‹ Le livre d'un forestierChapitre 35 sur 42 · L'ÉGRATIGNURE · texte numérisé non relu

L'ÉGRATIGNURE

Vous rappelez-voQi?, Cécile, cette promenade dans les bois, un de ces automnes derniers, en plein pays de Gaux, — votre pays, chère havraise?

C'est pour moi, durant Taccablement d'octobre; quand, seul avec mon chien, je parcours les routes, lui, faisant fuir quelque couple de cerfs effrayés^ moi, plongé dans des mélancolies, un peu d*azur égayant ma mémoire ; et, à chaque nouveau printemps, je ne sais quelle espérance vague me revient, de donner, près de vous, avant la fin de Tannée, une suite à ce souvenir.

Hélas! c'est un leurre, cet espoir-là! Les exigences de la vie nous ont séparés à jamais; les convenances du monde vous ont imposé un bonheur lointain : vos jours sont liés maintenant à ceux d'un mailre et seigneur dont il vous a fallu apprendre le parler peu familier à vos lèvres de Française.. .

Gomment nous étions-nous pris pour quitter le

gros de la société dont nous faisioas partie, ce jourlà? Voulez-vous, douce absente, me laisser vous accuser d'avoir été un peu ma complice pour trouver une raison? — Vous souriez! — Oui, n'est-ce pas? nous étions de moitié dans ce soudain projet d'escapade.

La pluie avait tombé toute la nuit et dans la matinée : cet orage avait assez profondément raviné les chemins, bordés de hêtres, où le cocher du château n'osait qu'à peine se hasarder aveo le mail-coach neuf.

Mais moi, déjà, en quelque sorte, sur le marchepied du wagon, je devais m'éloigner. Vous aviez dit, sachant mes goûts de paysagiste littéraire : < Je veux que vous emportiez des émerveillements de notre campagne normande. Nous sortirons une dernière fois. 11 faut que nous vous fassions voir la Fontaine-Madame : c'est délicieux !... Laissez- vous encore piloter, comme disent nos marins. »

" Et vous savez, Cécile, si je m'abandonnais volontiers, corps et âme, à vos connaissances approfondies de la topographie du canton, si je craignais peu de m'égarer à vos côtés !

Nos compagnons restèrent donc. Ils avaient vu tout ça, eux, dix fois, cent fois. Les dames, châtelaines et invitées, appréhendaient fort de gâter leurs toilettes et leurs souliers d'étoffe. Votre jeune frère leur avait proposé d'aller boire quelques bols de lait à la ferme devant laquelle nous étions arrêtés. Pour le vieux capitaine, il était certain que la fermière trouverait

dans un coin d'armoire un flacon d*eau-de-vie de cidre à lui offrir.

Us sautèrent donc de voiture et nous les laissâmes se diriger, en franchissant, un par un, la barrière au tourniquet de bois, vers la rustique habitation qu'on apercevait entre les branches des pommiers nouvellement gaulés.

Nous réussissions à merveille. J'écris : nous, quelle prétention ! Nos regards, du moins, s'étaient entendus instantanémient; il n'y avait pas eu de longue préméditation. C'est notre excusé. Et puis, nos amis nous favorisaient avec une complaisance vraiment éion-, hante.

L'un près de l'autre, nous traversâmes le chaume d'un champT dont le bois formait la clôture. Vous releviez attentivement voire robe, pour ne pas l'accrocher aux éteules dures et mouillées. Oh ! je la vois encore cette robe : — du cachemire d'Ecosse gris, avec des biais de soie bleu marine à la jupe et aux manches. Au bout de la pièce de terre, un chemin presque carrossable s'offrait. Seulement, ça descendait rapidement entre les taillis, de distance en distance surmontés de baliveaux, de grands chênes réservés dans les coupes et cerclés d'un anneau de peinture rouge. On était forcé de courir.

