‹ Le livre de bordChapitre 1 sur 44 · ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVV FRÈRES · texte numérisé non relu

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVV FRÈRES

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LASSAfLLY POÈTE PAR GOUT, ET CRITIQUE PAR AMOUR. ~ 80M CSSil VZ COLLABORÀTIOM AVEC BALZAC. — SA TOLIB ET SA MORT.

A propos de Balzac, il faut parler de Lassailly.

Je ne sais à peu près rien de ses commencements'.

Il était né à Orléans et était entré dans la vie par une porte lugubre : son père, banquier ou négor ciant, s^était noyé volontairement.

Lassailly était un poèto de peu de talent ; mais c'était un poète.

Il ne parlait pas trop bien de l'amour; mais il 'était amoureux, et amoureux à la façon des poètes.

Lassailly vit un jour aux Tuileries une femme et se mit à la suivre. A la grille de la rue de la Pais^ elle monta dans une calèche traînée par des chevaux vigoureux. Lassailly essaya de suivre la voiture à la course; mais il ne tarda pas à la perdrp m. • " ' i

3 T.E LIVaB DB BORD

de vue. Sa destinée était fixée ; il devait désormais vivre et mourir pour cette femme.

Il alla tous les jours aux Tuileries et la rencontra quelquefois.

Un soir, il était, je ne sais comment, aux Ita« liens. Il l'aperçut dans une loge. Cette loge était à elle. A la sortie, Lassailly la vit monter en voiture, Cette fois, comme il faisait nuit, il osa courir se* rieusement; il arriva aussi vite que les chevaux et vit où elle demeurait. C'est tout ce que j'en ai iamais su, sa demeure et sa loge aux Italiens ; peut-être lui-même n'en a-t-il jamais su davantage.

Le i^ste. de sa vie se passa à obtenir des billets pour le parterre du Théâtre-Italien et à conquérir des gants paille. La représentation finie, la voiture partie, il serrait ses gants dans du papier, rentrait chez lui et commençait à songer aux moyens de se procurer des billets pour la représentation suivante.

Dieu sait que de génie il dépensa pour y arriver, et je ne crois pas qu'il ait jamais manqué une représentation. Il s'afiSlia à quelques journaux; il ne leur demandait pas d'argent, mais seulement des billets pour le Théâtre-Italien. Du reste, nous lui en donnions tous, quand nous en avions. On l'a vu se mêler à la claque un jour qu'aucun de nous ne put lui donner de billet, et que ceux probablement auxquels il s'adressa ne purent pas ou ne voulurent das lui donner d'argent pour en acheter un.

LÉ liYllâ t>K BORD Z

Chose étrange I pour ma part, je l'ai eonna pendant de longues années; il me tutoyait môme quelquefois; il m'a quelquefois importuné, per* sécuté à ce sujet. Une fois ou deux, il m'a de* mandé de l'argent, mais jamais pour autre chose que pour pouvoir entrer aux Italiei^ ou pour renouveler ses gants paille, qui, malgré des soins héroïques et in^tigables , devaient cependant quelquefois être remplacés. Ces deux préoccupations absorbaient toute sa vie. Ce n'est que par intervalles et dans ses moments perdus qu'il s'occupait de la gloire, de l'immortalité, de la %>rtune et du dîner. Mais, sauf le dîner, qu'il traitait avec assez de dédain, parce que cela n'avait aucun rapport avec la femme aimée, il pensait sérieusement à la gloire et à la fortune, qui pouvaient le rapprocher d'elle, et il a fait quelques ouvrages très supérieurs au bagage littéraire de bien des gens qui se sont enrichis et ont acquis «une réputation 3».

Un jour, il rencontra Balzac; Balzac avait une idée fixe : c'était de trouver pour ses livres ce que Raphaël et tant d'autres peintres et sculpteurs ont trouvé pour leurs tableaux : des élèves, des ma- Boeuvres, des praticiens qui lui permissent de produire davantage.

Il avait le travail lent et malaisé; il craignait de n'avoir pas le temps de mettre en lumière tout ce qu'il sentait naître en son cerveau.

