‹ Le livre d'un forestierChapitre 2 sur 42 · DEPART · texte numérisé non relu

DEPART

2 juiQ.

Huit heures du mâtin. Le cabriolet roule par le pont et les rues, me menant à la gare.

Puisque, pendant une quinzaine au moins, j'ai répété à satiété ce distique nostalgique, produit d'une collaboration non autorisée par Tauteur de Phèdre :

Oh ! que ne suis-je assis à Fombre des forêts De TÊtat... de Compiègne ou Villers-Gotterets !

je me dois de disparaître pour un temps. Décemment, il faut que mon nom figure aux « Déplacements et villégiatures > du registre des c Parisiens de Paris >.

La joie de me cohuer parmi les gens qui verront le Grand-Prix me serait maigre. Par un alexandrin, le fameux : « Et s'il n'en reste qu'un... », Hugo-Prométhée s'enchaina maintes années au roc guernesien. Mes deux vers obsesseurs, ayant des ailes à leurs pieds nombreux, m'emportent irrésistiblement. Le

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cocher, sans doute, m'a enlendu les murmurer en monologue : il fouelle vigoureusement sa bête.

Ah ! du moins, un long regard d'au revoir, à droite, à gauche, à la ville quittée, en ce moment où, cherchant à l'oublier, je veux me refaire paysan ! Une pensée à ceux qui restent !

Sur mon passage ce ne sont partout que jeunes personnes et jeunes gens, employés c des deux sexes », se rendant au travail. Le Paris ouvrier, depuis deux heures déjà, manches retroussées, buste à Tair, sue à la peine des usines et des chantiers : il laisse le trottoir libre au Paris commerçant, léger et coquet, coquetant et caquetant.

filles de mon quartier, de ma rive gauche :

modistes, mécaniciennes, brodeuses, lingères, confiseuses, demoiselles des magasins de vente, couturières des ateliers des maisons de nouveautés, premières ou roulfionnes, mannequins ou trottins, vous me réjouissez, à présent comme toujours, par votre procession qui semble interminable ! J*ai bien choisi l'instant, en vérité, pour vous saluer et emporter de vous des regrets.

Aux Tuileries, surtout, cette quasi-séparation m'est sensible. C'est le jardin de mon enfance, — si modifié, si changé depuis lors ! Mes petites concitoyennes me disent bon voyage du coin de l'œil, surprises un peu d'un accoutrement de c paysageux », d'une valise pléthorique à en crever, d'un vêtement à la mode d'il y a belle heurette.

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Ah ! nous avons des souvenirs d*ombre et de verdure, de causeries sous les arbres, de promenades sur les quais solitaires et peu éclairés; — aussi bons, aussi précieux, ces souvenirs, que ceux demeurés dans le cœur des nouveaux venus de province, se ruant chez nous, béants aux alouettes que nous leur rôtissons. Nous avons des tendresses durables, nées sous ces tilleuls et ces marronniers. Il n'y a pas que de malheureuses marchandes d'amour au rabais qui s'y promènent à la nuit, razziées de temps en temps par les policiers ; les amoureux honnêtes, les amoureuses émues s'y rencontrent aussi, par des hasards prémédités ; bien des couples liés par l'affection réelle, ce soir, se feront par là d'interminables conduites. N'est-ce pas, jeunes filles ? N'est-ce pas, mes payses ?

Qu'elle est intéressante, cette arrivée, cette descente de la jeunesse active! — Moins, pourtant, que la sortie, à la fin de la journée, car la lune permet des choses que n'admet pas le grand soleil : moins d'obligation de se hâter, d'arriver à l'heure réglementaire, laisse le loisir de se faire suivre, de se tromper de route, d'abandonner sa main à un tournant de rue. On a maintes fois constaté, en vers et en prose, cet attrait fourmillant et papillotant. Qu'importe? Il s'y trouve toujours, grâce aux modes, aux quartiers différents, un peu de nouveau de détail.

J'en vois, — des plus folles, — qui sont accompagnées de commis n'osant pas encore leur donner le bras, n'en ayant pas encore le droit, de ceux-là

qu'elles rencontrent tous les jours, suivant le même trottoir des mêmes rues, dans le même sens, et qu'hier un rien a fait leur parler : des petits clercs, des calicots, des employés des contributions, ou des soyeux. Elles les plaisantent, les regardent narquoisèment, flattées, caressées, tout de même, de cette cour. D'autres, de chaque côté de la chaussée, se souriront peut-être pendant des mois, sans oser, ni Tun ni Tune, franchir le Rubicon du ruisseau. Et c'est ravissant, ce fleuretage au début, ces premiers chapitres d'intrigues, ces dialogues où le passant devine des choses inspirées par leur commerce, leur état, le monde qui les rapproche, les récits de l'emploi du temps au comptoir, à vendre à guelte, — en ville, à faire la place.

