‹ Le livre d'un forestierChapitre 14 sur 42 · UN MUSÉE SOUS BOIS · texte numérisé non relu

UN MUSÉE SOUS BOIS

On a beau vouloir s'isoler, chercher à oublier com-

plèiement, en se faisant homme des bois, l'homme des

foules qu'on était il y a huit jours, aux environs de

l'Opéra, quelque chose de Tirrassasiable curiosité

-coutumière au Parisien vous poursuit partout. La

facilité à se dédoubler, qu'on a reconnue à notre

espèce, n'est pas si franchement tranchée, — chez

moi, du moins, — qu'il ne reste toujours un peu

du vieil homme alors que l'on croit l'avoir dépouillé.

Le citadin montre un bout d'oreille, même après que

le villageois s'est emparé de mon individu. Il subsiste

aussi, par une juste réciprocité, un souvenir du coureur

des champs quand, avec novembre, reparaît le flâneur

des quais. Ce désir de voir, quel que soit l'objet proposé

à notre attention, s'accroît en raison de la privation

que nous nous imposons volontairement en quittant

Paris. Souvent, en province, dans quelque coin ignoré,

n'apporte-t-on pas un intérêt excessif à la lecture d'un

journal seulement rempli d'annonces légales?

Quand celte phrase, dans le café où je me trouvais

avec des forestiers de Gompiégne, me fut adressée par Tun d'eux, un brigadier-garde : « Il faudra venir voir mon musée, un de ces jours, » je répondis vivement : a Je vous le promets. »

J'étais engagé. Je devais tenir parole. C'était, du reste, faire plaisir au propriétaire de la collection. L'ardeur qu'apportent les amateur.*; de tous genres à exhiber leurs richesses, yous la connaissez. C'est de la frénésie de. leur part. Ils adorent que Ton envie leur bonheur. Il y a un peu du roi Candaule chdz ces messieurs... Mais quel est, dites-moi, l'amoureux qui, au risque de se voir « souffler » l'objet de sa flamme, n'en ferait pas un pompeux éloge à ses intimes, tout disposés à commettre ce péché de convoitise qu'interdit certain article du décalogue ?

J'y allai. Diable ! pour rien au monde je n'aurais manqué au rendez-vous. On avait dit : Musée. Pensez donc : des tableaux, sans doute, des objets d'art, peutêtre ; de vieilles armes, des poteries gallo-romaines trouvées dans les fouilles opérées sur l'emplacement d'une ville ayant existé dans ces parages, à l'époque de l'occupation césarienne?... Qui sait? de l'archéologie pure : des silex gravés, des os d'auroch, etc. ?

Cependant , durant ma course parmi les sentiers, j'avoue que l'enthousiasme spontané du départ se refroidissait ; je devenais défiant ; je m'apprêtais à me tenir un peu sur la défensive. Je craignais, plus que la rencontre des vipères, le magasin des « souvenirs de la forêt ». Vous savez : les cannes à boul de

fer, sculptées ou iorees par la main du vieux troupier ou du jeune berger; les ronds de serviette, les porle-montre, les étoiles à pek)ter le fil dévidé,, les liseuses, les mètres à ruban, les cadres pour photographies ; le tout avec Tinscription du soi-disant lieu d'origine : Spa ou Bagnères, la Suisse ou la Normandie : mille bibelots inutiles, mais encombrants, dont on se croit obligé de faire proviaion pour les femmes de ses amis, dont on a presque honte, une fois arrivé, et dont péniblement on cb^che à se défaire au profîtde son domestique on du petiidu concierge... Si celte invitation cachait un piège ? Si j'allais être contraint, sous peine de quelque malédiction, de rapporter aussi mon stock de porte-cigarçttes en merisier. à Tinstar des touristes de trains de plaisir ?... Si Ton allait me mettre le couteau à papier sur la gorge, absolument comme à Fontainebleau, à Barbison, au bas de la caverne des Brigands, où l'industriel de l'endroit guette le vogageur inoffensif pour lui extorquer quelques écus et le charger d'objets qu'il se fût procurés à un prix dix fois moindre dans les bazars de la rue de Rivoli ?...

