CARTE DE VISITE D'UN SYLVAIN
Bonjour, bon an, aux bons gardes
Forestiers ; Aux dix cors vivant en bardes;
Aux sentiers ;
Aux rouges-gorges des baies
Et buissons Qui remplissent les futaies
De cbansons ;
Aux doux écureuils; aux traîtres
Sangliers; A ces géants : cbônes, bétres,
Peupliers ;
Qu'à la récolte prochaine Des grands faux.
L'excellente huile de faine Goule à flots.
Que la vieille misérable
Trouve encor Sous le frêne, sous Térable,
Du bois mort ,
Et des moissons de fougères,
Du gazon Et des fraises bocagères
A foison.
Boquillon plein de courage,
Garde aussi Un bras robuste, à l'ouvrage
Endurci.
Enfin désir égoïste,
— J'en souris !
Lassé de la vie artiste A Paris,
Quand dans la forêt qu'il aime
Ardemment, Cherchant le repos suprême,
Un moment,
11 ira, sous le feuillage
En arceaux, Répliquer au babillage
Des ruisseaux,
En été, qu'elle procure
La faveur D'un peu d'ombre et de verdure
Au rêveur!
Paris, décembre 1883.
A LA SATNT-BLAISE
V hiver s'apaise.
. Eh bien ! oui, j'en avais la nostalgie, absolument; je languissais pour elle, la Forêt. Ça me durait, d'attendre un prairial que des vœux seuls ne sauraient rapprocher autrement qu'en imagination, à grand renfort de réminiscences des fenaisons passées.
Pourtant, sous mes yeux, derrière la fenêtre du logis parisien bien clos, par une de ces bonnes fortunes que le citadin, rustique à ses meilleures heures, tient avec raison pour ses plus grandes joies, les jardins du voisinage, où les merles font leurs nids au printemps, — comme dans la chanson de Nadaud, — dressent leurs platanes et leurs sycomores avec des intentions de futaie. Ils étendent, pour mes regards seulement, hélas I leurs tapis quelquefois verts, à l'instar des clairières. Un léger pavillon de briques remplit là, faute de mieux, le rôle de la maison forestière.
Pour accroître Fillusion toujours facile, heureusement, aux gens à la sensibilité prompte, un dessin d'ami, — aimable présent qui me fut une surprise, — me retrace l'aspect dénudé, que prennent aux approches de l'an nouveau, les lieux quittés splendides à la fin de l'automne, avec la blanche habitation grelottante, privée des feuillages la protégeant des bourrasques. Bien plus, — souvenir matériel comparable à celui qu'offre aux expatriés ce peu de terre rapportée d'Alsace où l'on plante pour eux l'arbre de Noël, — dans une jardinière végète près de moi un pied de fougère dans sa motte d'humus natal. Sur une gourme détachée de la bille d'un hêtre, excroissance tournée en forme de console, une buse naturalisée agrafe ses pattes duveteuses, éploie ses larges ailes, entr'ouvre son bec et semble vouloir prendre Tessor, fixant une invisible proie^... Même encore, un verre de liqueur de prunelles, fruits dont la cueillette a été une fête, me permet de m'assimiler un peu de la forêt et me coule de la sève dans le sang..,
Autant.de choses, vous en conviendrez, bien faites pour empêcher que l'on perde la notion des bois !
Gela, cependant, ne me suffisait pas. Un amoureux profondément épris se paierait-il de la platonique contemplation d'un portrait? Baiser seulement en cachette, une boucle de cheveux ou un gant dérobé à sa belle, maigre régal, en somme, pour l'appétit d'un affamé de volupté !
Je l'ai revue en hiver.
C'est une impression excellente que celle-là : à la Chandeleur, à la Saint-Biaise, grâce à la rapide transition de deux ou trois heures de voyage, passer de la rue bruyante qu'on habite aux magnifiques avenues, délicieusement sombres, qui se croisent à milliers dans ce massif.
Vrai! j'étais ému en approchant : même sensation, presque, que celle qui vous empoigne la poitrine et vous la serre à l'écraser lorsque Ton se rend à un endroit où Ton sait devoir rencontrer inévitablement une femme jadis adorée. Il n'y faut pas trop s'exposer, à ces tentations-là, prétendent les expérimentés d'amour. Bah ! Pourquoi non ? Si la petite bête est morte, qu'importe?... Si elle survit, mieux vaut lui donner cet aliment que la laisser se consumer en désirs vains.