Balzac avait, je l'ai dit, le million facile. Il rêvait des fortunes immenses. Il en parlait avec tant de conviction et d'entraînement^ que, pour le plus grand pombre, les projets les plus chimériques finissaient par devenir des choses toutes simples. Il n'eut pas de peine à is'emparer de Lassailly, et, un jour, il l'emmena aux Jardies, cette mauvaise petite propriété gu'il avait achetée près de Saint-Cloud et dans laquelle, telle que Balzac la voyait, Saint-Cloud n'eût pas été à l'étroit; Un jour, — il le croyait sérieusement, — on devait dire : « Saint-Cloud, près des Jardies. »

On arriva aux Jardies à midi. On dîna. Après dîner, Balzac donna à Lassailly quelques volumes et lui communiqua un sujet historique. Puis iL sonna. Un domestique parut; Balzac lui dit :

— Menez monsieur à: sa chambre. — Vous aller: aller vous coucher et dormir; dit-il ensuite à Lassailly; on vous réveillera quand il en sera temps.

Lassailly obéit. On le mena dans une chambre obscure, fermée par des volets et d'épais rideaux. Il se déshabilla et se coucha, mais ne put dormir jusqu'à onze heures, temps qu'il employa à penser à la donna des Italiens.

A minuit, on le réveilla en lui apportant une; lampe et une soupière de café. Balzac, qui avait; fait comme lui, mais qui avait dormi, l'attendait dans une autre chambre où il était déjà à l'ouvrage.

— Retournez d^ns votre chambre, lui dit-il, et

travaillez jusqu'au jour. On vous portera du café toutes les heures; écrivez tout ce qui vous viendra sur le sujet que je vous ai donné.

Lassailly retourna à sa chambre, but le café, ou* vrit les livres, et s'endormit dessus jusqu'au jour. A ce moment, Balzac le faisait appeler.

— Qu'avez-vous fait?

— Hélas! rien.

— Nous 'serons plus heureux demain; nous allons déjeuner. Voici votre billet pour les Italiens. Ainsi, après le déjeuner, vous irez dormir jusqu'à sept heures.

Après le déjeuner, Lassailly alla se coucher et ne dormit pas. Il alla aux Italiens et rentra à pied -aux Jardies. Il but la soupière de café et s'endormit profondément.

Le matin, Balzac, qui s'était levé à minuit et avait écrit toute la nuit, le fit demander.

— Qu'avez-vous fait?

— Rien.

— C'est que vous n'êtes pas encore habitué.

— Non; je suis un misérable; je ne mérite pas vos bontés.

— Ne vous inquiétez pas ; j'ai eu aussi un peu de peine à suivre ce régime; mais, aujourd'hui, j'y suis fait, et je m'en trouve on ne peut mieux.

La nuit suivante, Lassailly lutta contre le sommeil en s'enfonçant des épingles dans les cuisses. Le matin, quand on l'appela, il avait fait... un

6 LE ilVBË DE DORB

sonnet pour la donna des Italiens. Il se dirigeait tristement et la tête basse vers le cabinet de Balzac. Mais, voyant ouverte une porte qui conduisait . dehors, il prit la faite à travers la campagne et ne revint plus.

On fat ensuite très longtemps sans entendre parler de Lassailly. Tout porte à croire qu'il avaitTepris son ancienne existence très momentanément interrompue par le court rêve de gloire et de fortune que lui avait fait faire Balzac.

Un jour, je reçus la lettre que voici :

« Mon cher ami,

> Veux-tu partir demain matin pour la Bresse ?

» Je te conterai en route, dans le coupé de la voiture, une histoire qui t'indignera. Va chez un. ceri tain M. Pommier, et tu signeras une protestation pour que Ton me rende la liberté et la vie aussi.

» Il serait bon que Ton renfermât à leur tour mes prétendus amis, Alfred de Vigny et Antony Deschamps, qui me tiennent en prison. J'attribuais d abord cette persécution à M. Thiers ; mais j'-étais bien injuste.

» Ton ami, qui ne sera jamais ton persécuteur.

» CH. LASSiWLLY. »

J'allai aux informations, et l'on me dit : « Lassailly est fou et dans une maison de santé, où Alfred de Vigny et Antony Desch amps l'pnt fait en

LE LIYRE ITK BORO 7

trer. Il ne reconnaissait plus personne. > Il mourut, je crois, peu de jours après. Quelques instant» avant sa mort, il eut une demi-heure de lucidité oa de bonheur. Il raconta ce qui suit à un homme qui était auprès de lui :

c Pendant qu'on m^a cru fou et mourant, j^ai été clairvoyant au plus haut degré, et j'ai vécu plus que je n'avais fait dans toute ma vie.

» Tous les jours, à l'heure où l'on me laissait seul, parce que je faisais semblant de dormir, elle venait me voir. On lui avait dit que je mourais, que je mourais pour elle.