Heureusement, il n'en était rien. Tout, aux approches du pittoresque poste de Saint-Nicolas de Courson, était fait pour me rassurer; surtout l'air vénérabe, recueilli, du prieuré, une des maisons religieuses les plus anciennes du Valois, étalant ses pierres sur le rideau des futaies, avec son reste de chapelle du xm® siècle, ses constructions ajoutées au

au xvii°, au bas desquelles s'ouvre en éventail, un perron d'entrée un peu lépré de mousse; avec son grand clos au bout de Tétang envahi de roseaux, les logis des simples gardés composant la brigade et les trois ou quatre chaumières de bûcherons qui lui tiennent compagnie dans sa solitude verle. — Un logis de poète, de philosophe, ce vieux monastère aux vastes proportions, aux larges greniers assez hauts pour qu'on y ait pu battre le blé de la récolte; — un asile où pourrait se plaire, durant six mois, un écrivain qui ne serait pas un rustique pour rire.

L'aboiement des chiens prévint de l'arrivée d'un visiteur. M. D... accourut à ma rencontre et, après m'avoir souhaité la bienvenue sous les espèces d'un petit vin grattant un peu le gosier, tandis que gril- Jaient dans la haute cheminée une quantité respectable de nez de renards, de blaireaux, de buses, de chats sauvages, de corbeaux, de chats-huants, — pièces à conviction d'une récente destruction d'animaux nuisibles présentées au locataire du lot de chasse à tir, — il commença, en me guidant, la revue projetée. •

C'est, en somme, une idée assez originale que celle qui a donné lieu à cette accumulation d'objets pouvant servir à des études techniques : le musée Dupuytren des arbres, la tératologie des futaies, — les grotesques de la forêt !

Seul, un garde, par ses connaissances spéciales,

ses promenades quotidiennes dans son triage, ses loisirs des soirées longues, alors que les écritures de un de mois sont achevées, les états météorologiques ou autres remplis, les rapports arrêtés, les comptes de famée et de glandée établis, pouvait se Qatter de mettre à exécution cette idée. L'Administration disposant parfois à sonprofitd'un logis spacieux, une pièce entière peut être, comme ici, consacrée à la collection.

C'est la salle d'entrée. Dès Tabord, au-dessus d'une porte faisant face, une magnifique tête de sanglier nous regarde, menaçante, et, souvenir d'une capture de quelque vieux solitaire ou d'une robuste bête de compagnie, semble surveiller les allées et venues des curieux. De trois côtés, sur des tablettes fixées au mur ou soutenues par des pieds de bois naturellement contournés, sur des guéridons aux formes tourmentées, des choses bizarres sont rangées et étiquetées avec le soin méticuleux qu'apporterait à sa besogne scientifique un professeur de sylviculture de Nancy. Les termes rébarbatifs qu'on lit sur les vitrines des cabinets anatomiques, il faudrait les employer pour parler de ces objets qui, malgré tout, n'ont pas l'aspect répugnant que les mots feraient craindre. Il est rare, en effet, de trouver des échantillons aussi complets des maladies dont souflrent les individus du règne végélal.

Si la riante fable mythologique était vraie et que %ov\s les éeorces dussent se cacher les douces divini-*

lés que Corot voyait danser. dans les clairières, a:u

crépuscule, il faudrait plaindre les dryades de posséder de si rugueuses enveloppes, et bien vite, par compassion, leur envoyer un bon chirurgien spécialiste les opérant de tout ce qui gâte leur galbe pur.

Un morceau de hêtre se couvre d'une gourme, couleur de gomme arabique^ affectant la forme d'un rognon, d'un viscère monstrueux ; des écorces de frêne offrent des excroissances nombreuses; sur un fragment de chêne, les frelons, ces redoutables ennemis des bêles qui, jouissant de Timmémorial droit de paisson, vont pâturer les herbages, ont opéré un travail de termiles perçant les hanches du navire. Voici de la gourme-amadou, dont les bûcherons se servent'pour allumer leurs pipes, delagourme à picots, de Torme enjolivé de crêtes de coq, des gibbosités, des gales, puis des chancres produits par les rongeures des lapins qui fourmillent à tel point dans les bruyères que des plantations dépérissent en peu de temps, atteintes pmr leur voracité. Des champignons géants ont crû sur des hêtres, tandis que le tronc de certains de ces mêmes arbres a été orné de rosaces curieuses par on ne sait quelle fantaisie de la nature. A côté, s'enchevêtrent, se collent, s'incrustent Tune l'autre les sèves d'une même cépée ou deux branches mariées inséparablement. Des loupes monstrueuses, des plaies béantes découvrant l'aubier, des excoriations de l'épiderme ligneux, des goitres, des phallus, des mamelles surprennent, font sourire. En maints endroits les produits végétaux affectent des

tormes parllculières à ranimalilé. Des bras d'arbres s'eTiire-croisenl, se tordent ainsi que des câbles, ou pareils à des nœuds de vipères. Un tronçon de bouleau s'est tourné, s'est modelé jusqu'à ressembler à un colimaçon hors de proportions, fait pour Tébatlement d'un Gargantua.