Combien changée peut-être ; combien troublée par les infortunes, cette grâce juvénile dont nous gardons l'image !... Qui sait si l'aspect des objets extérieurs, aujourd'hui, après trois mois d'absence, ne va pas détruire en moi, ou au moins affaiblir pour un temps, l'admiration que j'en conserve, aussi nette et enthousiaste qu'aux premières visions ? — Quoi donc ! c'est là ce qui m'a jadis ravi, transporté d'admiration! J'ai pu me sentir des joies d'écolier lâché en liberté au milieu de ce décor maintenant fané, défraîchi, dont la vue, bien sûr, ne me suggérera que des pensées mélancolieuses, et, en attendant, me fait
plus frileusement enfoncer les mains dans mes poches et me cacher les pieds dans la paille couvrant, en guise de peau d'ours, le fond de la voiture? Cette, nature n'est que pour plaire aux chasseurs à tir, individus poursuivant un gibier plus réel que celui des songeurs bayant aux colombes^ ou lisant à petits pas: son peu de pittoresque n'a aucune chance de les distraire de leurs sanguinaires besognes.
Ces idées m'occupaient en traversant la grande plaine des Eluas qui domine la vallée d'Automne et d'où, parles beaux temps, toute une partie du Valois,; jusqu'à la forêt d'Halatte, s'aperçoit. Le petit cheval allait paisiblement, laissant le loisir de bien regarder. Pourquoi se presser? 11 me semblait que j'étais attendu,, tandis que j'allais surprendre. — La drôle d'idée, tout de même, d'arriver ainsi chez ses hôtes d'été san^ raisons sérieuses, sans Texcuse d'une visite à ui^ parent, de la maladie d'un ami,... tout bonnement pour s'offrir des sensations nouvelles I
Opaque et noir, avec seulement une légère teinte rousse au sommet, le grand mur d'arbres de la Fortelle s'étendait devant la route qui l'entaillait d'une embrasure augmentant à chaque tour de roue. Le vent emportait rapidement vers la droite de lourde nuages de. pluie ne demandant qu'à crever sur les champs, sur les noyers de la ferme de Brassoire, trait d'union des deux forêts jumelles. ;pt parfois les hauteurs voisines bossuant l'horizon, dans une lutte dont un unique rayon de soleil triomphait, ç'éclai-
raient en plein de lueurs fugitives les couvrant rapi-= dément, tapis aux nuances lumineuses déroulé du faîle à la base. Seuls accidents de terrain, ces côtes, de Retz (les cartes du commencement du xviii® siècle écrivent encore Villers-Goste-Retz), prennent de loin, ainsi, une importance de montagnes. Et du côté opposé Ton devine, plutôt qu'on ne la distingue,, rénorme taupinière du théâtre romain de Champlieu.
Au bruit du véhicule, des milliers et des milliers de corbeaux quittent en croassant les pièces de terre où ils s'épandaient par longues traînées d*encre, s*occupant à éclaircir à leur profit les semailles,
Pillant la future abondance Dans les sillons ouverts par eux,
chantent les vers de Mûrger, qu'on croirait de Pierre Dupont.
A la lisière, des tas de fagots de bois mort, ce superflu que laissent choir les branches pour l'utilité des malheureux, attendent qu'on les. vienne prendre. Et voici que paraissent des vieilles qui, ployant sous leurs fardeaux habilement préparés, ayant des attitudes curieuses, quasi fantastiques, des silhouettes emblématiques de la saison, sortent d'une contreligne subitement entrevue au passage.
Gomme elles, tout est morne et décrépit autour d'elles, les pauvresses I Elles sont bien ici dans le
milieu qui leur convient. Tableau de peines et de souffrances : misère des gens et désolation des choses !
Toutefois, de distance en distance, des ronces toujours vertes et bronzées, des houx font des premiers plans qui semblent vouloir rappeler septembre et donner des espérances d'avril. Puis, malgré la neige disparue, le givre, Teau, le vent, dans le bas dès petits hêtres, subsistent, tenaces, des touffes de feuilles rousses d'un agréable effet parmi ces grisailles où s'enfoncent les routes menant aux pays enclavés, au Four-d'en-Haut, à Saint-Nicolas ou Saint-Jean. La pensée s'attache à ces riens qui, aussi légers et cassants que desoublies, n'ont pas disparu, pourtant; telles ces illusions, nées aux heures vierges et naïves, qui demeurent toujours chez nous, à peine entamées par les années : rêves que les vulgarités de l'existence ont froissés de leurs mains rudes, mais qui nous tiendront encore chaud au cœur quand ce sera l'hiver pour lui.
Voici, enfin, après maints circuits, la maison habituelle, le lieu d'élection. Les exclamations des gens, les ohî et les ah ! d'étonnemènt, les nouvelles des uns et des autres, les récits des méfaits des fauves, l'histoire de la dernière fainée, ayant cessé, pendant qu'un copieux repas s'apprêtera, une promenade pédestre va nous remettre en présence d'effets nouveaux éveillant des idées imprévues.
Ah I certes, l'hiver réserve des joies aux amateurs
de paysage; — d'autant meilleures, ces joies, qu'elles sont plus rares.
Il est midi. Le temps s'est éclairci. Il y a du bleu dans le ciel : cela vous en met dans Tâme.