Maintenant que les feuillages jaunissants nous cachaient, nous nous étions rapprochés. Je vous avais pris la taille, en mettant mon pas à votre pas décidé. J'aurais voulu valser avec vous, là, seul à seul, sur ce

gazon humide, vous enlacer à pleins bras, mignonne fille, mieux que quelques jours auparavant, je n'avais pu le faire, parmi paysans en blouses bleues et paysannes en coiffes blanches, à une assemblée du voisinage.

Ah î je tremblais beaucoup, je vous assure, en vous parlant, —r J'ose vous l'avouer à présent, sachant bien que vous ne vous fâcherez pas... Quanta me faire les yeux méchants, c'est une des rares choses qui vous sont impossibles. — Oui, je tremblais et je commençais, dans mon trouble, à oublier de faire précéder votre joli nom musical du titre de < mademoiselle **

Il y avait dans notre chemin, sur les bords, parmi les inévitables chardons s'envolant au vent, quelques saponaires encore et des chicorées sauvages à fleurettes bleues. Dans les fonds, auprès des flaques d'eau fangeuses, on voyait les premiers colchiques montrer leurs tubes rosâtresà peine enlr'ouverts qui annoncent la mauvaise saison. Je vous fis un bouquet *de toutes ces choses que nous laissait cueillir septembre, prêt à disparaître : un joli fouillis, cette gerbe, — aussi étrange que mes paroles étaient incohérentes. L'avezvous quelque temps conservé, Cécile? — Non, n'estce pas? on ne garde pas une pareille botte de foin? — Mais, qui sait? un des brins d'herbe odorants qui la composaient, une de ces fleurs de colchiques, pâles . autant que des lèvres donnant un baiser d'adieu?...

Bientôt nous arrivions à une large éclaircie, tout au fond, tout en bas. Devant nous, une lande

abrupte, incultivable, aux herbes rares, jaunies par Télé, toute semée de pierres ; à notre gauche, les bois sombres, massés d'une façon superbe et dont la ligne semblait au loin, en descendant, toucher le sol.

Tout près, on entendait glouglousser un filet d eau tombant d'une longue gouttière fixée au talus par un bout et jaillissant sur les cailloux du chemin que nous allions suivre. G était la Fontaine-Madame.

A vingt pas de là nous tombions en extase devant une chaumière délabrée, aux portes et fenêtres mal jointes, aux murs de torchis écaillés, lézardés, troués et rayés des diagonales de charpentes noires aux lignes irrégulières. Elle était coiffée, celte masure, d'un toit bas de paille épaisse, velouté de toute une végétation de saxifrages, d'artichauts bâtards, de giroflées encore vertes. — Oh! les toits de chaume!... Gomme on a tort de priver les villages de .ce luxe de verdure que la nature leur offre!... Bientôt le mot de chaumière ne sera plus qu'un vocable suranné, enregistré seulement pour mémoire par les dictionnaires. — C'était en pleine solitude : un jardin délaissé la précédait; mais depuis le printemps la morelle aux grappesnoires, le bouillon-blanc, lafumeterre,rhièble, le séneçon, la large consoude aux feuilles doublées de blanc, Tamarante, toutes les plantes des terrains non entretenus s'en étaient donné à pousser parmi les herbes potagères qui avaient monté et les herbes niauvaises, aux épaisseurs de tapis.

Et vous m'avez alors raconté l'histoire de celte ca-

En réalité, je n'en croyais rien. Mais dans l'étroit passage, à peine tracé parmi les épines-vineltes, les houx, les prunelliers et les néfliers, entre les murailles des noisetiers et des châtaigniers, je pensais être plus près de vous, pouvoir mieux vous tenir serrée contre moi, et peut-être, grâce aux hasards des branches qui font courber la tête, des faux-pas sur les cailloux, des glissades sur les aiguilles des sapins, vous mettre sur la joue un baiser qui me brûlait la bouche.

Oui, elle était bien peu large, cette sente, et mal aisée, et obstruée : depuis le temps de la vieille femme, personne, sans doute, n'y était passé. En maints endroits, il fallait faire une trouée. — < Mais c'est une forêt vierge d'Amérique; nous sommes perdus », pr^"' tendiez-vous avec des rires, en répétant des bribes de relations de voyages du capitaine. Il arriva même qu'une fois j'eus du mal à m'en tirer. Le roncier avait poussé ses rameaux si loin, il était mêlé de tant de tiges de houblons et de sarments de vi(\rnes, que cela formait des lianes, des ponts suspendus pour les écureuils.

