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POURQUOI IL FAIT TOUJOURS DU VENT LE LONG DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES

Vieille chronique.

En J'an du Christ quinze cent treize^ Un jour, la Discorde et le Vent, III. 4

Digiti:

62 LB LITRE DE BO^d

Par la Beauce, tout à leur aise, Cheminaient au soleil levant.

Devisant ensemble, ils arrivent Dans la ville de Chartres, puis, Après vingt cercles quUls décrivent, Ils prennent la ruelle aux Puits, Qui longe, en étroite spirale.

Le flanc nord de la cathédraU.

La Discorde au Vent dit alors :

« Reste un peu là ; j'ai quelque clicse A dire aux chanoines, pour cause De service. Attends-moi dehors. »

Se glissant sous le porche en mitre, La Discorde, à l'angle des tours, Entra tout droit dans le chapitre...

Le Vent, dehors, l'attend toujours î C'est pourquoi, fourrures de martres Et manteaux ne se quittent pas, Été comme hiver, sur le pas De la cathédrale de Chartres.

EMILE DESCnAUPS

dnigme.

Ma nature, mon sort, tout cela n'est pas ôlair^ Souvent je suis calme et posée.

Presque toujours je suis en l'air ; Je suis brune, verte ou rosée ; J'ai des ailes de gaze ou bien un pied de for \ Plus qu'un sylphe je suis légère ; Mon corset comme plomb est lourd ; Ma tète à tous les vents, ou bonne ménagère. Ou, sur les durs pavés, machine passagère.

Je brode, je voltige, ou frappe comme un sourd ; Pleine de troubles angéliques.

Je rougis au seul mot d'amour ; Et soudain on me voit, dans les places publiques, Sauter entre les bras des hommes en plein jour.

(Debomsllb jeune fille, insecte aHâ, ou instrument dépavage,)

liogogrlplies.

Sons la république romaine,

Lecteur, j'avais dans mon domaine

La police de la cité.

Mes cinq pieds renversés, je deviens poétique,

£t, dans toute la Grèce antique^ Pour mes coursiers brillants j'avais un nom cité.

(Edile, où Von trouve Elide.)

Sur nies cinq pieds, lecteur, point de vente sans moi ; Si vous n'avez pas dit cela, vous vous trompâtes. Arrachez-moi la tête, il me vient quatre pattes Mettant des ennemis plus menus en émoi.

(AcnAT.— CnAT.)

Charades.

Autour de vous je me traîne Humble comme le premier; Mais vite au diable Vejiticr^ Si votre bouche de reine Me dit jamais le detTiier.

(Ver— TU.)

Jamais faible n'est mon premier ; Jamais multiple mon dernier.

Jamais fidèle mon entier.

(Fort— UNE.)

fi. D»

Êtes -vous à Cana, séjour de Dieu choisi.

Ajoutez-y Jdon premier, et soudoin — voyage chimérique ! —

C'est l'Amérique !

Là, comme ailleurs, sous Vif ou sous le bananier, A personne jamais ne cherchez mon dernier.

11 faut en convenir, à moins qu'on n'extravague, Toute femme est mon tout, étant de Copenhague.

(DA— 50ISB.)

I#ogoflrrlpli«.

Sur quatre pieds, je siffle avec acharnement ; Sans ma queue^ aux bravos je sers de complément.

(Dise, où Von trouve Bis.)

Que je sois rond, ovale ou bien carré, n'importe, Par moi, même service à chacun est rendu ; Avec sincérité toujours je me comporte, Hélas ! et, pour tout prix, souvent je suis pendu.

Quoique de nature polie,

 leur nez, pour certaines gens,

Je suis des plus désobligeants.

Jeune fille ou femme jolie

Me sourit, me fait les doux yeux ;

Rien au monde qu'elle aime mieux.

Pourtant, — voyez les infidèles ! — Dés que le sort me brise, — ô perfide noirceur I —

Leur pied me repousse loin d'elles ; Et les voilà fêtant mon heureux successeur.

Au surplus (ceci vaut que vous y preniez garde, Lecteur), lorsque des yeux on ne me quitte point,

Ce n'est pas moi que Ton regarde.

