TONY JOHANNOT
UNS SiANCB 8K PASSE DANS l' ATELIER DE PRADIER. -^ PAS DB MODÈLE SANS DÉFAUT. — LE CORSET DE LA DÉESSE. — GOMMENT LA MATURE EMBELLIT LA BEAUTÉ. — LES UKASES* DE LA MODE.
Il y a eu à iwtre époque uh certain nombre de* sculpteurs distinguas; mais nous avons eu trois grands sculpteurs : Rude, Pradier et Carpeaux, qui vient de mourir. Pradier ét^it un Grec attardé, Je soutenais qu*il était un descendant direct de Praxitèle, dont le nom avait modifié ses dernières syllabes pour s'accommoder aux temps modernes", comme de Tacitus on a fait Tacite, Gicéron de Gicero, Antoine d'Antonius, Jules de Julius, Tibère de Tiberius , Socrate de Socratès , Alexandre d'Alexander, etc.
Ses statues sont plus humaines et plus vivantes que celles des anciens ; eux ne faisaient que des déesses, Pradier faisait des femmes ; et l'histoire de la Galathée de Pygmalion, s'animant et devenant femme, n'étonnait que médiocrement en regardant certaines statues de Pradier, dont le marbre sem-
blait élastique et avoir déjà commencé à s'animer.
Un jour, comme je bouquinais sur le quai Voltaire. . . — voilà presque le seul regret que m'inspire Paris, les quais de la Seine et les boîtes des bouquinistes étalées sur les parapets ! — un passant me touche l'épaule : c'était Pradier ; il allait à son atelier; son atelier était à l'Institut; je quittai les vieux anciens pour ce futur ancien ; il passa son bras sous le mien, car il était de petite taille, et je l'accompagnai.
— Écoutez, me dit-il ; vous n'êtes pas malheureux de m'avoir rencontré : je vais vous faire voir am des plus jolis modèles que j'aie rencontrés dans ma vie.
Nous arrivons à l'Institut, nous entrons dans -une de ces caves qui servent d'atelier à quelques sculpteurs privilégiés, et nous trouvons, Assise et attendant Pradier, une fille très jeune, svelte, élancée, sans maigreur. La statue que Pradier faisait d'après elle était très avancée; je ne sais plus quel nom lui fut donné à son baptême; le praticien avait fini sa besogne : c'était la «lain du maître qui devait donner la vie. La jeune iille, voyant Pradier armé de ses outils, avait disparu derrière des plâtres et revint sans vêtements se placer sur une estrade dans la pose choisie par l'artiste : c'était en effet une ravissante créature, si parfaite de formes, qu'elle en devenait statue,» <îomme la statue faite d'après elle était en train do m. il
devenir femme. Tout à coup, Pradier fi'once le sourcil, change de couleur, quitte ses outils et s'avance rapidement sur le modèle ; là, il regarde de près et touche du doigt.
— Ah ! coquine ! s'écrie-t-il ; ah ! gueuse ! ah.,. Je passe la meilleure partie des épithètes qu'il
accumula à l'endroit de la jeune fille; elle le comprenait bien ; car répondant, non aux épithètes, mais à la pensée du maître, elle répondit en hésitant.
— Mais non, monsieur Pradier; vous vous trompez !
— Ah ! je me trompe ! non seulement tu es. . . tout ce que je viens de dire, mais encore tu es menteuse et bête ; tu espères m'attraper, tu te figures que je ne vois pas les traces de ta sotte et criminelle coquetterie, que je ne vois pas que tu as mis un corset malgré ma défense. — Ah ! mon ami, ajoutat-il en se tournant vers moi, que la Providence agit donc légèrement, en confiant un corps magnifique à ces drôlesses imbéciles; il eût valu autant donner le plumage du cygne à un âne qui irait se vautrer dans la bôue; figurez-vous qu'on ne peut même pas leur donner la conscience de leur beauté ; ça corrige cette beauté, ça veut être mince, ça veut tenir dans les dix doigts, ça met des corsets, ça flétrit, ça déshonore son corps, et pourquoi? pour aller danser dans les bastringues, pour plaire à des souteneurs, à des voyous qui les battent, qui leur prennent leur argent et qu'elles adorent. Vous
voyez comme cette drôlesse est belle; eh bien, vous ne la voyez que gâtée par les traces immondes du corset.