Avec ma canne, je pensais bien en avoir raison. Mais ce ne fut pas sans qu'il m^en coûtât quelque chose ; une grosse épine m'entra au beau milieu du dessus de la main.

— ' Aïe ! m'écriai-je.

— Quoi donc?

— Oh! rien : une égratignure.

— Voyons.

C'est alors que vous m'avez pris la main et que vous l'avez regardée. Un peu de sang avait jailli entre les veines. J'arrachai l'ardillon de bois qui m'avait percé jusqu'à la chair,

— Oh ! du sang... Vous êtes blessé... Il faudrait appliquer un baume sur la plaie.

— Bon ! est-ce que vous connaissez les vertus des simples ?

— Non, ma foi ; je ne suis pas encore si peaurouge que ça. C'est égal, c'est pour moi que vous souffrez, c'est pour moi un dçvoir de vous guérir.

Et vous avez porté ma main à vos lèvres, en vous inclinant un peu ; et vous avez sucé le sang de Tégratignure. Et pendant que vous agissiez ainsi, aimable vampire, je vous baisais au front.

Oh ! ne vous troublez pas^ Cécile : voire mari ne s'est aperçu de rien. La trace du premier et unique baiser que je vous donnai n'est pas restée imprimée sur votre peau douce, si facilement rougissante, sur votre front de vingt et un ans.

Certes, ce serait imiter le mauvais goût des concetti italiens, de vous dire qu'avec cette goutte de sang vous avez aspiré mon âme. Mais, tout ébloui, il me parut à l'instant que cette larme rouge, bue par vous, établissait entre nous une parenté morale : que vous me preniez ainsi tout entier, et que j'étais à vous désormais. — Ce n'était qu'une griserie d'amoureux, L'avenir a brisé, aussitôt formée, cette bulle de savon teintée de rubis.

Ce fut tout, a est-ce pas?

— Nous sommes fous 1 murmurâtes- vous.

Et quelque temps nous allâmes sous les branches, sans souffler mot, comme efl^rayés.

Ah! cette petite marque, cette çraflure, je souhaitais qu'elle ne s'effaçât jamais. ' Mais, si légère, elle ne devait pas tarder à disparaître complètement. En se fermant, elle enfermait en moi votre caresse : je la garde encore dans mes veines.

Si jamais, je n'avais souffert davantage !... Si

d'autres, qui ne vous valaient pas, ne m'avaient pas

contraint de me jeter tête baissée au-devant de plus

terribles dangers qu'un buisson de ronces hérissées de

tous leurs dards!... Si celles-là, du moins, ma chère

Cécile, avaient apporté un doux remède au mal d'es-

prii qu'elles causèrent !... Mais non, l'égratignure qui

,me laissa croire un moment, par un gentil mouvement

de compassion de voire part, que, du moins durant

une minute, mon affection discrète vous avait émue,

aucune autre femme ne lui donna un pendant. Il en

.est qu'un coup de poignard reçu devant elles baisserait

.froides, dont la bouche ni les mains ne savent sécher

.les larmes qu'elles font répandre.

Nous arrivâmes enfin en haut. Le champ déblavé se présentait de nouveau. Nous avions faitplus de chemin qu'il n'était nécessaire. Mais je ne m'en plaignais pas.

Nos amis nous attendaient patiemment : on les avait fait entrer dans le pressoir où coulait le cidre, et

c'élail pour eux un grand plaisir. Les dames buvaient à pleine sébile le jus doré.

Personne ne se douta de rien. Le capitaine plaisanta un peu et affirma en riant qu'on n'aurait pas dû nous laisser partir seuls. Puis, votre gamin de frère, en tournant autour de vous pour vous faire boire aussi, s'écria une fois :

— Tiens ! qu'est-ce que tu as donc là, Cécile, sur la lèvre ?... On dirait du sang !

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