‹ Le livre de bordChapitre 2 sur 44 · PAWLOWSKI · texte numérisé non relu

PAWLOWSKI

SOPHfB GAY. — 8E8 SOIIUfieS, SA CONVtnSATION ATTACHANTE. — MADAME DE GIRARDIN. — MADAME O'DONNELL. — SON PORTliAIT PAR LE MARQUIS DE CUSTINC. •— CHARADE EN ACTION. ~ UNE MAUVAISE PIAISANTERIE A MON ENDROIT. — LA LECTURE DE « L*CGOLE DES JOURNALISTES •. — INTERDICTION DE LA PIÈCE. — CAVE ET EMILE DE GIRARDIN. — LE NUMÉHO DES • GUÊPES > DE FÉVRIER 1843.

Je ne me rappelle plus dans quelle maison tierce je fus, un jour, présenté à madame Sophie Gay; mais ce dont je me souviens bien, c'est que j'allai, quelques jours après lui faire une visite dans un entresol assez élégamment meublé qu'elle habitait dans la rue de la Chausssée-d'Antin, qu'on appelait alors rue du Mont-Blanc. J'étais venu en voiture, ce qui me coûta un peu plus de huit francs, car je n'en sortis qu'au bout de quatre heures.

Longtemps après, j e m'amusais quel quefois à faire, à cette première visite, une allusion qui ne laissait pas de lui être agréable : « Je ne viens plus ici qu'à pied; les temps et les libraires sont trop durs », etc.

Madame Gay avait une profonde horreur de la solitude; elle avait de l'esprit, causait ou plutôt parlait agréablement, et, quand elle tenait un audi-

teur, elle mettait un art infini à le « ferrer » , comme disent les pêcheurs, d'un certain coup de main qui enfonce Thameçon, puis à le conserver au bout de sa ligne. Si, par discrétion, ou parce qu'on avait d'autres visites à faire, ou parce qu'on voulait s'en aller, le captif laissait apercevoir, par quelque signe, qu'il méditait un départ, elle enchaînait si habilement les sujets de conversation, les récits, les phrases, qu'on n'aurait pu se lever sans impolitesse; elle parlait alors 9. sans ponctuation », pour qu'on ne pût abuser d'un « point » pour s'en aller; il fallait attendre qu'une autre visite vînt remplacer la vôtre et vous relever de faction. J'étais nouveau, j'étais un peu « autre » : c'étaient auprès d'elle des chances de succès ; mais surtout je savais écouter, et, naturellement timide, j'aimais mieux écouter que parler. Presque toute ma vie s'était jusque-là passée dans la retraite; je savais certaines choses, et je les savais assez bien; mais ces choses que je savais n'avaient aucun cours dans un salon; rien ne les amenait et ne pouvait leur servir de transition avec les sujets ordinaires de la conversation. Quant à la monnaie courante de « papotages », je n'en possédais pas pour un sou ; je n'avais envie de parler que quand j'avais quelque chose à dire, et encore je ne cédais pas, tant s'en faut, à cette envie chaque fois qu'elle me venait. Cette qualité, qui n'était que l'fnvers d'un défaut, devait plaire à madame Gay, et elle me prit dans une sorte d'afîec-

tion; elle m'invita d'abord à quelques-unes de ses « grandes soirées ».

' Ces grandes soirées étaient curieuses et intéressantes par la diversité des personnages qu'elle y rassemblait; elle s'était fait, dans le monde et dans le beau « monde parisien », un empire fondé sur la terreur qu'inspirait un esprit naturellement caustique, qui ne reconnaissait ni limites ni ménagements quand elle croyait avoir à se plaindre de quelqu'un. Quand elle avait « édicté » une soirée, personne de ses connaissances, et elle connaissait à peu près toute « la société », ne se serait avisé de répondre par une excuse; les personnes engagées ailleurs pour ce jour -là envoyaient l'excuse... ailleurs et se rendaient à son invitation. Il est vrai que l'obéissance était presque toujours récompensée : elle servait à ses invités, presque toujours, ou un musicien célèbre ou quelque « lion » du moment. D'ailleurs, on retrouvait là ses relations accoutumées ; un attrait incontestable de ce$ réunions était la présence de deux de ses filles. Madame Gay avait été mariée plusieurs fois, un peu divorcée même, je crois, et avait des enfants de plusieurs lits. L'aînée, issue du premier mariage, madame de Canclos, femme d'un ambassadeur ou ministre presque toujours à l'étranger, ne faisait que de rares apparitions. La plus jeune, Isaure, qui se maria beaucoup plus tard, jouait tm peu le rôle de Cendrillon entre ses deux brillantes sœurs,

madame Delphine de Gîrardln et la comtessQ b'Donnell, toutes deux très belles, avec certaines ressemblances et certaines dissemblances qui faisaient penser à ce que dit Ovide des néréides :

