‹ Le livre d'un forestierChapitre 32 sur 42 · EN HALATTE · texte numérisé non relu

EN HALATTE

Au Directeur du Progrès de VOise,

Fleiirines, 26 juin 1890»

Vous m'exprimiez, il y a quelque temps, l'aimable

désir de publier encore, par-ci, par-là, de ma copie, € Nos gardes et nos bûcherons, afflrmiez-vous, aiment à trouver votre signature en ouvrant leur Progrès, » Votre sympathie se faisait là l'écho de sympathies que je tiens pour fort précieuses, vous le savez. Les dieux sylvestres me préservent de négliger cette invite ! Articler pour ces dévoués et ces ]aborieux, alors que je viens chercher sous les hêtres de la Fortelle le bon repos nécessaire à la besogne littéraire ; parler d'eux entre amis, l'hiver, près du feu, en faisant sauter la bande du journal frais imprimé ; proclamer leurs mérites ; décrire le pittoresque de leurs occupations : la coupe du regain dans les enclaves, le martelage, la destruction des nids

d'oiseaux de proie, le débitage des arbres , la f aînée, le transport des énormes grumes au port de la Croix où les attendent les péniches luisantes de goudron. c'est pour votre très irrégulier collaborateur, plaisir dont il ne laisse jamais échapper l'occasion. Si, de la Basse-Queue au Mont-Saint Marc, de Saint-Nicolas au Vivier-Corax , au Hourvari ou aux Grands-Monts, dans quelque poste ou quelque hutte des ventes de l'automne dernier, on conserve souvenance de l'écrivain qui depuis une dizaine d'années promène par là sa solitude, tenez pour certain qu'il associe à ses meilleures impressions et ces figures et ces paysages.

Je ne crains pas que l'on me reproche d'élargir aujourd'hui un peu mon cadre habituel. Le dialecte du Valois, tout affaibli qu'il soit en descendant, ne conservant pas son accent, se parle encore unpeuenHalalte, où les manieurs de cognée portent toujours le nom antique de boquillons, ainsi qu'en forêt de Cuise...

Que ceci me soit donc une carte de visite à nos boisetiers. Que cette prose familière, à bâtons rompu?, leur offre les excuses d'une infidélité momentanée,

Oh! le besoin, l'attrait du changement!... Qui peut dire à quel souffle du vent on obéit? C'est peut-être pour l'aimer davantage que je m'éloigne de l'habituelle forêt?... Par un raffinement de dilettantisme,... pour en accroître en moi la nostalgie,... pour que de la comparaison elle sorte triomphante en mon estime?... Peut-être aussi, pour que

Irop de séduction de sa part ne me détourne pas du devoir d'écriture à accomplir?

A tous ceux qui veulent bien se souvenir de Tauteur de cette lettre, qu'elle aille présenter un cordial bonjour et une poignée de main... Qu'elle porte, avec un verre de liqueur de" prunelles, la santé de Notre-Damedu-Bon-Accueil et des siens. Elle heurtera, ensuite, à rhuis des brigadiers, — mieux partagés, sous bien des rapports, que ceux d'ici, — logés spacieusement dans un coin d'abbaye romane ou gothique, d*un si bel effet au milieu des frondaisons épaisses. En amie, elle sonnera au presbytère de la paroisse dont dépend l'ermitage quitté : dans son cabinet encombré de livres, où nos contemporains font bon ménage avec les ouvrages canoniques, un prêtre à l'esprit libre, au cœur ouvert, la parcourra, absolvant d'un sourire l'exilé volontaire. Elle gravira, légère autant qu'un pigeon voyageur, les escarpements d'un plateau fortifié par les Romains, aux derniers jours de la lutte héroïque des Bellovaques, puis couronnés de pavillons conventuels, au moyen âge; elle pénétrera jusque sur la table d'un salon où une gracieuse famille vit «t entre l'art et Ifi nature >, pour emprunter le titre de la composition de Puvis, à l'Exposition du Champde-Mars ; et les maîtres la liront sans doute devant Timmense panorama qui déploie à leur vue tant de plaines, jusque vers Noyon et Goucy-le-Ghâteau, qui fait onduler au-dessous d'eux les futaies jusque pardelà la rivière d'Aisne, et qui ouate de brouillards

montés de la vallée verte leg toits du village éparpillés au fond, tels que des pierres placées pour enjamber un gué.

Enfin, par vos soins, elle accomplira, mon épitre, toute la tournée du facteur : cette rude excursion quotidienne de sept ou huit lieues par les cailloutis et les sentes sous le couvert, depuis le chef-lieu de commune jusqu'au moindre écart, depuis la fastueuse construction écrasant de son luxe battant neuf les vieilles chaumières, jusqu'à la maisonnette du gardien du passage à niveau.

Dans le conte de Daudet, les oiseaux s'amusent de ce fait bizarre, anormal, incroyable, stupéfiant : M. le Sous-Préfet griH*onnant des vers au lieu de méditer son discours à « Messieurs et chers Administrés... » Qui sait ? Une fauvette babillarde, en vigie sur un buisson d'églantier, apercevant, au bout d'une contreligne, le piéton de la Poste, préviendra-t-elle de l'événement ses compagnes, les grives et les lavandières : — Bon ! voici le porteur de nouvelles, le désiré, l'attendu... Un peu en retard, aujourd'hui. Dame, c'est mercredi ou samedi au calendrier des gens. Plus compliquée, la corvée, plus lourd, le &ac, ces jours-là, à cause du journal... Mais chut! ne chantons pas politique... C'est pourtant léger, sans consistance, le style des poètes !... J'en suis sûre, oiselles mes mie& : petit bonhomme vit encore ! — Il nous reviendra quand les veilleuses fleuriront les prés, quand les rouges fruits du sorbier seront dévorés par nous, vers le temps

OÙ les hardes de cerfs commenceront à escalader les hauteurs, et que les marchands ventiers apparaîtront pour estimer les lots, san? pitié pour nos nids, veufs des dernières couvées...

N'est-ce pas, mon cher Directeur, qu'en voilà bien long^ pour préambuler et sonner le changement de forêl ? Excuserez-vous la forme trop peu impersonnelle, l'emploi trop fréquent du moi ?... C'est peutêtre à cause de cela même que ceci ressemble à une simple causerie, cigarette aux lèvres, avec le garde rencontré, ou devant la loge du charbonnier, en train de garnir de gazon son four habilement échafaudé, pareil à une taupinière gigantesque ?

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