Puis, saisissant à poignée les vêtements qu'elle avait quittés, il les lui jette :
— Habille-toi et va-t'en; ne reviens plus; je ne veux plus te voir; va retrouver tes danseurs de la barrière, va-t'en!
La fille pleurait, avouait, jurait de ne jamais recommencer; j'intercédai pour elle. Pradier fut longtemps inflexible; il était furieux et désolé; enfin, il finit par permettre qu'elle continuât à poser, elle jurant de ne plus mettre de corset, lui jurant de la façon la plus formidable de la flanquer à la porte pour jamais s'il découvrait la moindre trace de désobéissance.
— Pour aujourd'hui, c'est manqué, dit-il; ma main tremble de colère, et je hais cette fille; ce n'est pas sous cette impression que je puis travailler; si vous n'avez rien à faire, allons nous promener, et dînons ensemble dans quelque cabaret. Toi, tu reviendras demain; mais n'oublie pas ce que tu m'as promis et ce que je t'ai promis ; si tu manques à ta promesse, je tiendrai la mienne.
La fille, pendant ce temps, s'était habillée toute pleurante; elle s'approcha de Pradier, insista pour qu'il lui dit qu'il lui pardonnait, lui baisa la main et s'en alla.
Comme je la regardais marcher, je compris la
sottise qui avait si forLirrité l'artiste; ces femmes vraiment belles, œuvres de prédilection de la nature, ne peuvent être jolies à la façon de certaines femmes maigres auxquelles ladite nature a confié le soin et la fabrication quotidienne de leur beauté; celles-là seules peuvent adopter, avec un succès toujours égal, les inventions toujoui*s mobiles des couturières et des tailleurs. Au gré de la mode, elles placent ou déplacent, suppriment, diminuent, exagèrent leurs formes et changent les proportions de leur corps. Que la mode édicté demain, comme nous l'avons vu et revu :
Que, grâce à un édifice de coiffure et de cheveux postiches, le visage des femmes sera au milieu du corps;
Que la taille sera ou sur les hanches ou sous la gorge, et qu'on sera mince là où sera la taille;
Que la gorge sera haute ou basse, médiocre ou volumineuse; que chacun des deux bras sera plus gros que le corps;
Que Vénus deviendra immodérément callipyge, et encore que ces... formes prendront telle ou telle place inusitée, telle ou telle dimension impossible...
Elles sont toutes prêtes, elles seront demain matin conformes au modèle indiqué.
Tandis qu'une femme vraiment belle, môme en s'imposant des gênes, des tortures, en se gâtant plus ou moins, n'arrivera jamais au même résultat.
Le nombre des hommes qui se connaissent en beauté est très restrejUit ; pour beaucoup, une femme bien mise, c'est-à-dire habillée à la mode du moment, a des attraits avec lesquels ne peut lutter la véritable beauté. Or, comme les femmes qui sont affligées de cette beauté-là ne plaisent qu'aux connaisseurs, aux- artistes, qui sont le petit nombre, elles se désolent et tâchent de la corriger; heureusement que, malgré les déguisements qu'elles adoptent; ceux qui sont dignes de les admirer les reconnaissent à certains signes, à la démarche surtout, et Virgile s'est montré très intelligent de la beauté lorsqu'il peint Vénus se montrant sous la forme d'une jeune fille, mais qui se trahit en s'en allant :
Elle marche, et sa démarche trahit la déesse. Incessu paimi dm.