Notez encore un autre point :

Saisissant tout, rien je ne garde.

Enfin, j'ai devant vous face aimable ou hagarde. Je rougis avec vous, je me ride et blanchis...

Et, sans penser, je réfléchi»

(Minoin.)

UFèVRE-DEUMICR. — SB8 BÉCEPTIONS. — LECTURES DE VERS ET MUSC» qOE. — VAUCORBEIL A IJi CHAMBRIÈRE. — BOUTS RIMES DE VICTOR HUGO. — LES PIEDS DE MADAME ***, — LEPÈVRE-DBUMICR ET SON ARCHI* TECTE.

Revenons à Lefêvre-Deumier, plus connu alors sous le nom de Jules Lefèvre. Il avait publié quelques volumes de poésie et de romans ; sans être au premier rang dans le cénacle romantique, il y occupait cependant sa place.

Il recevait un jour de la semaine ses amis littéraires dans une jolie petite maison qui lui appartenait, sur la place Saint-Georges, précisément en face de l'hôtel démoli et rebâti de M. Thiers, lequel est devenu l'ami de ceux qui ont démoli sa maison et combat avec eux ceux qui l'ont rebâtie.

Hugo allait quelquefois avec sa femme chez Jules Lefèvre, Emile Deschamps m'y semblait assez assidu.

Madame Jules Lefèvre était une femme aimable, ' suffisamment jolie; jamais la nature n'avait jusquelà tiré un si bon parti de la maigreur. Si elle avait

refusé à peu près une face à madame Lefèvre, elle lui avait donné deux profils distingués dont on pouvait se contenter, et une taille svelte et élégante.

J'y allais quelquefois : on y lisait des vers; on faisait un peu de musique, quoique la musique fût peu en honneur parmi les romantiques; le maître, Hugo, ne l'aimait guère, n'aimant du reste, comme bien d'autres, en fait de bruit, que celui qu'il faisait lui-même, et Théophile Gautier, enchérissant sur le maître, disait : « La musique est le plus cher et le plus désagréable de tous les bruits; » ce qui ne l'empêcha pas, beaucoup plus tard, de faire, pour TOpéra, un joli ballet qui lui rapporta plus d'argent que ses meilleurs vers. Ce qui faisait trouver un peu grâce à la musiqbe, c'était la présence d'un ami de la maison, un grand jeune homme appelé Vaucorbeil, qui, avec le temps et sans bruit, s'est fait, dans son art, une certaine position officielle, qu'on pourrait peutêtre, sans injustice, attribuer en partie à l'amitié du ménage Deumier, pour les raisons que nous dirons tout à l'heure.

Quand on lisait des vers, si c'était un premier sujet, comme Hugo, ou Emile Deschamps, ou quelque autre, le maître de la maison se chargeait de diriger et d'encourager les applaudissements. . .

Il se plaçait devant la cheminée, à côté du poè^o

Digifized

et quelque peu en avant, et, de temps en temps, comme malgré lui, disait à demi-voix : « Bravo ! ^I bravo! admirable! sublime! » en même temps qu'Emile Deschamp susurrait son : « Châmant. »

Mais, lorsque le lecteur était un c jeune homme » ou un poète peu connu, c'était Vaucorbeil qui, comme ami de la maison, était chargé de dire ; « Bravo ! ah ! bravo I 3> ce qui me rappelait une particularité que j'avais apprise au Cirque-Olympique, où j'étais assez lié avec plusieurs membres de la dynastie des Franconi.

Sur les engagements des premiers sujets, surtout des écuyères, il était spécifié que ce serait « M. Adolphe » qui tiendrait la chambrière.

Tenir la chambrière, c'est le rôle de 1 ecuyer qui, au milieu du cirque, un grand fouet à la main, suiTeille, règle, modère ou active le galop égal et mesuré du cheval.

Adolphe Franconi, un grand et gros homme de bonne mine, était très populaire au boulevard, où, entraîné par l'enthousiasme causé par les mimodrames militaires dont le cirque avait la « spécialité », on prétendait qu'il avait le rang de colonel dans l'armée, de même qu'on disait qu'il était défendu aux pauvres chevaux du cirque de venir disputer au Champ de Mars des prix qu'ils eussent gagnés trop facilement.