Deux ou trois paires d'amis m'ont bien Tair de ne s'être pas désunies depuis la veille. On y est sur un pied d'intimité récente, mais étroite. Ça se voit : ces gens-là sont allés hier soir ouïr les concerts du Point-du-Jour, ou faire un tour au Bois. Au retour, il était tard. Et l'on ne s'est souvenu que du chemin du logis de l'amant. Et il y aura des mensonges, demain, dans les familles : des heures en plus, à cause des toilettes de bains de mer ou des layettes pressées ; la nuit passée chez une amie qui demeure dans le voisinage de la maison de travail...

Voici des blondes qui, toutes roses de joie et d'envie d'aimer, ont dû se persuader avoir perdu quelqu'un ou quelque chose pour saisir le prétexte

de mettre du noir : cela leur sied divinement... Parbleu! c'est mon deuil qu'elles portent!... Les tailles, sveltes parfois à l'exagération, sont supérieurement mises en valeur par des costumes collants et des corsages en pots de fleur. Grand choix de chapeaux d'été en forme de cônes tronqués, immense assortiment de robes venant de paraître ; tout ça exhibé par celles occupées dans les magasins élégants ; les autres, les simples tireuses d'aiguille, filles de garçons de bureaux de ministères ou de concierges, n'ont pas encore le luxe facile. Ces grisettes-là, — réemployons ce mot si jeune, — avec leurs sacs de cuir trop petits, portent des suppléments de paquets contenant, bien sûr, le déjeuner frugal qu'on fait réchauflTer sur le gaz.

A mesure que l'on avance dans les voies aboutissant à la Chaussée-d'Antin, dans la rue La Fayette, les allures de ces demoiselles paraissent plus prétentieuses, leurs poses plus étudiées dans les glaces des boutiques qui s'ouvrent. On sent la modiste qui ne se hâte pas^ qui arrivera à sa boite à l'heure où les filles de brasserie se rendent à la leur; on distingue la caissière de la grande confectionneuse et celle du restaurant à vingt-trois sous. Quelques cocottes, mais peu : celles-là se lèvent tard ; elles n'emplissent pas encore les petites crémeries; elles laissent le matin aux laborieuses, aux vaillantes, à celles qui, trop souvent, aspirent à les imiter : futures femmes de joie dont les auteurs sont hommes de peine.

Quelle brise de printemps lulécien, — zéphyr fleurant la poudre de riz et les vinaigres de toilette, soufflant la vertu et le vice, le froid et le chaud tout à la fois, — passe dans Tair remué par ces jupes?

Résistons à ces séductions. Ne nous attardons pas aux bagatelles du pavé. Appelé à d'autres fonctions que Tadmiration des Parisiennes, dans trois ou quatre heures se déploiera sous mes yeux le verdoiement des bois épais et hauts. Ce ne seront que mœurs rustiques, qu'expressions locales, que changements survenus pendant l'hiver dans les maisons connues : mariage des uns, mort des autres, qui m'inquiéteront.

Un marchand de toiles peintes à Thuile et de papiers peints à Teau a eu beau, tout à l'heure, en entre-bâillant ses volets, me donner la rapide vision d'un coin d'île orné de canotiers au bord de la Seine, de femmes couchées nonchalamment dans le milieu factice des boudoirs japonais; je n'y ai prêté qu'une attention médiocre. Mes. amis les peintres me pardonnent! j'ai cru à un nouveau Salon, et j'ai plus ardemment souhaité d'arriver au Nord... Signe évident de mon avatar moral.

Le grand air s'engouffre par la porte de la cellule, enfin déverrouillée ; Iç prisonnier se sent libre et son cœur se noie d'espérances, de projets, de rêves : tout lui paraît riant et beau. C'est la griserie des premiers moments d'envolement.

Pour aller manger de la verdure et me rouler

dedans, tel que les faons et les marcasaw; f)0€ir brûler demain, devant un four d^<hari»oaDiers, ce que j'^adorais hier^ asm «ir ub hMC de square, j'ai renaaoé aHr^penipes des uses, — leurs élégances, — aux. œuvres àss A-atres, — leurs tableaux et leurs livres : — j'ai oablié tout ce bonheur des yeux et de resprtt^^ue procure la Ville.

C'est du courage, n'est-ce pas ?

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