Dans l'éducation des filles, il est de mode aujourd'hui de faire entrer un tas de choses ennuyeuses et inutiles, qu'elles oublient presque toutes immédiatement et qui rendent celles qui ne réussissent pas à les oublier de sottes, pédantes et insupportables créatures, et cela sous prétexte de les faire les égales des hommes, en quoi on se trompe du tout au tout; l'égalité ne consiste pas à être semblables, à être identiques, mais à être ce qu'on est dans une égale perfection. Pour être égale à l'homme, pour le dominer même, il faut
que la femme soit surtout femme; tout ce qui rapproche les deux sexes et les fait se ressembler est au détriment de Tun et de l'autre; la femme n'est presque jamais assez, n'est jamais trop différente de l'homme, pas plus pour l'esprit que pouç le corps; lui donner des qualités... viriles, c'est changer la déesse en femelle, la femme en hommesse; je ne veux pas qu'on puisse prendre un cheveu de femme pour un cheveu d'homme ; tout doit tendre au contraire, dans la parure et l'éducation des deux sexes, à accentuer la différence que la nature a mise entre eux.
Quelques femmes croient à tort se rendre charmantes en disant : — Je suis un honnête homme, je suis un bon garçon. Il est vrai que, s'il y a des sottes, il y a des sots qui trouvent cela joli : ce sont ceux qui aiment à voir une femme habillée en homme, la chose la plus répugnante que je connaisse.
Il serait utile que dans l'éducation des deux sexes on fît entrer à un certain degré Tétude du beau, par la contemplation des chefs-d'œuvre de l'ai't; les hommes ne brûleraient plus bêtement leur encens devant de pauvres créatures déshéritées de la nature.
Les femmes respecteraient leur propre beauté.
Mais ce n'est pas tout.
Madame de Grignan écrivait à sa mère à propos de je ne sais laquelle de leurs amies : « Je n'aime
pas qu'une femme se montre si parfaite connaisseuse en beauté masculine. »
Je ne suis pas de cet avis.
Si les filles savaient que la beauté permise et donnée à Thomme se compose de force, d'intelligence, de distinction, elles ne seraient pas exposées à s'amouracher de pauvres petits, chétife avortons, d'êtres efféminés, qu'elles trouvent « jolis » en voyant chez eux quelque chose de leur beauté à elles; elles sauraient que l'expression de « joli » appliquée à un homme est une monstruosité ou une insulte; que la femme, dans la vie comme à la promenade, doit s'appuyer sur un homme plus, grand et plus fort qu'elle.
Et elles ne subiraient pas, après le mariage, les tristes désappointements qui sont si fréquents.
Chose étrange! Pradier a été oublié dans le Die* iionnaire des contemporains, publié par la maison Hachette; je l'y ai cherché à plusieurs reprises, avec obstination, croyant toujours plutôt à une erreur ou à une maladresse de ma part qu'à un oubli aussi invraisemblable.
Ce jour-là, Pradier, dont l'aventure de son modèle avait assombri l'imagination, me conta une triste histoire.
Voici l'histoire que me raconta Pradier :
Un artiste très justement célèbre de ce temps-là avait, parmi ses élèves, une jeune fille très belle et très intelligente; il la remarqua et l'admira si bien
qu'elle devint grosse et mit au monde une petite fille. L'enfant fut envoyée en nourrice, puis plus tard en pension; la mère, entraînée à la fois par la pauvreté et par sa beauté, eut d'autres aventures, entra au théâtre,- fit des voyages, des absences, etc. ; elle vpyait cependant sa fille lorsqu'elle était à Paris, et lui donnait de belles robes quand elle avait de l'argent. Le père, qui peut-être avait eu l'intention de régulariser par un mariage la situation de la pauvre enfant, dut y renoncer, mais, voyant aussi sa fille, payait régulièrement sa pension et conservait pour sa mère un sentiment d'amitié triste. L'enfant grandit, devint une jolie fille, mais resta dans sa pension un peu au delà de Fâge où les filles ont J'habitude de rentrer dans leur famille; elle ne savait guère rien des bruits du dehors, si ce n'est que son père était un grand et célèbre artiste, et elle en était flère et heureuse. Elle portait à la pension le nom de ce père et se croyait sa fille, aussi bien de par la loi que de par la nature et l'amour.