C*est chez Jules Lefèvre que Hugo improvisa ces jolis, bouts riméSj que je publiai plus tard dans

les Guêpes, où plusieurs journalistes les ont repris :

songe, pié, plonge, estropié.

Hugo avait avisé autour de la table je ne sais plus quelle fenune dont Tagréable visage lui avait plu, et. sans pousser plus loin l'examen, sachant, ou sentant du reste, que le poète, comme les bonnes fées de Perrault ou comme don Quichotte, peut distribuer généralement ses dons et faire à son gré des « princesses plus belles que le jour », en complétant les Phylis, les Amaryllis, les Dulcinées les plus quelconques, heureux le poète qui n'a qu'à constater et à reproduire ce qu'il voit ! il rêva un moment, puis lui fit passer lé papier où il avait remph les bouts rimes :

Si Puck, le nain qu'on volt en songe, Osait jamais mettre son pié Dans le soulier où ton pied blanc se plonge Il en serait estropié.

Jamais Hugo n'avait vu les pieds de madame ***, et il y avait pour cela une bonne raison :

C'est qu'elle les cachait très soigneusement, très adroitement.

En effet, par une négligence coupable, la nature, qui lui avait donné un joli visage, avait laissé ses pieds inachevés, ébauchés ; des pieds gros, courts, plats, etc.

Elle rougit à la fois du plaisir du charmant compliment fait par un grand poète, et de la pensée que ce compliment s'appliquait si peu à elle ; mais les yeux des autres femmes et ceux des hommes, par des sentiments contraires, se mirent à la recherche, disons mieux, à la chasse de ces pauvres pieds, qui se cachaient plus rigoureusement que jamais et dès le lendemain demandaient à de nouvelles formes de robes, et de jupons, ou à des c volants » ajoutés aux anciennes robes et andens jupons, une ombre plus épaisse et plus protectrice ; jamais on ne vit plus les pieds de madame ***, ils disparurent du monde, comme certaines femmes entraient jadis en religion.

Il arriva plus tard à Jules Lefèvre une chose fâcheuse et singulière ; du moins , le récit en courut. Si l'histoire, par hasard, n'était pas vraie, je la trouve possible; si ce n'est pas assez pour la garantir , c'est assez pour la raconter ; la voici :

Il eut la fantaisie de se faire bâtir une maison dans le quartier, nouveau alors, dit de c François 1er », aux Champs-Elysées, et d'y transporter ses pénates hospitaliers ; il s'adressa à un architecte de quelque renom, et on se. mit à l'œuvre. Mais, l'architecte, qui probablement n'était pas trop occupé, songea à tirer de Lefèvre tout le parti possible. Les architectes sont, je crois, payés d'ordinaire au prorata de la somme dépensée pour

la construction ; celui-ci remontra à Jules Lefèvre que les terrains étaient déjà chers dans ce quartier aristocratique ; qu'un étage au-dessus de sa maison, étage qu'il donnerait en location, l'indemniserait d'une grande partie de ses dépenses; puis, un peu plus tard, qu'un autre étage lui donnerait, en sus de sa mise de fonds, un revenu d'une certaine importance.

Ça gâtait un peu l'idée; Lefèvre et sa femme regrettaient presque leur petite maison de la place Saint-Georges, qu'ils habitaient seuls; cependant c'était tentant : on éleva l'étage, puis les deux étages.

Un jour, comme Jules Lefèvre allait voir les travaux, l'architecte lui dit :

— Il faut nous dépécher de terminer cette maison pour vous en construire une autre à côtév car, celle-ci, vous ne l'habiterez pas.

— Pourquoi?

