‹ Le livre d'un forestierChapitre 41 sur 42 · ADIEU · texte numérisé non relu

ADIEU

De l'endroit où, au temps passé, je suis renu saluer la forêt verte, sur la hauteur, — du seul point oà elle apparaisBe entièrement — j'ai voulu l'embrasser, toute rouillée et chaude de tons, d'un dernier coup d'œil d'adieu.

Alors, cher oiseau craignant les temps gris et les pluies, tu n'étais pas encore près de moi ; — à présent, tu t'en es allée... Alors, j'espérais; à présent, je me rappelle.

Dans des allégories, on voit des vieillards qui, songeurs, du sommet de quelque montagne, regarc leurs pieds couler le fleuve des jours vécus. Ai m'oublie à voir monter vers moi, du bas de la les buées d'octobre, enveloppantes, changeant formes, et s'y dessiner idéalement les quelques s nirs que nous a faits une saison peu généreu jours rayonnants.

Cette succession d'impressions, de prairial à brumaire, est-ce donc Timage de la vie, pour nous ? Oui, certes, de Tensemble môme de Texistence. Mais nous la recommençons chaque année. Le cœur n'est-il pas un peu pareil à ces arbres ?Ne s'épanouira-t-il pas de nouveau, Tan prochain, fêtant, par des battements plus joyeux, plus nombreux, la renaissance de la terre ? Ah ! lointaine est encore pour nous Tépoque où les feuilles, détachées des rameaux et voltigeant au vent, nous attristeront en nous faisant craindre notre fin, à nous-mêmes. Mais en vain l'homme voudrait varier à TinSni ses sensations : dans le cycle des saisons, le reflet des phases que traverse la nature, ombre ou lumière, l'atteindra toujours. Même, cette parfaite concordance des phénomènes du monde extérieur, auxquels nous nepouvons rien, et de nosimprestions, cette sorte de contre-coup que nous subissons, est le grand charme de la vie à la campagne, — la campagne grande et sereine, non gâtée par les vulgarités élégantes, l'ostentation du bourgeois à la paysannerie ; — une campagne qu'on doit aller chercher de plus en plus loin.

Quel chagrin, dis-moi, résisterait longtemps, sans la moindre éclaircie de confiance en l'avenir, à l'épanouissance soudaine de la forêt en mai, au moment où l'arbre entr'ouvre ses bourgeons, s'émaye, comme s'expriment si poétiquement lios bûcherons en paraissant former un verbe du nom même du mois où ce changement s'opère pour eux?... Quel bonheur ne

s'attendrirait pas et ne songerait pas à ses lendemains devant cette nature demi-voilée, subissant les alternatives d'azurs si vite tachés et de grisailles mornes qu'on voudrait voir fuir rapidement ?

Quand la saison ment à ses promesses, quand l'été n'est pas pour nous la revanche de l'hiver, il faut trouver en soi-même la source des joies convoitées.

Qu'importent les maussaderies de la température et les tristesses de la politique, si l'embellie réside dans nos esprits calmés ?

Il est rare que l'automne ne réserve pas des heures délicieuses à ceux que tourmente l'étude de la compréhension des choses.

: Mais tu es partie déjà et tu ne verras pas descendre le soir dans les bouleaux blonds, se teinter d'un rose orange, d'une inexprimable douceur, le ciel au-dessus des grandes avenues, ou entre les gaulis de chênes, — les chênes obstinément verts. Tu ne sauras pas, cette fois, — car qu'est-ce qu'une description , si exacte qu'on veuille ,1a rendre, auprès de la vue, même de l'objet décrit ? — combien sont belles, avec ce ton doré qu'elles ont, défiant la plus fine aquarelle, les hautes fougères fanées entourant le pied des hêtres Qù les familles des usagers vont recueillir la faîne. Tu ne respireras plus au crépuscule l'odeur des fours à charbon allumés près de la route verte, où sont les loges en forme de cônes, sur la place toute noircie de frasil. Elle est pénétrante et acre, cette odeur, et la fumée emplit toute la coupe nouvelle où s'alignent

les bois débités. Tu ne sentiras pas non plus les parfums d'amande de certains buissons et ceux des feuilles remuées au passage. Tu ne seras plus émue à la vue du cerf tenant tête aux chiens dans l'étang, lorsque le maître d'équipage, carabine en joue, va lui envoyer le relai de rigueur et que les trompes vont sonner la curée.

