III
ilO LE LIVRE DE BQRJX
l'autre le long des boulevards, en pensant tout haut tous les deux.
» C'est ce public dont les suffirages ne se pèsent pas, mais se comptent.
> Cest ce public de quinze cents personnes^ sur lesquelles vous savez qu'il n'y en a pas cent qui vous comprennent, pas vingt«cinq dont vous dési* riez être compris.
» C'est ce public où le suffrage de votre bottier est plus important que celui de Lamartine, parce qu'il fait plus de bhiitl
» Cèst ce jpùblîc qui retient ses larmes, qui retient plus encore son admiration, parce que chacun a peur d'admirer seul et de pleurer seul.
» Dites, mon ami, n'êles-vous pas plus heureux, quand un jeune homme au cœur noble et chaud emporte votre livre dans sa mansarde et lit tout haut vos beaux vers, avec une voix et des larmes qui sortent du cœur; n'êtes-Vous pas plus heureux, quand une jeune et belle femme trouve dans votre livre, noblement exprimées et finement devinées, les pensées conflises qui voltigent dans sa tête et grouillent dans son cœur^ que lorsque ce public, cette foule, crie, applaudit, rit, siffle, hurle et se bouscule, tout cela dans un parfait accord de sentiment et d'intention, c'est-à*-dire pour faire du tapage?
-» Mais, je le répète, vous êtes soldat, vous aimez les ennemis, parce que, sans les ennemis il n'y a
tS LIVRI; f»!B BORD Hl
pm de condiiafâ^ parce que» sans combats^ il n'y aurait point de victoires.
> Je veux que ce volume des Gùèpes soit un jour un monument curieux qui dise à tous ce que c^est ^e le public du théâtre.
• > Je vais transcrire ici ceux de V09 vers qui excitut'le'rire etle&flMets à ehaque r^résentation des Burgraves :
U eut un dernier fils, étant déjà fort vieux, n.aimait cet enOuU. Dieu ât ainsi le monde :
Toujours la barbe 'grisé aimé là té(e1)londe. .
(flires et sifflets.)
Ceci devient graye. ,
[Idres TpToUmgés.)
» Régina^ Bégina qui va mourir, dit ces char* mantsvers:
Le coucbant s*enflttmme ; NouB sommes en automne, et nous sommés au soir; Partout la feuille tombe et le bois devient noir. «••. ••• ••....••..•.•'• •••*•• Ohl c'est triste de voif^ é^enfisir les bîroodéUesl Elles s'en vont«». là-bcts;«. Vers le Midi doré.
■ 'otBiif;'.; . ■ XSles reviendront < /
lÉGlNA.
Oui; mais, mol, je ne verrai Ni roiseau revenir ni la fefnlle renaître.
Mettez-moi plus près de la fenêtre.
1^ Cinquante messieurs rient à se tenir les côtes, surtout quand elle dit-;
118 lE LiyB£ DE. BO^Q
Oh! c*est triste de voir s'eafair les hirondelles I
Que suis-je? Une orpheline! Et vous? Un orphelin! Le Ciel, nous unissant par nos douleurs communes, Eût pu faire un bonheur de nos deux infortunes.
X) Cette pensée, pleine de délicatesse, de poésie et , d'amoar, excite vivement la gaieté et l'indignation des mêmes messieiurs; ils rient et sifflent.
» Et quand Otbert dit à l'orpheline :
Mais je remplacerai, moi, ton père et ta mère.
Ton père, i*al mon bras ; ta mère, j'ai mon cœur.
(Bires et sifflets.)
» Et cô charmant vers, ou plutôt cette pensée charmante, quand Régina est sauvée. Otbert remercie Dieu, et Régina remercie Otbert, son amant, lo dieu d'une femme qui aime.
Soyez béni, mon Dieu!
(On ricane^
iiÉ&i:3iA«
^on Otbert, sois béni!
[Mf il n'y a pluà moyen de contenir la gaieté, on rit tout à fait.)