Marie était devenue sous-maîtresse dans la pension où elle avait été élevée ; un jour, la maîtresse de pension l'appela chez elle et lui annonça qu'elle avait à lui faire une triste révélation; elle lui conta alors sonhistoire. L'artiste n'avait pu épouser la mère de Marie et venait de se marier; il fallait donc que Marie cessât de porter le nom dont elle était fière et qu'elle s'appelât à l'avenir mademoiselle
LE XIYRE D£ BOItD 189
le nom de sa mère, le seul que la loi lui assignait. Soa père néanmoins ne l'abandonnerait pas et s'occuperait d'elle. Ce fut pour la pauvre enfant un coup terrible. Elle avait dans la maison une amie jeune comme elle, sous-maîtresse comme elle et orpheline; seules, toutes'deux, parmi les sous-maîtresses et les élèves, elles ne sortaient jamais de la maison, elles n'avaient nulle part à aller; personne ne venait voir Élise. Marie, jusque-là plus heureuse, elle voyait son père de temps en temps — alla verser dans le sein de son amie les larmes qu'elle avait comprimées devant la maîtresse de pension; elles mirent en commun toutes leurs tristesses; ce nouveau malheur était de trop : il faisait pour toutes deux déborder la coupe d'amertume; elles se demandèrent ce qu'elles étaient venues faire dans la vie, ce qu'elles avaient à y faire. C'était l'été; tous les soirs, leurs classes finies, elles passaient une heure ou deux au fond du jardin, auprès d'une fontaine et d'un bassin dont l'eau glacée répandait une fraîcheur charmante; elles attendirent un moment où, pour toutes deux à la fois, un bain froid devait être mortel, et un matin on les trouva toutes deux enlacées et mortes au fond du bassin.
Pradier pleurait en me faisant ce récit.
OiRAnD LABRUNIE DC NSRVAL. — THÉOPHILE OAUTIEn. — OURUAC -^ LE MONDK DRAMATIQUE. — LOUIS BOULANGER. — LA FEMME RUBENS. — J. G. — LE BONHEUR. — 0MB RÉSURRECTION DO FIGARO. — Z. SYMA, MAQUET, FRÉDÉRIC THOMAS. — LA FIN D'UN JOURNAL.
Un jour, du temps que je demeurais encore rue Vivîenne, il se présente un jeune homme qui me donne sa carte :
GÉRARD LABRUNIS.
Sa figure gracieuse et intelligente, ses manières distinguées prévenaient suffisamment en sa faveur ; quant à son nom, il ne me disait rien encore, et c'est moi qui avais tort, car il avait déjà fait alors une traduction de Faust, dont Gœthe lui avait exprimé sa satisfaction. Il m'expliqua le but de sa visite : il allait fonder un journal, le Monde dra^ maiique; ce serait une œuvre réellement littéraire et artistique ; de beau papier de Hollande, des gravures rares et précieuses qu'il avait rassemblées depuis longtemps en feraient un livre de luxe. Il désirait que je me chargeasse de rendre compte des
LE LIVftE DE BORD 191
représentations de quelques théâtres ; ii me priait d'en choisir deux ou trois : il distribuerait le reste à un ou deux de ses amis et ne s'en rései-vait qu'un.
Je sus plus tard ce qui avait amené Gérard à entreprendre ce journal ; il faisait partie d'une horde de bohèmes, gens d'esprit et de talent qui habitaient à peu près en commun une vieille maison qu'ils avaient découverte dans un amas de bâtisses oubliées sur la place du Carrousel et appelé rue du Doyenné: un peintre... qui depuis devint directeur des postes à Constantinople, Théophile Gautier, qui devint... Théophile Gautier, Ourliac et deux ou trois autres.
