LB.IIYBJS DE DOUD
réputation d'un écrivain a besoin de sa sanction?
» Mais, alors, il Mait être conséquent : quand un orfèvre se propose de présenter ses ouvrages au contrôle de la Monnaie, il a soin de les mettre au titre qu'elle exige. Victor Hugo a-t-il pensé, à l'Académie en écrivant ses plus beaux livres 7 Pourquoi demander la voix des gens dont il n'a pas cherché le suffrage? La révolte de Victor Hugo ressemblait -elle donc à l'incorruptibilité de tant d'hommes politiques, qui n'a* pour but et pour résultat que de les faire acheter plua^ cher?
» Je comprendrais le besoin d'une sanction imposante pour un écrivain qui pourrait douter de luimême et de son succès ; mais aucune formule de la louange n'a manqué à Hugo. Elle a trouvé moyen d'aller jusqu'à l'exagération, quoiqu'il faille monter bien haut pour qu'une louange donnée^ à Victor Hugo soit de l'exagération.
» Vous voulez des honneurs? vos honneurs, ô poète I c'est de faire battre de jeunes et no-, blés cœurs au bruit de vos beaux vere ; c'est de faire . répandre de douces larmes à cette femme si belle sous les lilas en fleurs, et de lui traduire ces pensées confuses qui s'épanouissent dans son âme au milieu du silence et aux premiers rayons du printemps ; c'est de verser un baume salutaire sur les blessures du cœur ; c'est de dire au pauvre
tout ce que' la nature lui a réservé de richesses •gratuites.
D Victor Hugo ! Victor Hugo I est-ce que votre royaume serait de ce monde?
* p Mon Dieu, est-ce qu'il n'y a pas de poètes?
» Est-ce que tous ceux-là sont des menteurs, qui disent en vers et en prose qu'ils aiment mieux les violettes que les améthystes, les gouttes de rosée que les diamants, le bandeau des cheveux bruns d'une jeune fille que le diadème des rois?
» Est-ce qu'ils sont des menteurs, ceux qui disent en si beaux vers qu'ils préfèrent la voûte étoilée du ciel aux plus riches lambris, qu'ils ne reconnaissent de véritable grandeur que les merveilles, de la nature, qu'ils n'admirent aucune pompe royale à l'égal du soleil d'automne qui se couche dans son lit somptueux de nuages rouges et violets?
» Est-ce qu'ils n'existent pas, ces hommes que j'ai tant aimés sans les connaître, ces rois de l'intelligence, qui trouvent dans leur cœur et dans leur génie des trésors qui les rendent si supérieurs aux rois de la terre? est-ce que toutes ces bdles pensées sont des mots et des phrases qu'ils vendent le plus cher possible, pour acheter, avec le prix qu'ils en retirent, tout ce qu'ils font semblant de mépriser?
» L'Académie a repoussé Victor Hugo pour accueiUir dans son sein M. Flourens, médecin et secrétaire de l'ÂcadémîQ des sciences.
» M. Flpurens n'est connu dans les lettres que par la nomination de rÀcadémie,
» Les académiciens se défendent contre les reproches qu'on leur adresse et citent des précédents qui constatent que le secrétaire de l'Académie des sciences a très souvent été admis par l'Académie française.
» Oui, certes, messieurs; mais les secrétaires de l'Académie s'appelaient alors, non pas Flourens, mais Fontenelle; non pas Flourens, mais d'Alembert; non pas Flourens, mais Gondorcet; non pas Flourens, mais Guvier.
» Le secrétaire de l'Académie des sciences était, dans ce cas-là, non pas simplement un savant, mais un grand écrivain, sans en excepter Mairan, auteur plein de finesse et d'élégance.
» Et, d'ailleurs, messieurs des lettres, c'est de votre part une grande humilité, car je ne m'aperçois pas que l'Académie des sciences ait l'habitude de prendre des membres parmi vous.
» M. Flourens était fort protégé par M. Arago, dont il était à peu près le Trois-Échelles.
» M. Viennet a voté pour Victor Hugo, malgré son antipathie contre le romantisme. M. Viennet a agi en honnête homme et en homme d'esprit.
» —. J'auriais voulu, a-t-il dit, que l'Académie fit de temps en tfemps une élection littéraire, ne fûtce que pour n'en pas perdre l'habitude. . .
» L'avocat Dupin devait êtrie partisan àé la médiocrité ; il a voté pour M. Flourens.
» M. Dèlavîgne, Técrivain chauffé, logé, nourri et indépendant du château j a voté contre Victor Hugo.
» M. Royer-Collard, hè trouvant pas, dans ses idées, Victor Hugo un assez grand écrivain pour rAcadémie, n'a pas cru cependant que M. Flourens lui dût être préféré, et il s'est abstenu.
» Tous les gens qui n*ont pas écrit, tous ceux qui ne devraient pas être de l'Académie, ont voté avec frénésie pour M. Flourens ; leur enthousiasme pour ce médecin rappelle la reconnaissance du duc de Roquelaure pour ce seigneur sans lequel il eût été l*homme le plus laid de France. »
Enfin, Hugo fut nommé, et je racontai ainsi sa réception :
« Je suis allé à l'Académie pour mes lecteurs, et jamais vertu n'a été aussi immédiatement récompensée. Je ne m'y suis pas ennuyé un instant , j'ai remporté intacte la résignation dont je m'étais muni et dont je n'ai pas eu à me servir.
» La salle des séances est beaucoup trop petite et plus que médiocrement ornée. Le bureau, entre autres choses, — je ne sais s'il n'a pas un nom plus noble, — le bureau, en bois peint, présenté aux yeux une imitation libre d'acajou, véritablement pénible. Un des princes qui assistaient à la séance devrait bien offrir à l'Académie un autre bureau;
90 LE LIVRE DE BOHEi
<îelui-ci est misérable iet m'a touché de compassioiK
» Il y a, à Parig, des misères de ce genre qui me choquent particulièrement. Lés chambres au Palais de justice > par exemple, manquent de majesté et même de convenance. J'y voudrais voir une richesse sévère et calme. Le mesquin est aussi loin de la simplicité que lé clinquant et Toripeau; la simplicité est toujours noble.
» Il était facile de ne pas coller sur les murs de la plupart des chambres au Palais de justice c^s affreux carrés de papier bleu, faits évidemment pour être originairement des devants de cheminée.
» Revenons à l'Institut.
» Je n'aime pas les assemblées où il n'y a pas de femmes ; je ne comprends plus très bien pourquoi on parle, pourquoi on écrit, pourquoi, en un mot, on cherche de la gloire ^ quand on n'a pas de femmes devant les yeux ; lorsque j'ai rêvé, ou que pai'fois je rêve des couronnes, ce n'est jamais sur ma tête à moi que je songeais ou que je songerais à les mettre. Aux séances de l'Institut, les femmes sont en grand nombre, et mes regards y étaient agréablement enchaînés.
» M. Saint-Marc Gîrardin prit la parole et prononça ce qu'on ^st convenu d'appeler Véloge dé M. de Gampenon ; dans cet éloge^ l'orateur s'attacha surtout à démontrer la parfaite médiocrité de son prédécesseur : il vanta les qualités de son cœur et son excellent caractère. C'est un euphé-