» Éléonore a^ compris ses devoirs envers Torquato Tasso.

» Elle m'apportait un bouquet, causait avec moi, me récitait mes vers, qu'elle sait par cœur, et me parlait de notre avenir. Puis elle partait un peu avant Theur^ù l'on venait m'apporter à diner, en me donnant un baiser sur le front. J'entendais alors rouler sa calèche et il me semblait qu'elle me roulait sur la tête, ce qui me faisait beaucoup de mal.

» Elle est venue aujourd'hui ; voici le bouquet; elle m'a dit des vers, mais quels vers I

» Il m'était^enu cette nuit dans la tête les plus beaux vers que j'aie jamais faits I je les voyais dans un brouillard ; mais je n'avais pas pu les faire, parce qu'hier sa calèche m'avait roulé trop longtemps sur la tête.

> Eh bien, ces vers, elle les sait comme les autres, et elle me les a récités.

» Ils sont bien beaux I

» Quand elle a voulu partir, elle s'est penchée sur moi comme de coutume. :

> Je l'ai repoussée doucement en lui disant — ce qui était vrai :

» — Vous m'avez donné hier votre trente-neuvième baiser; mon âme n'en peut supporter davantage. Aujourd'hui, ce serait le quarantième, et j'en mourrais.

» Elle ne m'a pas cru ; elle a déposé sur mon front le quarantième baiser.

» Et je vais mourir.

» Belle mort pour un poète I »

Alors il s'endormit et ne se réveilla pas.

Jamais on n'a pu savoir, si ce qu'il avait raconté était une hallucination de son ima^ation en délire, ou si la femme qu'il avait aimée, et qui n'a peut-être jamais su cet amour, avait, chose bien peu probable, appris par hasard et cet amour et cette triste fin qui approchait, et si elle vint en effet, au chevet du lit du poète, l'endonnir dans son beau rêve.

* Quoi qu'il en soit, quand il mourut, il avait un bouquet de violettes encore frais à la main.

xciir

TAWLOWâKI. — UN DRÔLE DE JOURNAL. — L*ABONNEMENT NÉGATIF KT COMMUNICATOIRE. — « LA CLEF FOrAe. » — EN ATTENDANT L*ABONNi, ■ — LA RECONNAISSANCE DE PAWLOWSÉl. — LETTRE O' ADIEU.

Pawlowski, qui est mort il y a quelque temps, était un des derniers survivants de l'ancienne bohème des journaux.

Dieu sait combien de feuilles il a fondées avec son ami Maurice Alhoyl Deux braves gens, du reste, que la paresse a condamnés, en leur temps, à une vie bien laborieuse.

Pawlowski avait inventé une gazette au-des-* sous du titre de laquelle on lisait : Ce journal parait quelquefois^ puis une autre où la formule classique : « On est prié de renouveler l'abonnement, sous peine de suspension du journal, » avait été remplacée par celle-ci : « Faute par vous de renouveler votre abonnement, vous êtes averti, que vous recevrez immédiatement le journal-. »

Et cette menace était pour le moins aussi efficace que l'autre, parce que Yahonné savait que

ce numéro de Damoclès contenait sur lui quelque anecdote ou quelque assertion peu édifiante.

On était abonné à ne pas recevoir le journal.

On se figurerait difficilement avec quelle naïveté Pawlowski exerçait ce sacerdoce.

Il ne s'en cachait pas, ne s'excusait pas, se croyait homme de lettres, et écrivait à Hugo et à Dumas : « Mon cher confrère. »

Il n'était pas dénué d'une sorte d'esprit de drôlerie, mais il préférait la forme solennelle, telle que :

« C'est un devoir pour « Ift presse » de dénoncer à l'opinion publique la criminelle opiniâtreté avec laquelle, malgré nos avertissements, le maître de l'estaminet, telle rue, tel numéro, a successivement réduit les morceaux de sucre à des proportions infinitésimales. La presse, qui veille aux intérêts des consommateurs, manquerait à ses devoirs, à son institution, à son sacerdoce, si elle gardait plus longtemps un silence qui deviendrait une complicité, etc. »

Excellent cœur, du reste, et n'oubliant jamais le plus petit service qu'on lui eût rendu. Dieu sait combien de fois j'ai vu avec terreur d'abord, puis ensuite avec un sourire, mon nom imprimé dans une des nouvelles feuilles qui se succédèrent quinze ou vingt fois dans la vie de Pawlowski.

