AVANT DE ME METTRE AU TRAVAIL
C'est aujourd'hui la Saint-Jean, — la Saint-Jean d'été. C'est la fête de tous les épanouissements, de toutes les ardeurs, aussi. Hier soir, les gars de Saintines, — le pays du pseudonyme auteur de Picclofa, — ont dû se disputer le bouquet couronnant le feu. A Vieux- Moulin, le curé qui, si fantaisistement, si satiriquement, sculpte des cannes de buis où s'enroulent tant de malice et d'ironie gauloise, à l'un des carrefours, a béni le haut amoncellement de faguettes, de bourrées et de paille, et l'illumination a fait courir ses reflets ondoyants sur le cercle des curieux attardés à cette joie nocturne. Et les jeunes filles présentes à la cérémonie sont rentrées au logis familial, certaines d'épouser, malgré les embûches tendues par les jaloux, malgré les volontés adverses, les jeunes gens se trouvant auprès d'elles, alors. J'ai ouï même parler d'indifl'érents de l'un et de l'autre sexe ayant allumé jadis, à l'un de ceux-là, des « feux » qui durent encore.
Ces flammes, ce m'est un signal, un appel, une exhortation.
J'ai décidé d'attendre cette date pour commencer d'écrire mon livre.
Feu sacré ou feu profane, il m'anime, il m'exalte Tesprit, cet embrasement superbe.
Floréal et prairial n'offrent que des préparations, des promesses, souscrivent le billet à ordre, libellé sur les feuilles vertes des platanes luléciens, auquel messidor fera honneur à l'échéance prochaine, dans la grande campagne blondie... De retour en un nouveau gîte, avec mes notes prises sur le vif : — psychologie, langage, décor, — autrement dit, études de caractères, mœurslocales, milieu extérieur, — tranche d'humanité et de nature, — le fruit de ma pensée commençant à mûrir sur larbre, je m'apprête à en faire la difficile cueillette.
11 est là, dans mes paperasses, mon coin de Picardie analysé. Les jours précédents, passés au bord de la Somme, me l'ont précisé d'une façon de plus en plus nette, durant que je m'imaginais vivre l'œuvre projetée et que je m'imprégnais, là-bas, d'intense vérité. Et d'ici, avec le recul nécessaire à la vue d'ensemble, au rejet des détails inutiles, dans l'isolement que réclame l'écriture consciencieuse, je sens venir du Nord des bouffées d'air chargé d'odeur de tourbe brûlée, j'entends les deux notes en crécelle du cra-cra, la fauvette des roseaux.
Bien oublié, Paris, et volontairement négligé, et
absolnmeni effacé de mes préoccupations! Seule, dans le jardin, la note claire d'une toilette de femme pourrait y ramener mon attention. Mais celle qui la porte partage mes goûts ; je lui sais Tamour sincère de la campagne vigoureuse et la haine des élégances balnéaires, des plaisirs dispendieux énervant les sens et ne satisfaisant guère Tintellect. Gomme moi, elle demande à l'atmosphère oxygénée des champs la force nécessaire à braver les menaces de décembre. Et, toute prête à remercier nos forêts favorites du commun réconfort qu'elles nous donneront, elle aspire à pleins poumons les brises douces courant sous le ciel.
Un critique dramatique me vantait la volupté de ne plus lire de journaux en son temps de vacances rustiques. Je la connais, cette jouissance : allégement, de tout l'être, remplacement des idées des autres par. de l'observation personnelle. Seuls, les organes politiques de nos parages prendront de mon intérêt. J'ai, parbleu ! bien dépouillé le vieil homme. Non, plus de théories d'art... rien que de l'art. Ne faut-il pas se reprendre à produire, après l'inaction des mois de souffrance I
Mais qu'en sera-t-il de ce livre à venir? La main de papier blanc, c'est fait pour inspirer des doutes, des craintes, des hésitations. Des étrangers y trouveront-ils tout ce que l'auteur essayera d'y mettre?
L'écrivain ne faiblira-t-il pas lui-môme bien avant le prestigieux mot Fin^ but vers lequel il s'acheminera
fiévreux, ruisselant de sueur? Le terrible c à quoi bon ?» ne s'abattra-t-il pas sur lui, en route^ lui cassant bras et jambes?... Certes, c'est banal, cette vérité que le plus bel ouvrage est celui que l'on entreprend et le plus mauvais, celui que Ton termine. Et puis, suivant un mot bien connu aussi, celui qui commence un livre est Técolier de celui qui l'achève.