Dans ce cénacle , on faisait profession du plus profond dédain pour la littérature marchande et ayant cours; on écrivait des sonnets, des ballades, des virelais ; comme religion, on pratiquait Vhugolâtrie la plus intolérante et la haine des bourgeois ; comme mœurs, des alternatives de frugalité plus qu'ascétique et des fêtes rappelant Assuérus et Sardanapale; comme costume, la barbe en pointe ou en éventail, les cheveux mérovingiens ou rasés, des hauts-de-chausses, des pourpoints, des dagues de Tolède. Gautier, entre autres, avait un certain pourpoint de satin écarlate qui avait produit un effet immense à la première représentatioa d'lfenta;it, représentation où l'on avait à haute voix demandé la mort des spectateurs qui manquaient
i92 LE LIYHE DE BORD
d'enthousiasme et où, un coup de sifflet s'étant fait ' entendre du haut de la salle, les janissaires du parterre avaient crié aux séides du paradis :
— Étouflfez-le, ou jetez-nôus-le I
Gérard^ fils du docteur Labrunie qui n'approuvait pas ses inclinations littéraires, ne voyait son père quHrrégulièrement, mais cependant, tout en agissant à sa tète, resta toute sa vie dans les homes d'un respect touchant pour ce père.
Parmi les lubies du cénacle de la rue du Doyenné, il faut compter la réhabilitation des cheveux rouges et des fortes femmes, des femmes Rubens. Louis Boulanger, peintre de talent, hugolâtre fanatique, entra dans ce complot, et il exposa alors un tableau des « noces de Gamache :» de cent soixante ou quatre-vingts personnages, tous espagnols ou espagnoles ; il ne se trouvait pas une seule chevelure noire ou brune : tout le monde était blond ou roux.
Gérard découvrit un jour, à une représentation d'un théâtre de vaudeville, le vrai type de la femme Rubens , une beauté développée et plantureuse avec des cheveux roux ; il se déclara amoureux, et le devint en effet, en y pensant beaucoup et en se voyant arrêté par des obstacles nombreux. Il lui adressa une foule de sonnets qui n'obtinrent aucune réponse ; à cette époque, un oncle lui laissa ua petit héritage. Gérard s'habilla magnifiquement^ acheta une lorgnette éblouissante, et alla tous les
LE LIYRB DE BORD itfô
soirs, dans l'avant-scène du théâtre où travaillait la belle, Tapplaudir jusqu'au scandale, jusqu'à indisposer le public contre elle.
Cependant, du jour où il s'était déclaré amoureux, il s'était mis à orner selon ses goûts le théâtre de son bonheur futur; l'héritage de l'oncle survenant, il avait acheté de très beaux meubles «: du temps » et a^Qit un moment arrêté dans Paris le commerce du damas d'une certaine nuance en l'accaparant, soit en l'achetant quand il avait assez d'argent, soit en donnant des arrhes dessus quand l'argent manquait; il vint même un moment où, ayant trouvé et acquis un superbe lit en bois sculpté auquel il manquait une colonne, il se mit à la recherche de cette quatrième colonne et alla jusqu'en Italie^ où il finit parla trouver; pendant ce temps-là, la « femme Rubens » ne l'attendait pas et rencontrait quelques aventures successives.
Beaucoup de gens usent leur vie à la recherche du bonheur, qu'ils se figurent comme un seul diamant, comme une énorme perle, comme une fleur de lotus gigantesque, comme « la rose bleue » ; eeux-là seuls sont heureux qui ramassent, l'une après l'autre, de petites coquilles sur les grèves de la mer, qui cueillent le long des prés, là une pâquerette, ici un bouton d'or, un brin de muguet dans les bois, un petit vergissmeinnicht sur le bord du ruisseau.