» Un des morceaux qui ont le phis fait rire, qui ont été le plus siffles, c'est ce morceau plein de grûce et de noblesse, de naïveté et de grandeur. Job, qui a cent ans^ Job l'excommunié parle de son amour pour son petit enfant;
tfi iiyiIe de boed 113
MoD pauvre dernier né!
Qnand Dieu me le donna, je me crus pardonné.
(Rires.) '
Môme quand il donnait, je lai parlais souvent; Car, quand on est très vieux, on devient très eoafant
{Sifflets.)
Il bégayait déjà les mots dont on sourit.
(Aires et Hfflets,) n n*avait pas nn an... il avait de l'esprit.
{Rires et sifflets.)
Il me connaissait bien... je ne veux pas te dire, n me riait I. .. et, moi, quand je le voyais rire, J*avais, pauvre vieillard^ un soleil dans le cœur.
(Sifflets.)
Quand ses petites mains touchaient ma barbe blanche.
{Rires et sifflets.)
» Voyez-vous, Victor, pourquoi dites-vous de si charmantes choses aux gens qui les sentent et qui les aiment dans un endroit oti il y a d'autres gens qui glissent en même temps le rire, l'insulte et le sacrilège dans leur cœur; moi, je me lis cela ici, sous mes arbres en fleurs.
» Puis, vous laissez dire simplement à un de vos personnages...
Dès longtemps* j*aitange dans ma tête
Ce maria^e-là.
» On ne comprend pas ce qu'a de gracieux ce
114 LE IIVttE OTH ^BOR»
laisser aller, cette banhoopié^ dans ce vieillard de fer, dans ce lion terrible, et l'on sifiSe.
3 C'est que le public 4q théâtre, est habitué à des phrases ampoulées; c'est que- la Voix des acteurs chante toujours, quoi qu*on leur fasse dire, l'air de ces phrases ampoulées dont ils ont rhabîtùdè; le public s'attend à : ^ - ' • :
; Dès longtemps cet hymen est mon plas cher d^ir*.
» Mariage, quel est ce ihot'î C*est bon pour des poètes, pour des rois, pour dès héros; mais pour des acteurs, avec trois jeux de cartes dans leurs bottes, cette voix factice, ces dorures sur leurs habits, ce rouge sur leurs joues!
. . >. Il faut dire hymen ou hyménée, .
» Et aussi pour ces bons bourgeois, qui appellent leur femme mon épousé, qui pensent que les ouvriers se marient, mais que les rois allument le flambeau de Vhy menée.
^ » Tenez, en voici un exemple :
» Barberousse dit :
» Tai quatre-vingt-douze ans.
» Vous savez comme cela a fait rire, au point même de faire reculer votre audace I vous avez changé, et dit :
T^ Jene suis qu'un vieillard.
» Et Qn n'a plus ri.
» Et, quand on a nommé Éarberomsey quelle joiel quelle gaietéL
tB 'KITltfE BRBORD dl5
: » Pour ceci, je ne! vois pas trop moyen de Févitery à moins de dire :
L'empereur dont le notti vient de éa barbe d*or.
» Je vous recommande ce vers, que je viens de trouver et dont je yoi;s fais cadeau ; car, chaque fois qu'on prononce le nom de Barbefousse, le pre recommence. Il y a aussi le mot chacal qui a Bien fait Hré, et le tnot bseî-tf te. ' ' .^ » Oseraie î en effet, vous allez; parler d'an^m^ux qui existent et d'arlîre^ qu'on connaît ; parlez-moi du Minotaure, si vous voulez, ou d'une hydre encore, mais des chacals! Parlez-moi, en fait d'arbres, de la nymphe changée en laurier ou des sœurs de Phaéton.
» Mais ne parlez jamais de ces beaux osiers aux branches jaunes qui croissent sur le bord des eaux^.
» Fi donc! des arbres de campagne.
1» Et Ton rit dix fois, quinze fois pendant cette éloquente apostrophe, pleine d'un sublime sarcasme, que Barberousse (si j'ose m'exprimer ainsi) adresse aux Burgraves dégénérés : ,
Vous épiez le soir, près dea routes peu sûres»
Le pas d*un voyageur» le grelot d*un mulet.