— Pourquoi? Je vais vous le dire. C'est que, de^ puis quelques jours, il venait ici sur le chantier un Anglais qui descendait d'une très belle voiture^ une paire de chevaux de dix mille francs, ou je ne m'y connais pas; et je m'y connais; il regardait, examinait, questionnait, prenait des mesures; enfin, hier, il m'a parlé. Cette maison lui plaît, il la veut, il la lui faut, ce n'est pas l'argent qui l'arrêtera. Vous allez avoir dans les mains une affaire magnifique; sans rien exagérer, le moins que vous

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gagnerez sur cette première construction sera le prix de la seconde, où, du reste, vous serez beaucoup mieux, toutes réflexions faites. Nous vous ferons une toute petite maison, un amour de maison, c une bonbonnière >, où vous serez seul avec votre femme : la maison de Socrate, juste pour vous et vos amis, où ce sera un plaisir d'être un peu serrés. L'Anglais veut de plus un étage de mansardes pour ses domestiques, qui, parait-il, sont nombreux ; il m'a fait promettre de ne pas avertir le propriétaire, qui pourrait avoir des exigences; je ne sais ce qu'il appelle des exigences, car il n'a pas l'air de regarder beaucoup à l'argent.

On fit les mansardes ; puis l'Anglais exigea une écurie et une remise, puis une serre faisant suite à la salle à manger.

Puis, un jour, la maison fut terminée, et les mémoires payés, au moyen de quelques sacrifices,, car la maison coûtait dix fois la somme que Jules Lefèvre voulait et peut-être pouvait y mettre.

— Eh bien, et votre Anglais? demanda le nouveau propriétaire.

— L'Anglais? ah ! oui, l'Anglais I Ça n'est pas plus mon Anglais que votre Anglais; eh bien, il n'est idus revenu.

— Eh bien?

— Il sera mort d'gpoplexîe, ou se sera tué pour échapper au spleen, ou sera retoui^né chez lui... ou il n'aura plus pensé à la maison.

Si bien, continue la légende, que Jules Lefèvre fut forcé d'habiter lui-même la maison et fut à peu près ruiné. .

Heureusement, arriva la présidence de Louis Bonaparte, puis l'Empire.

Je ne sais si Lefèvre était bonapartiste depuis longtemps, ou si, par lui-même ou par sa femme, il avait quelque alliance dans la maison; je ne sais si c'est comme marchant à la suite d'Hugo, qui se déclara alors bonapartiste fervent*

Toujours est-il que Jules Lefèvre, qui reprit le nom de Lefèvre-Deunûer, fut nommô successivement bibliothécaire du président, puis, en 4852, bibliothécaire de l'Elysée, que quittait l'empereur, puis des Tuileries, où il s'installa; il reçut la décoration de la Légion d'honiieur, etc.

Le dictionnaire Vapereau me met ici dans un grand embarras. Selon lui, Jules Lefèvre se maiia • en 1848; si c'est exaict, c'est que c'est un second mariage, et que la première madame Lefèvre, celle que j'ai connue et vue chez elle longtemps auparavant, était morte; ce ne serait donc pas celle-là qui se serait livrée à la sculpture avec assez de succès pendant les dernières années de son mari etcontinua après sa mort; ce ne serait pas celle-là qui fit tant de bustes de l'empereur Napoléon Hï ; peut-être vaut-il mieux supposer que M. Vapcreau se trompe.

ICTOR HUOO BT 8£S ENFANTS. — l'HISTOIRE DE POLICHINELLE. «- LA MAISON OB LA PLACE ROYALE. — UN DIMBR OU RADEAU DE « LA MiouSE ». — ORAISON FUNÈBRE D'UN MAITRE D'fCOLE. — LA BALAN- ÇOIRE DBS TOURS DB NOTRB-DAttB. * LB POÈTE ET SON BARBIER.

Je disais tout à l'heure que j'ignorais si Jules Lefèvre était bonapartiste avant 1848. Cette incertitude paraîtra moins surprenante, si j'ajoute que les poètes d^alors professaient pour la politique un dédain immense; la politique, ça se passe sur la terre; eux pensaient et vivaient plus haut que ça; donnons un exemple à l'appui.

Victor Hugo s'était marié très jeune; il avait épousé mademoiselle Adèle Foucher. Les deux époux s'aimaient dès l'enfance, et, quand je les connus, ils avaient quatre charmants enfants : Charles et Victor, Léopoldine et Adèle; on appelait encore les trois derniers : Toto, Didine et Dédé.

