‹ Le livre d'un forestierChapitre 15 sur 42 · I. HEURE DE LA SOUPE · texte numérisé non relu

I. HEURE DE LA SOUPE

La nuit arrive, le jour baisse.

Un bûcheron, dans le sentier Qui court sous la hètrée épaisse, • Va vers le.hameau foreslier.

C'est samedi rd'un peu de joie S'éclaire ce front en sueur, Ainsi que roccident rougeoie D'une faible et longue lueur.

Ceux de Sainl-Jean, de la Brévière, De Saint-'NicoJas de Courson, Tous, entre la double rivière, Regagnent ainsi leur maison.

Souvent, c'est très loin qu'est la coupe, La vente où l'on doit s'engager.

Mais voici Theure de la soupe Qu'indique l'astre du berger.

Douze heures durant, sa cognée Elaguant, taillant, écorçant.

Il a bien gagné sa journée, Cet humble, cet obscur passant I

Accablé, la démarche lente, De la simple blouse velu, Il porte d'une main ballante Sa marmite de fer battu.

Mais quoi ! sa vieille carnassière A l'air bien rebondi, ce soir :

De ce sac de toile grossière Passe une patte... On croirait voir...

Eh bien ! oui, parbleu ! c'est un lièvre, — Ou quelque chose d'approchant. — Faut-il donc en prendre la fièvre.

Et trembler à tout bout de champ ?

Vers ce midi, temps de la sieste.

Des broussailles l'animal sort :

Ramassant un bâton, d'un geste.

L'homme vous l'étend raide mort.

LE LIVRE D'UN FOHESTIÊR ' fOf

^^mment refuser celle aubaine ?

vviel appoint aux prochains repas!

*^^s l)ois sont un peu son domaine, '-^s chasseurs n*en pâtiront pas.

î^' ailleurs, il a bien des revanches ^ prendre sur ces animaux :

^^abilants de Therbe ou des branches, ^*s lui font souffrir tant de maux !

^** les Irous d'une palissade ^^ cerfs mandent son sarrasin /^ renard, à la passade, Sne le poulailler voisin.

Le peu de blé qu'en leur enclave

Ont Vu lever les paysans, est pijié sans nulle entrave ^^ les corbeaux et les faisans...

^^<^oudé sur la table blanche ^ ^'îiuberge du grand chemin, *^^en boira pas moins, dimanche, Mec le garde un coup de vin...

11 marche. — Et sous la haule voûle Entre-croisant ses vieux arceaux, L'oreille charmée, il écoute Le bruyant bonsoir des oiseaux.

102' LKLIVRE D'UN FORESTIER

Tout à coup, dans une éclaircie Qui s'agrandit à chaque instant, Auprès d'une meule noircie Il croit qu'on l'appelle en chantant.

Il approche : de bleus panaches Montent parmi Jes abatis, Tandis qu'au mjwiglement des vaches La poule assemble ses petits.

Ces chères, ces bonnes fumées, Si légères, montant si droit, Pour lui sont toutes embaumées :

L'une d'elles sort de son toit I

Ah ! ces trois ou quatre chaumines, Comme il les aime, l'ouvrier !

A ses yeux tu les illumines, Amour noble et saint du foyer I

D'un regard qu'il jette en arrière, Il a revu tout son passé :

C'est dans cette verte clairière Qu'il a pris racine et poussé ;

lie «lème qu'un vigoureux hêtre, \V y laisse des rejetons.

\\ Y a bien mérité, peut-être, Ce repos que nous souhaitons.

Oui, mais dans la forêt profonde On ne trouve pas de trésor.

La vie est dure au pauvre monde :

Il faut bûcher, bûcher encor.

Il faut, par les vents, par les brumes, Vers les monts, dans les fonds herbeux, Sur les fardiers charger les grumes Qu'attend Tallelage des bœufs.

Il faut, n'étant pas un ivrogne, L'été, rhiver, toujours vaillant, Se rafraîchir à la besogne, Se réchauffer en travaillant.