Vous êtes cent pour prendre un pauvre homme. au coUet,
Le coup fait, vous fuyez en hAte à vos repaires,
Et vous osez parler de vos pères 1. . . Vos pères
Étaient des cônquérauts; yQU$ êtes dps voleurs.
416 XI? XiîtRÉ ibH' Bt>tlD
» Etplteloin : ■ i
Ta figure me gêDe.
» Et VOUS avez ehcore dû céder à Tindignation de ces messieurs, et substituer,
Ta p]*ésence me gêne.
» Et plus loin :
Et là publiquement, prince, tumarcberas Une lieue en portant un juif entre tes bras.
> On a ri et sifflé : en effet, vous vous amusez bonnement à faire condaipuer ce pauvre Burgrayé à un supplice usité de son temps.
> Tandis que, si vous l'aviez envoyé tout simplement à Saint-Lazare ou aa Mônt-Saint-Michel, ou si vous l'aviez condamné à l'amende et à des dommages-intérêts, tout le monde aurait compris, et on n'aurait ni ri ni sifflé.
• •• L'aigle vient s'abattre au milieu des vautours.
(Siffleis.) Triplez les sentinelles!
» Un monsieur a dit tout haut :
» — Ahl c'est bien mauvais; il pleut des sen^
tinellésJ
>x Et il a sifflé.
Rends-nous nos citadelles,. Nos burgs^qvii ne sont plus que des nids d'hirondelles.
» On a tant sifflé et tant ri, qu'il a fallu mettre : Rends-nous nos vieilles tours et nos vassaux fidèles.
IrE, Li:yBi: rl»^: BOBD ,117
» Et Tacteur ayant dit par erreur : nos vaisseaiix fidèlesy cela a parfaitement passé,
p ... Jetez à terre Yos épéet.
{Sifflets.)
Excasez-les. . . ce sont des jeunes gens.
» Il a fallu mettre :
Ce sont des insensés,
» On riait trop. . .
>> A l'acte suivant, le mot Caïn a paru tout ce gu'il y a de plus drôle, exceptez cependant :
Tu r^ tuée.
qui a paru également gai.
Eh bien, c*est votre enfant.
{JUres.)
Pariez-moi.
{Rires.) Je ne veux pas mourir sans Tavoir embrassé.
(Rires.) Quand ces beaux cheveux noirs seront des cheveux blancs-
{Rires.) ,.. Ma main tremble, il faut m'aider..»
(litres.) ...r* La robe de. Un, de l'ange du Seigneur.
{Rires et sifflets.) Pour pouvoir & jamais Tàrracher de ton cosvir.
(Rins.)
dis LS I.IVIIR 015 .SORD i
C'était moa frôra.
. \ (Sifflets.) '
(Tétait moL
(Sifflets.) Cielî
(Siffletê.) Gnind qui sait piirfloiiiief .
(Sifflets et rires),
» J'en passe et des meilleurs; je sais bien, mon cher Victor, que votre piècç a triomphé <îe tout cela; je sais que vous êtes vainqueur, et y^n suis aussi cDntent que vous; mais j'aime mieux lire vos vers ici que de les entendre là-bas; »
Je vis une seconde fois Victor Hugo à l'Académie : ce fut à, la réception de SaintCrBeuve, un ancien ami qui lui avait donné le jiroit de ne plus l'ai* mer.
Je n'avais pas rencontré Sainte-Beuve depuis le jour, où, quatre ans auparavant, il était venu me voir de la part de M. Cousin; je le revis à l'Institut ; il avait échangé une certaine redingote fauve^ contre l'habit brodé de feuillage ; il était tout pimpant et tout coquet; il avait ramené ses rares che* veux sur le devant de la tête, en vertu de cette formule d'arithmétique : J*en emprunte un qui vaut dix^ .
