leur virginité fraîche que les impres* sions sont à cueillir. En art, comme en bien d'autres choses, le premier mouvement est le bon. Livrons^ nous-y donc sans réserve. Le prime saut de l'émotion ne trompe jamais complètement.

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