Jusqu'au jour où, manquant de force, Son vieux tronc partout craquera, Et, détachant sa rude écorce, A son tour la mort l'abattra.

Ayant cordé son dernier stère Et lié ses derniers fagots, Ah ! quand il ira voir sous terre Si tous les hommes sont égaux,

à VEcho une plainte qu'il répétera aux échos d'alentour.

Oui, je viens jeter le cri d'alarme : Grâce pour les Ancêtres!... j'entends deux des plus anciens, des plus respectables des arbres des environs, les tayons, les ralaijons des autres; ceux que leur âge rend sacrés à tout homme épris des choses de la campagne et même aux moins affligés d'un tempérament de rêveur. Le soupir de détresse du panthéisme antique, c'a élé : « Les dieux s'en vont ! » La forêt pourrai! s'écrier à son tour : « Les vieux s'en vont! » en voyant disparaître ses géants.

On va abattre les deux chênes de la Brkvière !

La chose est décidée. Le sort en est jeté. Les gardes les ont marqués récemment. En vain on doute : c'est comme si tous les notaires et tous les marteaux d'ivoire des commissaires-priseurs y avaient passé.

Cela m'eût été tout bonnement conté, j'aVoue que, présumant le bon sens de nos gouvernants forestiers, je n'y aurais pas ajouté foi : c'est là une bévue de trop fort calibre et, — Je mot n'est pas exagéré pour cette énormité, — une profanation bien inutile. Pa^' bleu ! j'aurais pris cette nouvelle pour une plaisanterie, une sorte de poisson de juillet d'un farceur enchanté de me contraindre à l'aller contrôler moimême par ce joli temps dont on ne sait quelle perturbation atmosphérique- nous, gratifie depuis le commencement de l'été. Mais non, désespéré, atterré,

ïawu', — '^av VU avec les doigls de saint Thomas ç^vù UmcVicul la plaie vive, avec les yeux du bonhomme de Molière : ce qui s'appelle vu.

Pris par une guilée, comme on dit en notre bon picard, j'avais trouvé, un de ces quatre matins, un refuge dans un logis voisin de l'endroit où se dresse, autant que les ans le lui permettent, la merveille en question. Obligé, en partant, de passer à proximité de ces vieux débris qui n'ont pas la ressource de se consoler enlre eux de l'injure reçue, je jetai un regard sur leurs trônes dépouillés, décharnés, à demi pourris, remplis de fourmis, effrités, piqués de vers, creux à tel point qu'on y pourrait cacher un roi de France,

— pourtant si imposants par leur dimension et leur noble vétusté! Et dans ce regard, je vous assure, j'avais mis un salut, un signe de déférence, de vénération. — J'aime les vieilles gens et les vieux arbres.

— On a beau ne pas être contemporain des Gaulois, un peu de la religion des Druides et des Bardes subsiste en nous ; ces poètes primitifs ont laissé celle preuve d'origine chez les poètes d'aujourd'hui. Son* gez à la Mort d'un Chêne, de Victor de Laprade. Plus d'un adore encore la forêt, à qui ne reste qu'une croyance : celle du Grand-Tout, et qui n'est pas éloigné dé se figurer possible l'anthropomorphisme des grands faux (les hêtres).

Quelle surprise ! Quelle horreur l... De larges entailles, — des flachis, suivant le terme du métier, — pratiquées à l'aide de nombreux coups de

hachette, écorchaient, — ou mieux, écorchent, car il convient d'employer le présent, — Técorce rugueuse des vétérans, juste à la hauteur de la vue. Grandes comme les deux mains, ces blessures rougeâtres semblent saigner d'un sang appauvri. Entamant la rotondité de la bille, elles mettent là une surface plane, telle qu'en laisserait sur un corps humain un morceau enlevé à même la chair par un nouveau juif de Venise. La trace d'une brûlure n'est pas plus triste à regarder.