Près de ces anomalies, de celte centaine d'irréguiiers, sujets incurables^ auprès desquelles sont impuissantes les orlhopédies et les thérapeutiques en wsage parmi les forestiers, se rangent des pièces offrant le mérite de dimensions exceptionnelles. Cela complétait dignement l'exposition avec les espèces rares, difficilement acclimatables dans notre contrée.

Ainsi, j'aperçois des racines d'un diamètre exagéré ; aune, genévrier, ou pélronnier, coudrier, néflier, troène ou drugneau. Un lierre ne mesure pas moins de 50 centimètres de tour : quelle force devait avoir la bille de l'arbre qui lui servait d'appui? Un genêt a une circonférence de 30 centimètres; un sureau, 82; une aubépine, 78 : quel bouquet, quand, en mai, secouée au vent, elle épandait sur le chemin les pétales détachés de ses fleurs I Un cornouiller a atteint l'âge respectable de cent vingt ans.

Puis voici des houx, des clématites qui fournissent des haris pour lier les faguettes, du saule-morge, des mousses pétrifiées, des écorces de sycomore joliment slriées de rouge fin, du bouleau noir de Russie et de la bourdaine où bourgène, dont on obtient le charbon

destiné à entrer dans la composition de là poudre de guerre.

Ce n*est pas tout ; les bêtes ont aussi leurs représentants : un joli petit amour de marcassin, âgé d'une semaine à peine, rayé de gris, allonge son museau futé près de celui d'une renarde aux yeux vifs; un putois, un autour, dès buses, un émouchet bleu font ensemble le meilleur ménage... attendu qu'ils sont empaillés et juchés sur des planches et des perchoirs, au milieu de chapelets d œufs, d'andouillers de brocards et de dagues déjeunes cerfs.

Non, le modeste employé, avec son képi orné de la trompe de cuivre, son fusil Gras et ses houseaux, n'est pas le gardien qu'il faut pour un pareil musée, perdu en un pareil lieu. C'est im faune, un satyre; c'est Sylvain lui-même, osseux, biscornu, velu, soufflant dans la flûte aux sept roseaux inégaux, respirant, lascif, de son nez crochu, l'odeur de nymphe, que j'y voudrais.

Le chèvre-pieds serait ici comme chez lui. Par imagination, plaçons-y l'un de ces immortels en disponibilité, auxquels Henri Heine, irrespectueusement, donne les emplois les plus domestiques!

Hélas ! les dieux ne sont pas disposés à venir exprès de l'Olympe pour être suisses. Leurs noms, — faible compensation ! — embellissent seulement lès ailes des poteaux, au centre des carrefours.

Le temps des grandes chasses approche ; les hêlrées vont résonner de la voix des chiens, des relancés et

des hourvaris des valets. Peut-être ces lignes vaudront-elles quelques visites au brigadier.

Voyez pourtant : la même réunion de choses offerte à nos regards au milieu d*une exposition universelle nous laisserait sans doute indifférents. Ici, au milieu de ce décor, c'a été un attrait pour moi de la découvrir, d'en parler. On connaît davantage le musée Grévin. J*ai voulu y voir une préoccupation élevée. N'est-ce pas là comme la bibliothèque du forestier? Ne doit-il pas posséder le fonds et le tréfonds de son métier?

Vrai, si la fortune me chérissait au point de me donner pour résidence un château plus réel que ceux que les poètes bâtissent en Espagne, j'offrirais des sommes raisonnables pour acquérir le musée en question. Je lui réserverais un pavillon spécial, une muette^ et, pour en pendre la crémaillère, j'inviterais, le jour de Saint-Hubert, les Nemrods du voisinage à un repas où ne figureraient que des plats fournis par la forêt, depuis le polage à l'écureuil, les carpes des étangs, les cuissots de cerfs, les pigeons bisets, les faisans, les herbes, les pissenlits arrosés de cette excellente huile de faîne bien préférable à Thuile d'olive, — jusqu'aux boissons faites des baies des buissons, la pommeloUey enive autres, celte espèce de cidre de pommes sauvages qu'un colore avec les fruits du prunellier ou du sorbier.

Une orgie de couleur locale !

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