Sainte-Beuve était un esprit subtil et délicat; quelques variations survenues dans ses opinions
littéraires et autres avaient laissé les gens indécise Avait-il été d'abord aveuglé par ses amitiés? a-t-il été plus tard entraîné par quelques intérêts? Sainte-Beuve devait être de TAcadémie, et sa nomination fut bien accueillie. . '
Le discours do VictdrBu^o, ehairgéde répondre au, récipiendaire, eut cette fois quelque chose de plus que l'élévation.
Ëiugo trouva moyen de reprendre f éloge de Nodier, très mai fait, dans lii séance précédente, par M. Mérànèe et par Ml'Étiénnel
C'est une Ôhose qiie je trouve à peu près im malheur pour Victor Sugo que d'avoir été deux fois désigné par le hasard pour faire Téloge d'un hbmtne qu'il n'àîniaît pas, je croîs, bien tendrement; c'est encore un peu mentir que dira mêm'e dès' choses vraies^ quahd oh ne l'es pièiise pnk; Cependant, Victor Hugo à adroitement choisi les côtés par lesquels îl lui était le plus facile de lotier Casimir Delavigrie; '
Le discours de Victor Hugo resta dans une régioil aussi élevée qu'il est possible, sans entrer dans ïa région des nuages; îl profita de l'ouvrage de Sainte- Beuve sur Port -Royal pour dire d'excellentes choses et en même temps des flatteries délicates à M. Royer-Collard, qui, assis à côté de M. de Salvandy, dans un coin, laissait voir un grand contentement sur sa physionomie fine et exprôcsive, •
120 ^ LE LIVBB DE BOBD
Quoique le jour dur et aigre que donne le toit de verre de la salle des séances soit peu favorable à la beauté des femmes, elles y assistaient en grand nombre, surtout alors que devait parler Victor Hugo, qui était fort à la mode. Je ne crois pas, disais-je, que ces dames, s'amusent beaucoup des discours, mais c'est un spectacle où Ton est vue. Sous ce dernier rapport, il faut répéter que des
, femmes, que je sais charmantes partout ailleurs, n'y paraissent nullement jolies. J'en excepte une. A toute femme qui me demandera laquelle, je dirai : « Madame, c^est vous. »
Quelques bdles dame» n'arrivent jamais que trop tard; c'est une faveur que d'avoir des billets pour certaines séances, mais c'est une faveur qu'on partage avec beaucoup de monde. En arrivant avec tout le monde, on a une des places qui sont vacantes; mais, en. arrivant tard, il n'y a plus
. de place, et on vous en fait une.
Quelques femmes se mettent alors pêle-mêle avec les académiciens, qui ne s'en plaignent pas. C'est ce qui arriva àcette séance à madame Ancelot.
;.Mais, de la part d'une femme qui écrit, on ne trouva pas de bon goût de se placer ainsi : c'est prendre le fauteuil; cela ne peut avoir une certaine grâce que fait par une femme nullement suspecte de prétentions littéraires. »
THiORIB DES m£m01BKS« — PLAIDOYCR POUR < M0| ». — LA MODCSTIB
D'apparat. — lettris a victor mâo. — « trop tm rucuRt t •
Depuis que j'ai entrepris de coUîger mes souvenirs, je n'ai pas attendu à aujourd'hui pour m'apercevoir que je m'étais jeté dans un chemin auquel ne manquent ni les pierres, ni les ornières, ni les ronces.
Et notez que ces pierres, ces ornières et ces ronces, je les connaissais parfaitement; mais rien n'est moins rare que de voir certains hommes avoir de la sagesse dans les pensées plus que dans la vie, je ne parle pas de ceux qui n'en ont que dans les paroles; ceux-là sont des hypocrites, et je n'ai aucune peur d'être confondu avec eux.