Gérard n'exigeait pas le gros diamant ; il acçep-.
tait de petites pierres, mais il les voulait toutes à la fois réunies en mosaïques; il attachait aux « accessoires » un tel prix, qu'ils finissaient par prendre la place de l'objet principal ; il me disait, en parlant d'un certain vin quUl aimait et dont je m'étais procuré quelques bouteilles, un jour qu'il dînait avec moi : — Ce vin est bon, mais incomplet; il faudrait le boire dans un hanap, un beau jour de la fin de l'été, presque de l'automne, sur une éminence au bord du Bosphore, au-dessus de la tète une treille dont les feuilles commencent à rougir, le soleil descendant dans la mer, une belle odalisque d'un côté, de l'autre un narguilé chargé de tabac opiacé^ de plus une musique délicieuse; alors ce serait un vin excellent.
En écrivant à un autre ami, lors de la dernière fois qu'il alla à Vienne, qu'il aimait beaucoup, il parle de certain lieu de réunions populaires, — une taverne :
«... Il faut monter plusieurs marches et percer la foule pour pénétrer dans la pièce principale .. La société est fort mélangée, comme nous disons; maïs rien d'ignoble : les costumes sont plutôt sauvages que pauvres...
»... Quant aux femmes, à part quelques Hongroises dont le costume est à moitié grec, elles sont mises, en général , fort simplement , belles presque toutes, souples et bien faites, blondes la plupart et d'un teint magnifique ; elles s'abandon-
LE ilTRB BE BORD 195
neût à la valse avec une ardeur irrésistible...
» A peine l'orchestre a-t-il préludé, qu'elles s'élancent des tables, quittant leur verre à moitié vide et leur souper interrompu.
> La valse finie, on se remet à manger et à boire, et voici que des chanteurs ou des saltimbanques paraissent au fond de la salle... On joue des pièces presque toujours très amusantes^ avec beaucoup de verve et de naturel... ; la pièce finie, les artistes se répandent dans la salle et s'en vont de table en table recueillir les félicitations et les kreutzer; les actrices ou chanteuses sont la plupart fort jolies ; elles viennent sans façon s'asseoir aux tables, et il n'est pas un des ouvriers, étudiants ou soldats qui ne les invite à boire dans leurs verres ; ces filles ne font qu'y tremper leurs lèvres, mais c'est une politesse qu'elles ne peuvent refuser...
9 Tels sont, mon ami, les plaisirs intelligents de ce peuple. Il ne s'engourdit point, comme on le croit , avec le tabac et la bière ; il est spirituel, poétique et curieux comme l'Italien, avec une teinte plus marquée de bonhomie et de gravité.
» Il faut remarquer le besoin qu'il semble avoir d'occuper à la fois tous ses sens et de réunir constamment la table, la musique, le tabac, la danse, le théâtre. >
Gérard, de retour, avisa que les applaudissements isolés , dont la violence avait quelquefois fait chuter la pauvre fille, n'avançaient pas ses
affaires : il pensa que la louange imprimée ferait plus d'effet ; il chercha et obtint un feuilleton dans un journal, mais on lui coupait ses dithyrambes les mieux réussis. C'est alors qu'il prit le parti de créer un journal, où il pourrait se livrer pour elle à ses enthousiasmes les plus lyriques; c'est alors qu'il créa le Monde dramatique; le Monde dramatique dura quelques mois et mangea le reste de l'héritage ; pendant ce temps, j'avais eu le temps d'apprécier l'esprit de Gérard, le charme et la sûreté de son caractère. Chargé de la rédaction en chef d'une des résurrections de ce Figaro dans lequel j'avais débuté, je m'empressai de l'appeler à mon aide.