Lorsque Charles et Léopoldine, qui étaient les aînés, étaient petits enfants, ils avaient découver un c certain talent » chez leur père pour narrer des histoires et des contes. Il y avait surtout une uu ' 5

certaine histoire de Polichinelle, histoire qui avait eu un jour un commencement, mais promettait de^ n'avoii jamais de fin; cette histoire était, de toutes, celle 'qui avait le plus de succès, et elle finit par ^ être la seule acceptée. Tous les soirs, un enfant sur chaque genou, Hugo récitait quelques nouveaux chapitres de lliistoire de Polichinelle, — la suite à demain : d'où il ressort clairement qu'il est rinventeur du roman-feuilleton. Mais, comme les enfants étaient insatiables et refusaient positivement d'alJer se coucher, Hugo avait* imaginé le moyen que voici pour les? y décider : lorsque l'heure légale du repos avait sonné pour les petits, > Polichinelle entrait dan& un café, prenait un verre de liqueur et demandait un journal qu'il lisait à haute voix. Chaque soir alors, Hugo improvisait un « premier Paris », pastiche très bien fait de tel ou tel journal, et le fieusait dire à Polichinelle du ton le plus monotone et le plus traînant, et cela était si long, si vide si ennuyeux, que bientôt les enfants se mettaient à bâiller et que leurs yeux se fermaient malgré eux; passait alors la fameuse fée qui, tous les soirs, jette du sable aux yeux des enfants qui ne sont pas encore couchés.

— Mais, papa, dirent-Us un jour, Polichinelle entre doûc tous les jours au café ?

— Tous les jours.

— Alors, papa, pourquoi boit-il toujours de Teau-de-vie?

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'— Pc)lîchmeîle, mes enfants, a beaucoup de défauts; un des plus htîds qu'on puisse avoir, c'est l'ivrognerie, et... Polichinelle est ivrogne; ça rend méchant. '

i— Mais, papa, pourquoi Polichinelle lit-il toujours le journal!? ; ;

— C'est encore un de ses défauts ; celui-là, ça rend méchant et béte.

• Heureux temps que celui-là ! Je ne sais si aujourd'hui Hugo, auquel les enfants ont inspiré tant de beaux vers d'une sublimfe naïveté et d'un charme prestigieux, je ne sais, dis-je, s'il raconte l'histoire de Polichinelle aux enfants de Charles, tout ce qui lui reste de cette belle famille; mais je suis à peu près certain qu'il n'ose plus faire hre le journal à Polichinelle; il n'est plus libre et indépendant comme autrefois. *

Je m'étaiè tenu longtemps à l'écart de Victor Hugo, et, malgré mon admiration pour plusieurs des ouvrages qu'il avait déjà publiés, je n'avais rien fait pour le connaître. Il y avait deux causes à cette apparente indiiOTérencé : l'une était l'odeur nauséabonde de l'encens grossier que brûlaiait devant le dieu les jeunes thuriféraires qui l'appi'ochaient, et on m'assurait qu'il ne dédaignait pas cet encens; l'autre avait pour cause les préfaces de certains de ses livres, où, avec un ton dogmatique et une emphase irritante, il déploie une fausse et orgueilleuse modestie : < Si l'auteur

avait le talent qui lui manque, il eût fait ceci ou cela, etc. »

J'eus ce bonheur enfin de le connaître, à propos d'un article que j'écrivis dans un journal; il m'apporta sa carte, avec quelques mots de remerciements; j'allai bien vite le voir. Ce fut le commenicement d'une longue amitié dont le souvenir me reste bien précieux.

C'était alors la plus charmante, la plus hospitalière, la plus patriarcale maison, que cette mai^ son de la place Royale où Victor Hugo demeurait en ce temps-là.

Le soir, les deux garçons revenaient du lycée, où ils « cueillaient » ce qu'on peut cueillir do « palmes » au lycée.

La mère était restée avec ses deux filles : Tune. Léopoldine, •fine, gracieuse, jolie à la façon d'une jolie Parisienne; ^'autre, Adèle, belle comme une statue antique, n'$^yant rien à reprendre aux dons de la nature, que trop de cheveux noirs, que leur poids, bravant peignes et épingles, entraînait et développait tout à coup comme un manteau sur ses épaules, à la grande confusion de la pauvre Dédé, qui n'avait pas encore assez la conscience de sa beauté pour ne pas se plaihdre de cette chevelure « incommode, ridicule », qui lui rendait impossible l'usage des c jolis chapeaux » à la mode.