Un de ces achoppements était celui-ci : j'avais à parler de beaucoup de gens morts aujourd'hui, et, quand on fait de l'histoire, même de la petite histoire, même de l'historiette, il ne faut pas plus mentir que dans les relations de la vie, et c'est une forme du mensonge que de ne pas dire tout c^
122 LB LIVI^S hK AORp
qu'on; sait De quelques-uoa de nos contemporains, j'ai dû parler avec une certaine sévérité; mai^^ je ; n'ai rien dit que je ne croie vrai e( que je n'aie vu par moi-môme ; je n'ai rien dit après leur mort qne je n'aie déji dit et écrit lor^u'il^ étaient là pour se défendre, et, si j'ai quelquefois — bien rarement — apporté quelques modifications à certains de mes jugements sur les « absents i», c'a été dans le sens de l'indulgence et de l'atténuation. , ,
A,utre difiiculté :
Nécessairement, dans un, ouvrage composé de mes souvenirs personnels, j'ai dû, je dois souvent parler de moi; or il est convenu que < le moi est haïssable » ; je ne partage pas cet avis : interdire à un écrivain de parier de lui-même, ce serait souvent exiger qu'un voyageur ne décrivît que des pays où il n'e^t pas alléj et, pour ma part, ce qu^ je sais de bien, il est vrai, mais aussi ce que je sais de mal de notre espèce humaine, c'est en moi que je l'ai d'abord découvert, c'est en moi que je 1'^ ensuite étudié, et j'avoue que je tire un plaisir très particulier, et plus vivant que de toute autre lecture, des mémoires et des ouvrages où l'auteur raconte à des amis inconnus qui souvent ne sont pas encore nés lorsqu'il écrit et ses sensations, et ses pensées, et ses sentiments; cela sonne l'homme plus que tout autre ,Jiyre, et le lecteur cherche 4vec intérêt, avec une curiosité ^évreuse ce que
raùtrâr a mis dé lui-même' dans ces fictions pré^* . tendues.^ • *
' Ceux cim)nétaticès éxpliiiaent cette condamnation du « moi » : la première^ c'eift la crainte de ne trouver dans ce genre' if onvrage qn^one plaidoirie et une apologie ; c'est en eJBfet un écneil d'autant pfus^ difficile à évitef. qtiH est séduisant comme ceuî qu'habitent lés s^nes. On n'est jamais ^ bien loué, du moins loué autant à sa &ntaisie, que par soi-même ; les autres oublient toujours qndque chose, et ne servent à notre variété gourmande qtië des festins incomplets qui PobHgent à se lever dé table dans cette condition fâcheuse, quoique recommandée comme très sahitaii^e par les méde*^ dus, c'est-à-dire avec encore un peu d'appétit.
Le -lecteur ne trouve pas mauvais que je lui pfarle même avec éloge de quelqu'un qu'il ne connaît pas, surtout dé quelqu'un qui n'existe pas; je puis donner sans l'inquiéter toutes les louanges, prêter toutes les vertus, toutes les qualités, tous les avantages, tous les charmes à dès héros de roman qu'il n'a aucune chance de rencontrer daiis là vie et de voir prendre avantage sur lui. Mais, ^î je parle de son voisin, de son ami, si j'en fais un portrait agréable ou flatté, et si c'est surtout de moi que je parle, il est tout à fait de mauvaise humeur : puisqu'il s'a^ssait dé personnages réels, puisque je prenais mon sujet à côté de lui, pour-^ quoi n'est-ce pas aussi bien de lui-même qu'il est
424 XS l.iy^E .M BOBD
question? Ne vaut-Up^ biw et ce voisin, et cet ami, et surtout moi-mônie?
Il est une sorte <|§ modestie que l'hoinme a ima,ginée à l'usage des autres et qu'il leur impose se** vèrement, mais chacun de nous la réservant, aux autres, et ne gardant pour son usage qu'une variété de la même vertu beaucoup plus accommodante et plus facile à suivre; les autres et nousHBêmes^ qui sommes < les autres » pour les autres, nou^ nous contentons de foire se^nblant de posséder cettp modestie d'apparat qui lait la petite bouche et ^ presque toujours pour but et souvent pour résultat de se* faire servir une part plus grosse que celle que l'on feint d^ refuser, comme cet enfant auquel on avait défendu de rien demander à table, sous peine d'être privé de ce qu'il demanderait.