Sur ces places blanches qui tirent l'œil, de tout près on voit ceci : des cercles fatidiques imprimés en creux par un marteau assermenté qui a dû sV prendre à plusieurs fois en obéissant à l'injonction de commettre ce crime de lèse-nature; puis deux lettres dans ces cercles : un -A et un F en belle gothique; chiffres mystérieux que, dans mon ignorance, j'ai pris pour les initiales des mots : abatage forcé.

L'arrêt de mort des misérables, la terrible gra-

vuré de l'épaule du forçat !

Eh bien! oui, mon cœur en a frémi, en a saigné aussi : c'est presque une blessure personnelle qu'on m'a faite.

Vous le voyez : le mal est décrété. Depuis quand ? Par qui? A qui a incombé cette triste mission?... Je Tignore. Je ne suis pas assez ferré sur les choses administratives, pour deviner de quel degré hiérarchique part Tordre qui a guidé cette main de gref-

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fier, ou de griffeur criminel, où s'est fait le signa qui va prochainement lever le bras du bourreau. Sans doute, ce n est pas d'un conservateur (sans politique !) que vient le coup : il y aurait un non-sens trop violeal dans la qualification des devoirs officiels de ce profane.

Ceux de vos lecteurs qui, par impossible, ne connaissent pas mes clients, vont s'écrier : « Bon! il s'agit d'arbres dont l'adjudication au plus offrant apportera un appoint considérable au rendement annuel de la forêt, comblera le déficit, s'il y en a, de l'exercice 83-84. Les individus commis par l'autorité compétente aux soins de ladite forêt, à son aménagement, ont étudié des tas de choses dans les livr^ des écoles spéciales et sont payés pour savoir ce qu'ils font. Ils sont investis de la petite infaillibilité du juge dans son parquet (avec ou sans jeu de mois). Il ferait beau voir que des messieurs n'y entendant rien, des particuliers perdant leurs jours à tartiner des couleurs sur de la toile où à gâter de lignes noires à peu près parallèles des feuilles de beau papier blanc dans lesquelles on pourrait envelopper des bouquets ou des quarterons de beurre, prétendissent leur en remontrer ! — Gros-Jean et son curé, quoi ! — Où " en serions-nous, bonté divine ! si l'on mêlait aux hautes questions de finance et d'économie les mesquines questions de sentiment et d'art?... Vite, vite, de bons stères à prendre là dedans... de bons écus pour l'insatiable budget!... »

Hélas I les pauvres vieux ! c*est à peine si, réunies, leurs carcasses produiraient le peu de bois de chauffe que demande un chef de bureau pour son hiver. Quant aux planches, à « l'industrie », ils n'en fourniraient pas pour deux liards : tel et tel des marchands l'ont affirmé avec un certain dédain, en les examinant, les percutant, les toisant : on n'en donnerait pas trois cents francs sans boire un bouillon!

Quelle raison alors, faire valoir pour prononcer, d'un cœur léger, cette suppression ? — Aucune î — Que d'arguments, au contraire, pour les maintenir en l'état !... Depuis toute éternité, — six, huit cents ans peut-être, et bien malin serait celui qui calculerait à la loupe leurs sèves serrées ! — ces chênes contribuent à Tornement du joli hameau au nom curieux ^ Les guides les indiquent; les cochers de

• Hipp. Cocheris {Origine et formation des noms de lieux), s'e:Kprime ainsi, à propos de Tétymologie de ce mot :

a Les « bercaria ou berbicaria » (bergeries) ont donné naissance aux lieux dits : « Brévière (Galvados)> La Bréviaire (sic) (Oise). » — Quelques pages plus haut, il dis<ait que : « Les Bruyères ( « Brugariœ », du Kymri « brawg », buisson) ont formé « la Bréviaire (Oise) ».

Laquelle des deux origines choisir ?

Tout d'abord, l'orthographe la plus usitée, laseule juste est : « La Brévière ». Or, il existe, sans aller jusqu'aux Kymris, un substantif « brévier, » dont tous les dictionnaires donnent la définition : « Brévier, nom vulgaire des grands oiseaux de proie, de brévipèdes, brévipennes. » La forme féminine aurait pu s'employer. Pourquoi ne pas croire qu'il y eut par là, jadis, des parages spécialement hantés par les rapaces, où ilsvenaient nicher par bandes? Les buses, les autours, etc., y sont encore en grand nombre.