La mère avait une beauté étrange et un peu sau-

vage, et une sérénité apparente qui venait de ses fréquentes distractions, distractions qui disaient parfois, à l'imagination, abandonner ce beau corps pour aller errer on ne sait où, mais probablement plus haut que le pavé des rues.

Charles était un assez beau jeune homme, vivant, bruyant, très épanoui, effarouché, effarouchant, la parole allant souvent plus vite que la pensée, ressemblant à la fois et à sa mère, qui était très belle, et à son oncle Foucher, qui était extrêmement laid, lesquels, le frère et la sœur, se ressemblaient, au grand étonnement de ceux qui s'en apercevaient.

Toto, plus distingué et d'aspect et d'esprit, réfléchi, studieux, plein de tact et de mesure.

Charles, plus brillant, Toto ayant plus de charme, 'comme Didine en avait plus que Dédé, qui était cependant beaucoup plus belle.

Quant à Hugo, ses cheveux longs, alors rejetés en arrière, découvraient entièrement un vaste et beau front un peu bombé; rasé, le menton bleu comme un prêtre ou un avocat; les yeux petits, briUants par moments, regardant souvent en dedans.

Je me souviens que lors de sa réception à l'Académie, où il récita très bien un beau discours, . Toto faisait cette remarque dont j'ai depuis observé la justesse :

— Papa, dit-il, a un grand avantage dans les situations embarrassantes, il rougit... en blanc.

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Hugo s'habillait , simplement , et à peu près comme tout le monde, un. mérite à. une époque où tous, jeunes poètes, jeunes peintres, jeunes sculpteurs, jeunes musiciens, nous ressuscitions les costumes du moyen âge, ce qui excitait la haine des bourgeois et même du peuple; trois ou quatre fols, la fantaisie lui vint de chercher la mode; trois ou quatre fois, cette fantaisie fut malheureuse. Il se trompait de mode et d'année; il a porté, pendant deux ou trois ans, des pantalons qui n'âvaiei^t fait qu'apparaître, échancrés en ogive sur la botte et tirés par des sous-pieds en métal, semblables à une gourmette de dieval.

Le logement était très beau : des chambrée vastes et élevées dans une de ces grandes maisons bâties sous Louis XIII; une profusion de ces meur blés de diverses époques, en bois sculpté, que Victor Hugo a tant contribué à mettre à là*Tnode. Des panoplies, des tapisseries, des tableaux, des sculptures, des potiches de la Chine et du Japon, (les faïences anciennes, donnaient à ce séjour un^ sorte de majesté sévère et calme.

Tous les soirs, au dîner de la famille, — Hugo ne mangeait jamais dehors, — un repas simple mais abondant, en vue d'un pu deux ou trois amis qui pouvaient toujours arriver et pour lesquels on ne faisait qu'écarter deux chaises et mettre un couvert, ce qui constituait une réception cordiale., sans qu'on vit jamais la maîtresse de la maison

lE LITRE DÉ Btfftb 7Ô

surprise, anxieuse, essoufflée; la conversation la plus variée, la plus intéressante, presque toujours une gaieté franche, spirituelle, allant parfois jus- ((u'au rire éclatant. Hugo alors était extrêmement gai, quelquefois même jovial.

Un soir, 6âtaye& était venu avec moi à la place Royale. Hugo et lui se reconnurent; ils avaient été camarades d'enfance dans je ne sais quelle petite école. Gatayes, depuis^ venait assez souvent diné' avec moi à la place Royale; sa présence metta'i^ particulièrement Victor Hugo en jeunesse et er gaieté.

. Un soir, nous arrivons vers sept heures; nous trouvons madame Hugo à table entre ses deux jHlles; les deux garçons étaient au collège. Hugo, son chapeau à la main, allait sortir* \ — J'espère, nous dit madame Hugo, que vous ne venez pas dîner?

— Au contraire, nous venons dîner.

— Mais, malheureux, c*est aujourd'hui vendredi saint. J'envoie Victor dîner dehors, et je n'ai que trois poissons rouges, des grondins, pour mes filles et pour moi.