« Leurs visages ne sont pas un même visage; cependant il y a cette ressemblance qui les révèle sœurs. >

Toutes deux avaient infiniment d'esprit et de vrai esprit, toutes deux une parfaite distinction, une charmante simplicité et la gaieté la plus franche çt la plus naturelle; madame de Girardin, grande, forte, invariablement vêtue de blanc ou de noir, avait une beauté sculpturale, comme si elle eût été créée pour un chapiteau corinthien et destinée à être vue d'enbas. Sasœur, plusmortelle, plusfemme, avait par cela même plus de charme et de séduction. Une circonstance faisait dans mon esprit un peu de tort à l'incontestable et splendide beauté de madame de Girardin : c'était sa ressemblance avec leur frère Edmond, un immense officier de carabiniers qui aimait assez, dans ses devoirs militaires, l'excuse invincible qui lui permettait de ne pas pister aux grandes soirées. Toutes deux m'ont fait l'honneur et le bonheur d'être mes amies, et de fidèles amies, aussi longtemps qu'elles ont vécu. Peut-être cette ressemblance avec le carabinier et cette beauté qui ne m'inspirait que de l'admiration, mais à coup sûr son esprit plus viril, me rendaient plus libre, plus familier avec madame de Girardin

que je ne l'étais, au commencement, avec sa sœur, que je voyais cependant beaucoup plus assidûment. Madame de Girardin mè parlait avec plaisir, avec bienveillance, du livre ou de l'article de journal que je venais de publier; sa sœur s'occupait, s'inquiétait du livre que j'avais sur le chantier, de l'article qui paraîtrait le lendemain; elle ne m'épargnait pas en secret une douce et salutaire critiqué, et m'excitait au travail, et par l'intérêt qu'elle y portait et par une foule de procédés ingénieux. Ainsi, comme je me résignais difficilement à l'usage alors nouveau des. plumes de fer, elle m'envoyait des paquets de plumes taillées par elle.

Lorsque, à Sainte-Adresse, j'appris sa mort si subite, que j'ignorais qu'elle fût malade, j'en fus plus douloureusement frappé que je ne le puis exprimer; aujourd'hui encore, je ne répéterai que ce que je pus dire dans les Gruêpes, c'est-à-dire tout haut :

« La comtesse O'Donnell est morte à Paris, le 8 août. C'était une femme tellement spirituelle qu'on lui eût pardonné d'être un peu méchante; si excellente, si courageuse, si distinguée, qu'elle n'eût pas eu besoin de son esprit pour être recherchée et aimée.

» Elle exerçait une noble influence sur beaucoup des esprits les plus distingués de ce temps-ci; j'ai vu les phis intrépides, au milieu des succès les mieux établis, demander avec inquiétude : — € Qu'en pense madame O'Donnell? ]>

> Sévère avec ses amis dans l'intérêt de leur talent et de leur réputation, elle les défendait en leur absence avec une noble énergie; elle était encore jeune et belle; elle était aimée. Eh bien, au milieu de tant de raisons de plaindre une mort si inattendue, je n'ai pu encore trouver de pitié pour elle, tant j'en ressens pour ceux qui l'ont perdue. » Mais mon tendre attachementhautement professé pour madame O'Donnell pourrait rendi*e mes appréciations suspectes. Je vais emprunter à un livre du marquis de Custine* un portrait très vrai et très réussi, écrit lorsqu'elle venait de mourir, si (( vivante "» que personne ne voulait croire à sa mort :

€ Sa raison courageuse lui inspirait les conseils les plus sages ; son cœur lui dictait les résolutions les plus nobles, les plus fortes; et la gaieté de son esprit rendait l'existence facile aux plus malheureux.

> C'était un caractère sérieux, un esprit léger, piquant, aussi prompt à la réplique qu'indépendant dans ses aperçus; esprit plein de ressort, esprit imprévu comme les circonstances qui provoquaient ses saillies.

» Lorsqu'elle croyait de son devoir d'éclairer la

i^ison d'un ami, elle disait des vérités sévères

sans irriter l'amour-propre; car sa franehise était

^ne preuve d'intérêt, et rien n'était plus flatteur

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