Quoique prétende Alfred de Vigny, que t le son du cor est triste au fond des bois », nous l'avons souvent trouvé attrayant, ce bruit que les fanfares font répéter par trois ou quatre échos successifs dans le lointain. Était-ce l'agrément de notre tête-à-tête qui lui donnait ce caractère ? — Seul, on voit les choses tout autrement. — Pourtant, presque toutes les sonneries sont joyeuses ou simplement insignifiantes : ainsi les quelques notes du rappel des chiens. Il fallait le vague à l'âme des romantiques, les burgs allemands et les farouches forêts noires, pour justifier ce vers, admis ainsi qu'une vérité incontestable et cité par les dames langoureuses. Il n'est, vois-tu, que l'olifant du vénérable don RuyGomez pour paraître triste, quand on l'entend, fatal et terrible, du balcon menant au logis nuptial qui doit rester vierge.

Si cependant la journée a daigné nous donner l'illusion de quelques heures d'été, la nuit, tôt venue, ramène à la réalité des dates. Le brouillard blanchit la prairie et fait frissonner le marcheur. Il est des tempéraments à qui cette humidité est fatale. Toimême, amie, tu la redoutais pour nous. Mais quoi ! faut-il se sevrer si promptement de la poésie del'au-

tomne, ruisselante de tant de choses superbes ! Dût la santé faire expier ces joies, l'on ne saurait s'en détacher. Il est bon, il est salutaire de souffrir pour son art : on ne l'en aime que mieux. Ne demande-t-il pas, comme vous autres, femmes, des gages certains de passion, avant de nous accepter? Qu'est une peine physique auprès des jouissances de l'intelligence? Âh ! si la faiblesse du corps ne trahissait pas si souvent les ambitions du cerveau I...

Redescendu au gîte, la mélancolie m'envahit. C'est l'adieu. Tout est glacial et morne. Tout est solitaire. La salle est vide. Les mille riens qu'une femme aimée éparpille autour d'elle et qui nous charmeront toujours, nous, les hommes, ont disparu de la chambre. Un chat-huant vient jusqu'à la fenêtre, aveuglé par la lumière, faire entendre son cri profondément, désespérément tourmentant. C'est à songer, près du feu, à des sujets graves, à examiner sa vie. La forêt, du reste, ramène à l'homme ; la mer éloigne de lui. Au bord de l'océan, Técrivain pourra être lyrique ; sous les arbres, il sera plutôt intimiste, subjectif.

Toute séparation m'est un deuil, qu'il s'agisse, ainsi qu'hier presque, du départ d'un être chéri, ou de mon propre éloignement d'un endroit qui m'est favorable :

D'invisibles liens, frêles et douloureux,

Dans l'univers entier vont de mon âme aux choses.

Et ces liens, dont parle le penseur naturaliste, je ne les romps pas sans souffrance réelle.

Oui, c'est bien Tadieu. Ce mot est partout : dans les feuilles qui tournoient, dans les croassements des corbeaux , noirs calvaniers de la Saint-Martin ; dans les roseaux et les joncs qui se penchent, languissants, flétris, sur les ruisseaux ; dans les bruyères sèches ; dans le ciel obscurci.

Adieu, forôt î Adieu donc, ouvriers avec qui Ton aime à causer ; agents forestiers habitant les curieuses demeures des moines d'autrefois ! Adieu, bétes de plume et de poil! Adieu, déesses et dieux! Nymphes, hamadryades, faunes, sylvains, pourquoi, en effet, ne pas croire à votre présence réelle au milieu des fourrés, sous les écorces, parmi les herbes ? On nous a donné pour articles de foi des fables plus invraisemblables !... Et croire à vous aussi, bon saint Hubert, Adonis chrétien... sans Vénus ! Rentrez tous dans vos mystérieuses demeures.

Le livre est fermé où sont les formules d'incantation qui vous feront revivre pour moi au printemps futur !

Page 1