— Ah! c'est comme ça, dît Hugo, eh posant son chapeau et ôtant ses gants, il n'y a pas à manger pour mes amis. Eh bien, je le partagerai avez eux; je m'embarque avec eux sur ce radeau de la Méâiise.

Madame Hugo envoyé en toute hâte un dômes-

80 lE LITRE DE BORD

tîquè chercher sï^ piar impossible, on ne trouve^rait pas quelque chose dans lé faubourg. Le domestique ne revint qu'à dis; heures et demie; mais nous ne l'avions pas attendu ^ nous avions fouillé les armoires où on entassait toute sorte de présents, parfois anonymes, qu'on envoyait à Hugo; nous trouvons de vieilles l)buteilleâ de vins plus ou moins inconnus, une .bouteille de vin chinois, entre autres, que npus vidâmes entièrement, psurce que Gatayes voulait emporter la bouteille.

Nous exhumons du fromage, des pommes, àes ligues de Smyme, des raisins secs de Malaga, des biscuits, des bonbons, et nous faisons le plus gai et le meilleur dîn^ qu'on puisse imaginer.

Ce jour-là, au milieu dqs joyeuses saillies et des récits les plus variés, Hugo noua raconta que, longtemps auparavant, ses deux garçons, tout jeunes, Haient envoyés à l'école — comme Gatayes et Hugo trente ans auparavant — beaucoup plus en vue de la tranquillité de la maison qu'en vue de leur instruction.

Un jour que Hugo était. daps son cabinet, il entend des voix qui chantaiient, et les chanteurs marchant d'un pas cadencé; on montait l'escalier. , -

— Mais ce sont des voix que je connais I ce sont les voix de Charles et de Toto I Mais ils sont partis pour l'école et devraient y, être et non ici.

Cependant le bruit se rapproche, et on distingue

les paroles d'une sorte de mélopée sur la mesure de laquelle on marchait :

Le maître est mort

Y a pas d*école.

Y a pas d^école. .

Le maître est mort.

Le maître est mort.

Y a pas (Jl*école^ eUs.

Ils étaient partis à l'école , et, en apprenant cette heureuse nouvelle qui leur donnait un congé, ils rentraient à la maison, seuls à travers les rues, toujoura du môme pas cadencé et chantant la même chanson.

J'ai dit que Victor Hugo était gai ; je m'en rappelle quelques exemples.

C'est une chose réellement curieuse que l'aspect de fourmilière que présente Paris, vu du sommet ^es tours de Notre-Dame : tous ces petits hommes, agitant leurs petites jambes, allant à leurs petites affaires ou à leurs petits plaisirs, se pressant, se coudoyant, se heurtant presque uniquement pour s'enlever les uns aux autres dé petits ronds de métal dont le plus gros ne pourrait, de cette hauteur, être aperçu par l'œil le plus puissant.

Il y avait, dans la cage de charpente d'une des cloches, une curiosité dont Victor Hugo n*a pas parlé dans. Notre-Dame de Paris : c'était une balançoire très suivie par les enfants du quartier ; on avait vu plus d'une fois le poète assister à cet exercice

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avec complaisance; la balançoire a été supprimée. Un ami de Victpr Hugo vint solliciter sa voik — il était alors et enfin de l'Académie — pour monseigneur Affre, alors archevêque de Paris, qui se mettait sur les rangs.

— Dites-lui, répondit très sérieusement Hugo, quMl ne peut compter dur ma voix que s'il fait rétablir la balançoire.

Hugo, qui porte toute sa barbe depuis qu'il est radical, comme il portait un képi pendant le siège, en ce temps-là était très correctement rasé; il avait un barbier qui causait beaucoup et qui, entre autres sujets de discours, parlait fréquemment de sa femme, ne manquant jamais de dire (l mon' épouse ».

Un jour, Hugo, impatienté, lui dit :

— Pourquoi donc appelez-vous toujours, ainsi madame Ledru?

— Mais, répondit le barbier, comment voulezvous que j'appelle ma femme?

Le même barbier fut fort effrayé lorsqu'il apprit, en 1839, des commères du quartier, que le monde allait finir. Tout en rasant Hugo, il lui fit part de ses terreurs.