Ny a-il pas aussi un rapprochement singulier à fahe en

voitures publiques les connaissent; les chevaux, s'y arrêtent tout naturellement , ainsi qu*aux « chapelles > d'une route. Il va falloir les changer, ces habitudes - là ! On sera contraint de modifier, dans de nouvelles éditions , les lignes de texte à eux consacrées, sous peine à'avoir l'air de se moquer des touristes ! Examinez les inconvénients de toutes sortes qui vont en résulter : cartons à faire dans les livres ; accidents produits par les chevaux rétifs qu'on ne pourra détourner du chemin accoutumé ; grève des autoraédons compiégnois qui n'auront plus à montrer que l'arbre de Saint-Jean et celui de Vaudrampont, si on ne les coupe pas par la base, eux aussi, pendant qu'on y est.

Mais il y a de plus sérieuses considérations à faire valoir en faveur des deux vieillards du chemin des Plaideurs, pour lesquels je plaide avec plus de conviction, sans doute, que de talent. C'est que les habitants de la Brévière les aiment; que ces arbres-là sont comme de leur famille ; que ce serait une lacune dans leur existence, la perte de ces fétiches. Une femme m'en parlait. Vrai ! elle avait presque les larmes aux yeux ! Ils ont grandi à leur ombre, se souvenant des années où chacun des chênes a perdu

songeant à ces oiseaux de nuit « à la serre cruelle » et à ces princes barbares qui vinrent à Saint-Jean et à la Brévière percher en maîtres et seigneurs des bois et de la plaine ?...

Les temps sont bien changés: la fréquentation de la popu-* lation de bûcherons ne suggère que des idées de calme et de travail.

un peu de sa splendeur. Car ils en ont vu, ceux-là, croître et décroître, des générations ! Combien d'enfants y ont grimpé, y ont joué en cherchant des nids, s*y sont balancés aux maîtresses branches ? Combien de boquillons s'y sont abrités ? Combien de vieilles, chargées de leurs fouées de bois mort, s'y sont adossées en passant, tout en nage?... Oui, ces gens-là ont ce ridicule de tenir à leurs arbres. Les leur enlever, c'est comme détruire l'église d'une paroisse. Autant d'édifices qui leur sont chers et qu'ils ne pensaient pas voir jamais déboulonner.

Tenez! que ne suis -je Victor Hugo, — afin de mettre à profit mon autorité, — lui qui vient d'adresser au Conseil municipal de Paris une lettre pour prier que l'on conserve les arènes de Lutèce, nouvellement découvertes *... J'enverrais aujourd'hui, à qui de droit, une protestation laconique. Je

• Conseil municipal de Paris. — Séance du 27 juillet 1883. — M. le président donne lecture d'une lettre de Victor Hugo, ainsi conçue :

« Monsieur le Président,

« Il n'est pas possible que Paris, la ville de TAvenir, renonce à la preuve vivante qu'elle a été la ville du passé.

« Les Arènes sont l'antique marque de la grande ville, elles sont un monument unique. Le Conseil municipal qui les détruirait se détruirait en quelque sorte lui-même. Conservez les Arènes de Lutèce. Conservez-les à tout prix, vous ferez une action utile et, ce qui est mieux encore, vous donnerez un grand exemple.

« Je vous serre les mains.

» Victor Hugo. »

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dirais : c I] n'est pas possible que la forêt de Gompiègne, la forêt de l'avenir, renonce à la preuve mante qu'elle a été la forêt du passé. Le passé amène l'avenir.