— Maman, dit^il, je i^e demande pas de la tarte, donne-m'en.
Cette pensée me revient de temps en temps en écrivant le Livre de, bord; par exemple, j'ai retrouvé avec plaisir dans un album de ma fille Jeanne Bouyer un assez grand nombre de lettres de ceux de nos contemporains qui ont été ou sont encore mes amis; il m'a semblé que ces lettres, qui souvent sont fort jolies, complétaient singulièrement le portrait, le dessin, l'esquisse, la € pochade » que j'av,aîs i^faire de leurs auteurs. Quant $1 celles qui sont moins intéressantes pour le lecteur, -— peut-être parc^ qu'elles le sont davantage
XE LIVREE dIsÉORB iSfe
pour mofi, étant écrites pîas particulièrement sans préoccupation du public • ^-^ je ferai aussi bien d'aTOuer ce que la sagacité de nies lecteurs les mnènerait bien, sans cet aveu, à approuver ou à deviner : c'est que j'éprouve une satisfaction, un orgueil que, pour mon compte, je trouve légitime, i donner cette preuve de Famîtié dont m*ont honoré et m'honorent un si^rand nombre de ceux de nos contemporains qui se sont illustrés dans les scien-^ ces, dans les arts, dans les lettres et dans les combats de la vie publique; je m'absous moimême, et j'espère me faire absoudre par les lecteurs bienveillants, de ces bouffées d'orgueil, eh rappelant que j'ai été, que je suis exposé de temps en temps à des imputatiims, à des dénigrements, à des invectives de la part de certains petits journa^ listes, et je cède parfois à la tentation d'opposer des preuves d'estime et d'amitié de Lamartine, de Victor Hugo, de madame Sand, de Delphine de Girardin, des deux Dumas, de Cavaignac et de cent
: autres, aux dédains et à la petite haine de.Tartem-
. pion et d'un certain nombre d'autres illustres.
. Ce scrupule m'est revenu à propos de quelques lettres de Victor Hugo que je vais placer ici; une circonstance atténuante peut, du reste, être plaidée pour ma défense. Je prends, il est vrai, très au
, sérieux les sentiments que Victor tfugo me témoignait dans ces lettœs et dans un grand nombre d'autres que je re^ouve.; je crois fermement qu'il
126 I<B MTH^ D9 BOJHi
m'aimait comme je Taimais; mais on ne peut nier qu'il n'ait étrangemmt. prodigué certains téipolgnages de cegenre.
Ces jours derniers encore, la police a ramassé un quidam de lettres qui a produit, à l'audience de la police correctionnelle! la lettre que voici :
« 29 jmvier 1872,
» Vous êtes» JAonsieur^ un très noble esprit. J*ai lu avec émotion les belles pages auxquelles vous avez attaché mon nom. M^ vie est un combat dont les hommes comme vous font une victoire. C'est grâce aux vaillants auxiliaires, tels que vous, je le répète, que mon céuvi'e deux fois révolutionnaire est enfin comprise. Je lutte; vous triomphez. Vous êtes, vous -et tous les jeunes et fiers talents, vos frères, la légion de l'avenir.
> Je vous remercie.
% VICTOR HUGO* 1
On a accusé Victor Hugo d'orgueil; si vims parlez du grand poète, de l'auteur des Voix tnltfrieures, des Feuilles ^atUomne et de tant d*au« très chefe-d'œuvre, jamais l'oi^eil n'a été plus légitime, et il &ut le supprimer si on veut le défendre à des hommes de cette trempe; mais on poun^ait, avec plus de justice, lui reprocher de ne pas avoir, au contraire, assez d'orgueil, de ne pas comprendre qu'il n'a aucun besoin de Tartempion
et iTune foule de petUâ gribouilieurs auxquels il paye eu si beUe monnaie TeneeiiB grossier et nau* séabond qu'ils lui brûlent-sous le nez.