Gérard m'amena Théophile Gautier et Ourliac ; pendant un an, nous fîmes un journal assez hardi, très indépendant, plein de fantaisie et d'imprévu. Gautier vint demeurer près de moi, qui avais transporté mes pénates rue de la Tour-d'Auvergne, mon dernier logement à Paris ; Gérard, lui, demeurait nulle part et partout ; il avait bien, dans l'île Saint- Louis, un logement où il avait serré son fameux lit, ' un ou deux bahuts ; mais cet ameublement incomplet et d'ailleurs privé de la divinité qui y devait être adorée l'attristait ; il tf y allait jamais : il couchait quelquefois chez moi, le plus souvent dans un hôtel quelconque qu'il trouvait ouvert à l'heure et à l'endroit où il lui prenait envie de dormir, très souvent chez Gautier. L'héritage était alors complètement grignoté ; avec son esprit et son talent '
extrêmement littéraires^ il eût été facile à Gérard de gagner passablement d'argent, mais il se contentait alors de ce que lui rapiK)rtait le Figaro. Quelquefois il arrivait chez moi avec un petit paquet et entrait dans ma chambre; ce petit paquet était une chemise qu'il venait d'acheter : il aimait le beau linge et les chemises à jabot; il donnait celle qu'il quittait à mon Chinois AppoUo Yaraïy en le chargeant de la faire blanchir; il avait fini par avoh* ainsi un certain nombre de chemises éparpillées en dépôt chez trois ou quatre amis. Un de ses plaisirs était de faire des stations à la bibliothèque de la rue Richelieu et de bouquiner sur les quais ; souvent il avait dans ses poches un ou deux volumes dont il venait de faire l'acquisition, mais toujours un nombre infini de petits chiffons de papiers couverts, au crayon, d'une écriture assez grosse, mais très serrée : des notes qu'il pre* nait à la bibliothèque^ sur les quais, en lisant les journaux, en mangeant, en se promenant, en rêvant.
Gautier était surtout poète par la forme qui était charmante ; c'était un ciseleur, un lapidaire, mais quelquefois la matière lui faisait défaut. Il n'avait pas beaucoup d'invention; quand il ne savait quel sujet traiter, il avait recours à Grérard, qui tirait desapoche une poignée de ses petits papiers, dans lesquels Gautier ne manquait jamais de trouver la matièrequ'il, lui fallait, qu'il étendait et couvrait de poudre d'or.
De temps en temps, nous faisions quelques rc<*
crues; c'est à ce Figaro que débutèrent X. Eyma, Aug. Maquet, Frédéric Thomas et quelques autres.
Il dura à peu près un an, et voici comment il finît. Matériellement, il appartenait à un certain M. Fleuriot, qui l'avait acheté de Bohain, auquel était due la résurrection.
Il était sévèr^nent convenu que M. Fleuriot ne s'immiscerait en rien, et sous aucun prétexte, dans la rédaction; il lui était réservé la quatrième page« Une fois ou deux, il glissa des annonces déguisées appelées c réclames i»; ces annonces ont le défout d'être un mensonge et de rendre le journaliste complice payé des vendeurs de n'importe quoi; on y dit : « Nous ne saurions trop recommander ceci -ou cela, » responsabilité que je ne voulais pas prendre. Je me plaignis; je rappelai nos conventions. M. Fleuriot promit de se renfermer, à l'avenir, dans ses limites; mais il n'en tint aucun compte.
Je vis un jour paraître en belle place un article assez long, ridiculement louangeur, sur je ne sais quelle denrée, où l'on me faisait prendre la parole : € Nous avons vu et admiré, etc. s) Je mis le lendemain : € Erratum. C'est par erreur qu'on a inséré hier dans le Figaroy 3^ page, i^ colonne, une platitude ridicule et déshonnête, commençant par... et finissant par... Je n'ai ni vu ni admiré la chose en question. »
M. Fleuriot ne dit rien; mais après un certain intervalle, à la suite de je ne sais quel trafic, il
glissa un autre article, politique cette fois, et tout à fait contraire aux idées que nous avions émises. Je fus averti pendant la nuit par un ami que j'avais mis à la correction des épreuves; je me transportai à l'imprimerie de la rue Coq-Héron ; je m'assurai de la chose ; le journal était composé et corrigé ; on allait le tirer; les quatre c formes » étaient € sur le marbre » ; on allait les prendre pour les porter à la presse ; je fis suspendre l'opération et envoyai demander M. Fleuriot, qui demeurait en face de l'imprimerie ; il se fit fort presser pour s'habiller et descendre ; cependant on insista, et il vint.