< Les chênes de la Brévière sont l'antique marque (de fabrique) de la grande forêt. Ils sont un monument unique (quoique double). L'administration forestière qui les détruirait se détruirait en quelque sorte elle-même. Conservez les vieux chênes de la forêt de Guise. Conservez-les à tout prix. Vous ferez une action utile et vous donnerez un grand exemple. »

Par-ci, par-là, pour corser, je glisserais bien un peu de « nuit noire > de « sombre énigme > ; je parlerais du gland, Tinfîniment petit, contenant en prin" cipe rinûniment grand, des chaînes qui relient hier à demain; je dirais que « dans confrère il y a frère » ; j'enfoncerais quelques incises, en guise de coins; et ça suffirait pour emporter le morceau.

Aucune trace du palais élevé en ces lieux aux premières époques de la monarchie française n'y suosiste. Pourquoi se défendre de supposer que ces arbres ont \u les chasses, sinon des Carlovingiens, au moins des premiers Capétiens ? En leur supposant, au minimum, sept siècles, cela daterait leur acte de naissance de la fin du douzième. Au mois d'août 1319, Philippe le Long vint en villégiature ici même. Ils auraient eu déjà alors un diamètre appréciable. Les paysans vont plus loin : ils les font naître sous

Dagobert. Diable ! leur accorder plus de douze cents ans, c'est être généreux!... Acceptons ça, tout de même. Légende pour légende, mieux vaut celle-là que tant d'autres dont des femmes hystériques sont les héroïnes. Et, puisqu'on a baptisé, à Fontainebleau, certain autre couple semblable : HenH 7 F et Sully, appelons les nôtres : Dagobert et Saint-Eloi.

Si la forêt de Gompiègne était, de même que celle que je viens de nommer, riche en curiosités; si, pareils à Marlotte et Barbison, Saint- Jean et Vieux- Moulin offraient par dizaine des spécimens de ce genre, malgré la peine qu'on en ressentirait, à la rigueur, on en abandonnerait quelques-uns, faisant la part du feu. Mais tel n'est pas le cas, maintenant surtout que les hêtres de la Fortelle, dont le bon peintre Alexandre Ségé me vantait dernièrement la beauté surprenante, se sont évanouis en fumée, ont été débités en petites pelles d'un sou dont les enfants de notre génération ont remué le sable des Tuileries. La liste civile avait de bonnes raisons pour ne pas laisser vieillir exagérément les produits du sol convertissables en espèces sonnantes. Notre forêt est d'une beauté jeune et robuste. C'est une forêt de printemps.

Pendant la présidence de Thiers, des écrivains et des peintres se réunirent en Comité de protection de la forêt de Fontainebleau, Vous vous en souvenez ; ce , comité sauva tout le Bas-Bréau, menacé par les vandales de Fépoque. Le chef de l'Etat dut se rappeler

alors qu'il était historien et qu'il avait débuté dans les lettres par de la critique d'art.

Pourquoi n'essaierait-on pas, si l'occasion s'en présente, quelque chose de semblable par ici ? Les noms de peintres reconnaissants n'y manqueraient mie? Dites, de Bellée ? Les noms d'éccivains non plus, n'est-ce pas, cher Levallois, ermite qui vous êtes fait le secrétaire d'une forêt, après avoir été celui de l'oncle Beuve et avez rédigé ses mémoires * ?

Le souvenir de Jules Dupré ne nous engageraitil pas à former, entre artistes, cette ligue du bien public?

Quoi donc ! pauvres compagnons qui, côte à côte, avez traversé les siècles, bravé les orages, Oresle et Pylade du règne végétal, fidèles entre les plus fidèles, l'amoureux de l'antique forêt gauloise ne vous verra plus dessiner sur l'azur vos hautes branches sèches, à jamais défeuillées, pleines de tourterelles sauvages, de ratidiches au ventre jaune, à la tête bleue? En juin, les genêts ne se doreront plus à vos pieds.

Maintes fois, pourtant, ils m'ont réjoui, ils m'ont envoyé un bonjour, une bienvenue, quand, au réveil, je les apercevais de mon lit. Et je leur en sais gré. Et je chante leur De profundisy je fais leur éloge in extremis.