Il dénonçait les abus de l'estaminet cî-dessus, puis il s'indignait que je ne fusse pas de l'Aca-

LE LIVRE DE BORD il

demie et préconisait le vin à douze du marchand de vin des Barreai^x verts^ à la barrière des Mar* tyrs.

Nous eûmes cependant une brouille, mais qui ne laissa aucune trace entre nous*

Quoique les journaux de Pawlowski n'eussent souvent qu'un numéro, surtout depuis qu'il avait imaginé Tabonnement négatif et comminatoire,, l'exécution de ce numéro présentait parfois d'assez $érieuses difficultés.

Pour faire imprimer un numéro de journal,, même à peu d'exemplaires, il faut une centaine de francs.

On se les procurait quelquefois; mais, pour celé* brer l'heureuse chance de les avoir trouvés, on les entamait par un dîner, une agape de la rédaction ;^ il fallait alors les recompléter; mais cela demandait des démarches, des courses, et, en faisant ces démarches et ces courses, on dépensait parfois au café plus qu'on ne recevait; alors le projet de journal y périssait, et on attendait des circonstance? plus heureuses.

Généralement, quand le jounial voyait le jour, le^ pr^ier numéro, le plus souyentle seul, paraissait avec un carré blanc en tête, entouré d'un filet noir j au-dessous, une note ainsi conçue :

« Une maladie du peintre de notre vignette ea retarde l'exhibition pour quelques numéros; nous.

a LE IIVIIB DB BORD-

n'avons pas voulu l'attendre et ajourner plus longtemps l'apparition d'un organe impatiemment at«> tendu par le public ; mais l'artiste (tantôt Ary Scheffer» tantôt un des Johannot, tantôt Delacroix, tantôt Horace Vernet), heureusement entré en convalescence, y met la dernière main. »

Notez bien que Pawlowski croyait dire à peu près la vérité; il avait en effet écrit à Horace, à Ary, aux Johannot , pour leur demander une vignette , et il attendait la réponse.

De même, il mettait en sous-titre :

« Lamartine, Victor Hugo^ de Vigny ^Alexandre -Dumas, etc., etc.j nous ont promis leur collabora-* lion. »

Un peu plus tard et pour varier, il écrivait :

« RÉDACTION : Victor Hugo, Lamartine, de Vi- Cî'v, A. Dumas, George Sànd, etc., etc. »

Et, comme il m'aimait et croyait avoir à me remercier, il me faisait l'honneur de me mettre en cette excellente compagnie; mais, un jourj comme il était question d'un nouveau journal, la Clef forée, ]Q crois, ou le Journal alimentaire, je ne sais plus: bien lequel, il m'écrivit pour me demander ma collaboration effective , c'est-à-dire un article, un vrai article. Je répondis par izne excu$e banale, Pawlowski faisait, sans s'en aper^

cevoir, un étrange métier avec ses journaux, et il n'y avait pas moyen d'y parsdtre; il insista, s'ohstina et finit par se fâcher et me menacer de xn^abimer et de m'éreinter dans son journal»

La difficulté pour efiEectuer la menace était d'avoir le journal.

On ramassait bien quelques pièces de cent sous sur l'avenir de ce journal ; mais il y avait le restaurant et le café; ça, c'était sacré, et l'argent y passait -à mesure qu'il arrivait.

Enfin, voyant l'apparition de la nouvelle feuille fort ajournée, et ne voulant pas laisser mon crime impuni, Pawlowski pensa que, faute de papier, il y avait tant de murs blancs et de maisons jaunes à -Paris, où l'on pouvait, avec un peu de charbon, mettre ses pensées au jour, qu'on aurait bien tort de ne pas s'en contenter.

Le premier numéro de la Clef forée fut donc écrit à la main sur les murs, sur les pignons des maisons, dans les escaliers, sur les carrés, et Dieu sait si j'y étais remiâ à ma place.

Cette vengeance satisfit Pawlowski, et je crois même qu'il en eut quelque remords, parce que, lorsque, les murs exploités," et la chance devenue plus favorable, on publia un journal imprimé sur .vrai papier, on recommença à démander pourquoi Tartempion (probablement un autre ami) et moi, nous n'étions pas de l'Académie.

Pawlowski avait pensé.à apporter à rexploitation*.

de ses journaux diverses économies, entre autres celle d'un bureau de rédaction.