— Ah! mon Dieu, lui dit-il, on assure que, l'an prochain, le monde va finir. Le 2 janvier, les bêtes mourront, et le 4 les hommes.

— Vous m'eflrayez, dit Victor Hugo; qui donc alors me rasera le 3Î

Victor Hugo donnait uïi jour, dans la rue, le

bras h une très jolie femme, que je pourrais nom-

.mer, et se trouva arrêté devant la porte de Tim-

primerie royale par un embarras de voitures ; ils

étaient surtout serrés contre les bornes par une

calèche, d'où une femme vieille, laide et fardée,

les regardait avec raie du plus profond mépris.

Le poète, inspiré par le voisinage de Fimprimjerie

. royale qu'habitait, en qualité de directeur, le poète

.Lebrun, auteur de la tragédie de Marie Stuariy

et en parodiant ces deux vers très connus :

Si le Ciel était juste, indigne souveraine,

Vous seriez à mes pieds, et... je suis votre reine, -

s'adressa tout haut à la vieille, dame et lui dit : ^

Si le Ciel était juste, ô marquise Pimbêche,

Vous seriez dans la crotte» et nous dans la calèche.

Charles Hugo, encore enfant, manifestant un jour quelques prétentions présomptueuses, finit par dire :

— Enfin, je suis un homme.

— Toi, un homme! répondit le père; sais-lu ce que tu es? Je vais te le dire : Tu es un aspirant sous-galopin.

VICTOR BL'OO CANDIDAT A LVCADÏMlt. — MOK OVINIOR A CE KlOroS. —

n. X8T tui A9nta avoik tcuwié comtbk m. plourbns. " séance uk

SA RÉCEPTION. — > VUE DB l'ACADÉMIB, PRISE DE 8A1NTE-ADRS88E. -> LS MAPAH.

Hugo, quoiqu'il fût le porte -étendard de la révolution romantique > ne renonçait pas cependant au but où tendaient les classiques. Il voulait être de l'Académie, et son opposition ne devait avoir pour résultat que d'y arriver un peu tard et par un chemin de traverse, comme faisaient les voyageurs en diligence qui gravissaient une côte^ une colline dure, mais rattrapaient la diligence par un raccourci.

Je voulais qu'il s'ab'sUnt.

On publia ces vers, de je ne sais qui, après une des circonstances où 3a candidature fut repoussée; c'était un pastiche de quelques vers un peu rocailleux qu'on lui reprochait :

Où, 6 Hugo, hucheras-ta ton nom?

Justice encor que faite ne t'a-t-on?

Quand donc an corps qu'académique on nomme

Monteras-tu de roc en roc, rare homme?

C'était encore à Tépoque d'une des candidatures de Victor Hugo à TAcadémie. Victor Hugo s'était présenté déjà cinq ou sixtfois; ses collègues d'aujourd'hui l'avaient déclaré indigne d'entrer dans leur compagnie. Victor Hugo se présentait cette fois pour succéder à M. de Quelen, et il avait de grandes chances de sij^çcès. Deux ou trois jours avant l'élection, les journaux du soir contenaient une note x^oncue ep ces termes : c II parait à peu près certain que c'est Victor Hugo qui succédera à monseigneur l'archevêque de Paris. » Cette phrase tomba, par hasard, sous les yeux de mademoiselle Dupont, rancienne soubrette de la Comédie- Française, qui lisait le journal dans sa loge, tandis qu'on ia coiffait; elle lut la phrase, la relut, se frotta les yeux, la relut encore, puis tout à coup elle entra, le journal à la main, au foyer, où se trouvaient dix ou douze de ses camarades.

— Par exemple, voilà qui est trop fort, s'éeriat-elle; je vous annonça une drôle de nouvelle. Certes, Victor Hugo a du talent, je ne dis pas le contraire ; mais, c'est égal, je n'aurais jamais cru cela. Allons , il ne faut plus s'étonner de rien maintenant. Ne voilà-t-il pas Victor Hugo qui va être nommé archevêque de Paris I

J'écrivais après un de ces échecs :

c Qu'allait donc (demander Victor Hugo à l'Académie? Il reconnaît donc l'Académie? Il admet donc son agitante littéraire? Il pense donc que la

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