Les fûts des hêtres, accentués par la lumière vive, s'argentent merveilleusement et les fougères se dorent à leurs pieds qu'enveloppent des manchons de mousse d'un beau vert frais. Car c'est maintenant le temps des mousses épaisses et chaudes : nulle végétation . étouffante, ni viornes, ni chèvrefeuilles, n'en empêche répanouissement : toujours quelque chose vit dans cet apparent engourdissement tombal.
De grandes ombres portées, par instants, frôlent les gazons secs. Tout prend une douceur grise adorablement fine. Les ogives des petites avenues se teintent de mystère et semblent, noires tout au bout, des bas-côtés de cathédrales. Ces bouleaux que nous aimions tant n'accusent plus sur le plafond du ciel que des ramilles innombrables, de plus en plus minces et ténues, à ne former qu'un brouillard.
Vois, ma chère, les coins qui nous sont familiers : < le chemin de la messe », à travers les ventes. Parmi ces arbres aux blancheurs de cierges, j'aimais à l'entraîner, à la lune, en répétant des stances berceuses de Musset. A peine, sous les feuilles amassées depuis notre départ, les reconnaîtrions-nous, ces sentiers : nos souvenirs sont les cailloux dont, Petits Poucets d'un conte vécu, nous les avons jalonnés; nos baisers sont les miettes de pain. Eux, si favorables, si
inspirateurs de tendresses, ils veulent me perdre aujourd'hui dans leurs halliers dépouillés et leurs touffes de grandes herbes mortes. Us me dépaysent. Ils me troublent. Ceux mêmes qui nous furent des guides vers des bonheurs cachés, ne les suivons pas : ils dirigent vers les ruisseaux grossis sur les bords délayés desquels on enfonce jusqu'à la cheville. Ils nous trahiraient à présent : notre sillage resterait marqué dans ces feuilles remuées.
Quittons donc les fonds pleins d'aunes et de frênes. Gravissons les pentes. Allons contempler des panoramas. Grimpons dans les abatis d'arbres où les bûcherons pratiquent des expurgades. Rien ne gêne plus la vue et, dans toutes leurs bizarreries de formes, avec leurs monstruosités amusantes, les charmes s'offrent à nous, véritables Mayeux de la famille végétale, tout griffés des traces des monteurs.
Des nids d'écureuils sont visibles dans les branches, où sautent les gentils quadrupèdes en robe feuillemorte, qui jouent à cache-cache avec le passant. De légers chants d'oiseaux se font entendre : ce sont les mésanges, les pinsons, les rouges-gorges, régalés de cette subite éclaircie, et qui essayent leurs cordes vocales pour le temps des futures amours ; — très prochaines, dirait-on, car, en bien des places, de petites fleurettes à l'aspect de muguet percent déjà à travers la fourrure du sol.
De tout là-haut, les côtes lointaines se présentent d'un bleu foncé que fait valoir le ton général, gris
rouillé. Ces échappées d'espace laissent voir les dévalements des hauteurs couverts d'herbe blonde, de graraen séché qu'on croirait une poussière d'or.
Nulle tristesse : de la galté, au contraire. L'esprit, de même que la terre, jamais en repos, dès que le sentiment inspiré par novembre s'efface, dès que sonne une autre année, se reprend, non plus à regarder en arrière, mais k aspirer vers l'avenir.
Un grand silence règne. C'est une solennelle sérénité, La belle gelée, seule, empêche qu'on s'attarde à ces contemplations. Et les heures sont brèves, dont, en cette saison, on peut ainsi profiter.
Tout à coup, dans la sonorité de l'air pur, un cri d'appel franchement accentué, un hou... houp ! envoyé à plein gosier, de tout là-bas, d'un endroit où la forêt est tonsurée et laisse h regret le champ libre aux maisons, se répercute d'écho en écho.
C'est un signal. Celte voix nous est connue. Hàtonsnous. Déjà doivent fumer sur la table l'odorante omelette au lard ou le ràble d'un kpin de garenne. Et bientôt il faudra, le soir venant vite, songer au retour à la ville.
Loin que mon sentiment pour la forêt ait diminué, je vais revenir plus épris encore.
Ayant assisté à l'apparente agonie de la ~*' — j'ai, de la sorte, voulu la voir en son imposante gie. J'ai soulevé le linceul qui la cachait. El qu'assoupie : c'est le grand repos revivifiant.
douce belle au bois dormant I d'Avril, ce
Charmant, tu recevras le baiser qui réveille et féconde. Vers le temps pascal, les < bergeronnes » suivantle troupeau, les chardonnerets et les bouvreuils des haies, en leur patois que nous comprenons avec des bondissements d*allégresse, jetteront cette bonne nouvelle au monde : Pan est ressuscité !
Dans la sineéi-ité (/'«ne ârne de poète, Vnilà quel est mon rêve et mon désir secr Quand la nuit du tombeau pour mes i/euc Mon cœur à mon amour, mon corps à la ,