Mais le soleil donne aux plus grands gitoîes Texemple et Texeuse de (pielques taches.
Louis Boulapger^ un peintre de beaucoup de talent, était un des plus anciens et des plus dévoués amis de Victor Hugo; on l'avait vu au premier rang dans les combats d'Hemani.
Un soir que l'illustre- de Hmnboldt se trouvait ebez Victor Hugo à^la place Royale, arrive Louis Boulanger. Hugo lui serre afTectuetisement la main comme de coutume, mais gaarde cette main dans la sienne et le mène devant de Humboldt :
-r Monsieur le baron, permettez-moi de vous présenter un de mes meilleurs amis et des plus grands peintres de la jeune école mod^me.
— J'étais enchanté, me disait Louis Boulanger, en me racontant plus tard cet épisode; mais mon enchantement dura peu; je n'avais pas encore échangé tout à Êiit avec M. de Humboldt lés quelques paroles usitées en pareille drconstahce, qu'il entre dans le salon un inconnu, quelque chose Qomme le rédacteur de la Caquette de loutre tudépendante. Hugo va |t lui, le prend par la main, ramène devant la chaninée où nous étions, et dit à M. de Humbold : € Permettez-moi, monsieur le baron, de vous présenter un laut^e ami également cher et également distingué. » Je fus outré, me dî-
sait Louis Boulanger; je pris mon chapeau, sortis brusquement et ne retournai d'un an à la place Royale.
; Quelques-uns croient que, pour Victor Hugo, du haut de lui-même, comme du haut de ses tours Notre-Dame, les quelques différences qui se trou^ vent dans la taille des hommes cessent d'être appréciables, et qu'ils lui paraissent également pe*tits.
C'est grâce à cette faiblesse que Victor Hugo a, sur la conscience, d's^voir un jour assassiné ua dentiste : ce que je vous raconterai .
. Cela dit, — c'est-à-dire ayant commis cette concession un peu lâche, peut-être feite à la modestie qu'on est convenu de faire semblant d'avoir, d'atténuer à un certain point ce qui est d'un grand prix; pour moi, je puis, sans beaucoup de crainte, tran-^ scrire deux ou trois lettres du grand poète.
En voici une en réponse à celle que je lui avais adressée et que vous avez lue à propos de sa réception à l'Académie : \
a Mon cher Alphonse Karr , . -
» Vous êtes la poésie môme qui se plaint d'un, poète, et qui a raison. '
» Moi, de mon côté, je n'ai pas tort; je suis un^ peu poète, mais je suis beaucoup soldat. Comme; vous le dites d'une façon si spirituelle, on m'a vidé; feiir la tcte le discours de Salvandy; cela est vrai;.
LG MVJlf: DE. Bono 12Q
mm,^ en somme, je ^ui^d^iis la place, et vous y êtes aussi, et toutes mes idées, et toutes les vôtres^ y sont,
» L'Aeadémie, après tout^ a été une grande chose, et peut, et doit le redevenir, ^râce à tous les hommes de pensée et d'avenir dont je ne suis que le maréchal des logis, gr&ce aux vrais poètes, gFâce aux vrais écr^ains. Il y a^ là, même à cette heure, d'excellents esprits qui vous aiment et qui vous tendront la main; les Académies, comme tout le reste, appartiendront à la nouvelle génération. En attendant, je suis la brèche vivante par où ces idées entrent aujourd'hui et par où ces hommes entreront, demain. Gela vous importe peu à vous, en ce moment, vous qui vivez face à face avec l'Océan, avec la nature et avec Dieu, je le conçois; mais repliez-vous un peu sur nous autres; revenez de ce grand Étretat à ce petit Paris; estce que- nou9 ne devons pas être las d'être gouvernés littérairement par M. Roger, et politiquement par M. Fulchiron? Comprenez-vous cela? Et, quand vous viendrez à Paris, venez dîner place Royale.
» Moi aussi, je vops aime, et du fond de l'ume, car vous êtes un noble cœur et un noble esprit. j^ Votre ami,