Je l'ai vu souvent procéder ainsi :

En compagnie d'une femme, souvent assez jolie, il s'installait dans un café ou un cabaret à la barrière des Martyrs; là, il déjeunait avec sa compagne, puis écrivait cinq ou six lettres et l'envoyait les porter à leur adresse avec un numéro du dernier journal ; ces lettres, presque toujours, expliquaient les avantages, l'utilité de la feuille, la « lacune qu'elle venait remplir », les services qu'elle pouvait rendre à la civilisation et à la société en général, et, en particulier, à la personne à laquelle elle était adressée :

« Il était temps que la presse, exerçant son sar cerdoce, fit violence à votre modestie et mît en lumière vos vertus et vos talents, etc. »

D'autres fois, la lettre annonçait que les temps étaient arrivés de la justice et de la punition des coupables ; que le journal avait les mains pleines de preuves de ceci ou de cela, qu'il n'avait qu'à les ouvrir, mais que cependant un sursis pouvait être accordé à un abonné de trois mois, et le silence du tombeau à l'abonné d'un an.

« Cv-joint une petite quittance d'abonnement que nous vous prions d'accueillir favorablement. »

La ménagère partie, quelquefois par le mauvais temps avec ou sans parapluie, Pawlowski se faisait servir, jusqu'à son retour, une série

non interrompue de grogs, de petits verres, de € cafés », etc.

Le plus souvent, après une tournée plus ou moins longue, elle revenait avec un ou deux abonnements; on payait le déjeuner, la série des rafraîchissements^ et on procédait au dîner.

Mais, quelquefois aussi, la pauvre chasseresse revenait bredouille ; personne n'avait accueilli fiivorablement la « petite quittance » ; alors, comme le marchand de vin ou le limonadier commençait h s'alarmer et avait sem le dernier petit verre avec une lenteur inquiète et voisine de la défiance, Pawlowskî envoyait sa compagne chez moi -j'habitais près de là, rue de La Tour-d' Auvergne; les services que je liii avais rendus ainsi de loin en loin, tous réunis, composaient un très petit nombre de pièces de cinq francs , et il s'en montrait si reconnaissant, que l'on comprenait combien il eût été généreux s'il eût été moins pauvre.

C'était ce qu'il appelait « eiltretenir une femme ».

Il affichait une telle reconnaissance, je le répète, de mes très petits services, que je le sentais en avance et qu'il semblait que je lui redusse quelque chose.

Je m'avisai un jour, sous cette impression, de l'inviter à déjeuner chez moi, le lendemain.

Mais il m'amena, « sans façon », tous ceux de ses amis qu'il avait rencontrés dans les quelques 4i3ures qui séparaient l'invitation du déjeuner. Je me

réjouis. (Tavoir inaiié[ué cette fois à la presdription; de la civilité « puérile et honnête », qui enjoint de> faire les invitations huit jours à Tàvance.

Je retrouve une dernière lettre que m'a écrites Pawlowski, bien peu de temps avant sa mort :

«... Tu as dit à Edouard que tu ne manqueraiSv pas de me venir voir; je songeais à te demander cette visite, lorsque je me suis vu spontanément devancé ; je te reconnais.

, » Dame! il fallait me hâter; j'avais reçu un premier avertissement de Dieu, comme notre cher Maurice; le deuxième m'a l'air d'être définitif: la. yieillesse m*a frappé, et, malgré mes trente-deux' dents au complet, je m'aperçois à certains signea' qu'il faut songer à décamper, et un bon viatique»: sera une poignée de main de toi : je la préfère da beaucoup à la sèche catéchisation de Brucker, au-:, jourd'huî capucin, qui, lorsque j'étais presque à l'agonie, ne trouva rien de. mieux, pour reconnaître aotre vieille et étroite amitié d'autrefois, que d'ameuter toute, sorte de monde autour de moi pour me, faire confesser ; je lui ai dit : . » Pour Dieu, laisse-moi mourir en paix; fais pénitence, sî tu crois en avoir besoin. :

. ]i Moi, je suis tranquille ; j'ai été pauvre et pas méchant, et toujours fidèle à mes amis. :

. . a le n'ai à. demander pardon k Dieii que de m/étra

dévoué aux intérêts d'un tas de faquins qui me parlaient du « progrès de Thumanité », de V « amour du peuple », etc. Pour ça, je m'en repens, mais j'ai fait pénitence.

» L'excellent Gatayes, ton aller ego^ est venu me voir pour lui et pour toi.

» A toi de cœur.

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