Pas moins, c'est une chance qu'une lueur d*espoir vous guide, que la volonté d'accoucher d'un brin d'idéal fasse se cristalliser en vous les molécules du rêve épars, que l'embryon de poème, de roman, de drame se nourrisse du meilleur de vous, jusqu'au jour... de voir le jour ! L'exemple d'hommes tels que Balzac et Flaubert, qui furent toute volonté et toute patience, et de Gautier qui trouva, lui, Timpeccabilité, en passionné de la forme, est là pour vous encourager. Leurs portraits devraient embellir les murs nus de la pièce où j'écris. Est-ce prétentieux, de citer ces gens-là, infirme, infime qu'on est?... Non, ma foi. Le désir de s'approcher d'eux c'est le commencement du talent. Et mille fois vaut mieux la tentative d'originalité, même avortée, que la traînerie lâche et veule dans la commune ornière. Ecrire sans se sentir empoigné par le génie intérieur qui vous laisse entrevoir la possibilité d'apporter, à force de courage vainqueur des obstacles, de scrupules difficilement satisfaits, sa vision propre, de dire d'une façon neuve ce que d'autres n'ont pas dit, fichue affaire! Les bravades des romantiques, pleins de jeunesse et de
fringance, prenaient pour cible le bourgeois pansu et cossu. Mais n'est-ce pas œuvre de pbiiislinisme qu'ajouter à la production incessante de ce temps des pages empreintes de vulgarité, inspirées parfois \>a,r un désir de lucre auquel les meilleurs succombent, alors même qulls pourraient dédaigner ce soin ; que ne pas savoir attendre le moment favorable et se hâter aux dépens de la tâche entreprise ?
Il est des maximes que nous autres, à Tinstar des versets du Coran dans les maisons arabes, ou des phrases des Pères, aux portes des cellules des chartreux, nous devrions inscrire autour de nos ateliers littéraires : de la prose de nos maîtres : celle-ci, par exemple, du grand Théo : « Il faut élever la foule à la hauteur de l'œuvre, non abaisser Tœuvre au niveau de la foule. » Des vers, surtout, aisément gravables dans les mémoires. Parfois des sentences vieillotes un peu, mais tout de même bonnes à rappeler, à mettre en pratique :
Le temps n'épargne pas ce qu'on a fait sans lui.
Celle-là, dans laquelle SuUy-Prudhomme se prouve si vraiment poète :
J'honore dans la plume un souvenir de l'aile..
Des ailes ?... J'en entends, j'en devine par centaines autour de moi. A travers la fenêtre ouverte, dans un jeune noyer, un pinson envoie son rire saluant l'aube ; des abeilles bourdonnent dans les troènes et le jasmin
dont les pousses folles passent entre les lames des volets. Le coq claironne. Par delà le courtil où les moineaux pillent les cerisiers, et par delà les terres où les blés grandissent, de Torée de la forêt dont la masse limite Tborizon, une monotone chanson de coucou parvient jusqu*à moi, faisant valoir le calme salutaire des choses environnantes. Les hiroDdelles, au nid suspendu entre les solives de la voûte charretière, sont maintenant tout à fait accoutumées aux inoffensifs nouveaux venus.
Les gens du village les imitent. Les Parisiens ne leur sont plus sujet d'étonnement. A la fontaine, les femmes ne sinlerrompent plus d'emplir leurs seaux, un poing sur la hanche, groupées au beau mitan de la route, sur le pavé national, poul* commenter celte arrivée. La toute naturelle curiosité des premières heures cède à des intentions de causer, à des ébauches de voisineries. On a salué d'abord linaîdement, ne sachant pas trop, n*osant presque; puis, franchement, sans réticences. Les étrangers sentent moins les yeux fixés sur eux, avec cette obstination qui troublerait des voyageurs novices. Et sur leur passage, dans les maisons, on ne risque plus de se donner des torticolis, en quittant la couture ou le pot-au-feu, pour tâcher de les suivre du regard jusqu'au premier tournant de rue. Les enfants sortant de l'école, dont les heures d*étude vont régler les miennes, s'habituent à ces visages inconnus.
C'est une prise de posession, un droit de cité acquis
par trois ou quatre jours d'installation. Présentation faite. Glace rompue. Je suis chez moi.
Le temps même, sombre et couvert jusqu'à présent, s'est embelli ce malin. Le soleil s'est montré, glorieux, cb.assant les nuées noires qui embarrassaient son grand chemin.Suivantrexpression picarde, le hernu de \a Saint-Jean se dissipe. Il y a du bonheur dans Tair. Ça flotte avec les parfums de fenaison, ça tombe avec la rosée. Pourquoi n'en prendrais-je pas ma part?
Quelle que soit donc ta destinée, volume dont je vais tracer en tremblant les premières lignes, manuscrit sur lequel je resterai si longtemps penché, je t'aime déjà pour les illusions que tu me suggères. FiUfant de mon cerveau, je te chéris pour le mal que tu me causeras...
L'azur tente Tessor des alouettes.
Artiste, essaie aussi tes ailes I
Sauvages fruits, ravis trop tôt par le passant. Croissez parmi les grands bouleaux et les gros chênes. — Ferai-je ta cueillette, en des saisons prochaines, Arbrisseau de mou œuvre, arrosé de mon sang ?