Qu'ils étaient superbes, encore, au moment des chasses ! Quel tableau tout composé ils offraient I Eux

* V Année d^un ermite, les Mémoires d*une forêt, deux livres rie Jules Levallois.

deux, lout d'abord, noirs et bossues de nœuds, creusés de trous, tendant les bras avec un geste de bénédiction ; puis, dans le fond, la demeure des gardes, et dans les plans intermédiaires, l'espace occupé par le charmant remue-ménage de la meule, égayé par les costumes des piqueux, meublé par les voitures amenant de loin les invités.

Enfin, voilà : les malheureux ! ils ont eu le tort de prendre racine deux ou trois mètres au delà du terrain communal. Autrement, ils étaient préservés, et comme les gros marronniers des places de villages, les tilleuls, les « ormeaux » sous lesquels on dansait l'après-midi du dimanche, on les soignait, on les élayait, on les consolidait, on leur donnait des béquilles et Ton bouchait leurs crevasses.

Ainsi, c'en est l'ait !...

Mais non, c'est impossible. Toute sentence est révisable. Le président de la République en a commué bien d'autres ! Ce n'est pas pour des décisions de celte nature qu'est fait le respect de la chose jugée. Eh! monsieur le... destructeur, on doit surseoir indéfiniment à certaines exécutions, faute d'exécuteurs. On a vu des soldats s'opposer à charger leurs fusils pour ne pas se rendre complices d'une iniquité. Aucun des marchands, son intérêt bien compris, n'achètera ces restes-là, pis que les chablis et les « chandeliers > des coupes. Nul bûcheron, je vous en réponds, n'usera porter sur les siens sa cognée ou sa scie. Les cales de hêtre éclateraient d'elles-mêmes, plulôt que

d écarter leurs flancs rongés, leur membres disjoints, leurs têtes chenues. Vous seriez obligé de venir mettre vous-même la main à la besogne... Alors, gare à la chute d'un bras, à la cassure de la houppe ! La vengeance des arbres !

Il le faut bien, puisque les dieux sont impuissants, puisque Apollon, dont le nom se lit au carrefour le plus proche, ne vous a pas, homme terrible, métamorphosé, àTinstant du crime, en un arbre disgracieux, rabougri et épineux.

Allons ! laissez-les mourir tranquilles, eux que la foudre a épargnés. Assez de hameaux et de ruines disparaissent. Encore quelques années et votre vue, friande de la régularité des lignes, ne sera plus offusquée de leur rares touffes de feuilles. La fatalité aura fait gazon ras. Un bon mouvement, voyons ! Démarquez. Sait-on ce que Ton deviendra, soi-même ? Aurat-on une vieillesse admirée et aimée ? Les nôtres ne hâteront-ils pas de leurs vœux l'arrivée de la suprême Conservatrice?... Revisez, revisez : il en restera au moins quelque chose : deux beaux arbres à peindre de tous les côtés et à célébrer en prose et en vers... Le besoin vous prendra-t-il encore de couper, de rogner ? — Eh bien ! allez enlever les herbes des étangs : les roseaux et les mâcres, les fléchières et les lentilles d'eau; jetez bas les nids des agaches et des chats-hues ! Mais, palsambleul monseigneur, que vous font les nids de rossignols!...

Grâce pour les Ancêtres î

Et, afin de vous faire pardonner, envoyez quelques bons crochets, quelques bonnes tiges de fer avec quoi nous consoliderons notre musée des souvenirs ! ! !

Elle est bien longue, ma requête, mon cher confrère. Que voulez-vous? Les mots, pour dire ce que Ton ressent vivement, arrivent trop aisément. Nul n'est plus verbeux qu'un amoureux. Il faut du temps pour faire court et mes condamnés n'ont que peu de jours pour se pourvoir. Puis, par cette pluie, que faire en un gîte couvert de chaume, à moins que Ton n'écrive?

J'abuserais, toutefois, si je prenais maintenant plus de place qu'il n'en faut pour signer d'une main en vous tendant l'autre.

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