— Monsieur, lui dis-je, vous vous obstinez à enfreindre nos conventions.
Je pris une forme et la jetai violemment h terre y les caractères, désemprisonnés, s'éparpillèrent.
Je pris une seconde forme :
— Monsieur, votre conduite n'est ni juste ni honnête.
Je jetai la seconde forme, dont les caractères prirent la même liberté.
Je pris la troisième forme :
— A dater d'aujourd'hui, vous ferez votre journal vous-même ; mes amis et moi nous nous retirons.
Et la troisième forme suivit la seconde.
— Quant à la quatrième forme, consacrée aux annonces, elle vous appartient, et je la laisse intacte.
Le journal ne parut pas le lendemain; le surlendemain, il parut avec notre lettre collective de démission, dont j'exigeai l'insertion ; il se traîna quelques mois et disparut.
Gérard et Gautier entrèrent h la Presse; nos autres collaborateurs étaient lancés et se casèrent, facilement.
C'est alors que je résolus de marcher seul et que je commençai les Guêpes.
OiRARO DB NKRVAL EN ORIBITr. — DU CAMP DBS TARTAREB. — LA FBMMB RUBENS. — DÉSAPPOINTEMENT. -— MOHFOU. — A. DUMA8. — LE HACHICH. — AJA8S0N DE ORANDSAONE. — THÉORIE SUR LA COULEUR BLEUE. — ACCÈS DE POLIE. — VICTOR RUOO SOPHISTIQUEUR DE VIN. — DIEU EST MORT. — NADAR. — CHARLES RETBAUD. — LIREUX. — BABAUD- LARIBIÈRE. — MORT DB GÉRARD. — UN ROMAN SANS DÉNOUEMENT.
Gérard avait l'amour du nouveau, la passion des voyages; rien de si charmant, mais se dirigeant déjà vers le vertige, que son Voyage en Orient
Je ne sais si c'est à la suite de ce voyage ou d'un autre qu'il m'écrivit la lettre que voici :
« Ettingen.
» Mon cher Karr,
» Tant il est vrai qu'on revient toujours à Paris I Me voici à douze lieues de Strasbourg, à quatre lieues de Bade, entre l'hôtel du Soleil et l'hôtel du Corbeau ;k présent, si vous m'avez écrit, je n'en sais rien ; voici le plus pressé.
» Je viens de traverser à pied le Wurtemberg et le duché de Bade ; je vous prie de n'en rien dire, mais c'est comme cela.
)) Alors, à Strasbourg, je donnerai des arrhes h Laffite et Gaillard, et, arrivant à Paris, il faudra que je traîne quelque garçon de l'établissement après moi, pour payer le reste; il faudrait donc m'avoir l'argent nécessaire, dussiez-vous le voler! comprenez-vous la position?
» Or, j'ai renvoyé des masses de copie dont je n'ai pas touché un sou ni un kreutzer; il se trou*^ vera un peu d'argent dans tout cela, si la littérature vaut quelque chose à Paris, encore ce dont je doute fortement ; si vous m'avez envoyé quelque argent par quelques banquiers, hâtez-vous de leur écrire pour qu'ils fassent revenir les fonds, si fonds il y a ; mais j'ai bien peur qu'il n'en soit de même que de ma culotte.
» Je reviens donc ; pardonnez-moi l'ennui que je vous ai causé déjà et la peine que je vous donne encore ; je devais être bien assommant de si loin ; il faut dire que, à Vienne, on est comme dans un four : on ne fait rien, on est bouché ; ville charmante d'ailleurs, et qui se sauve par les femmes en nous perdant.
» Je viens de faire à pied dix lieues par jour, pendant trois jours ; je m'y fiais assez ; cependant j'ai peur que cela ne me coûte plus cher que par les voitures, mais c'est une idée que je voulais satisfaire à tout prix; n'en parlez pas surtout, cela nuirait à ma considération actuelle.
» Je vois avec plaisir que nous avons encore des
amis au ministère; plaise à Dieu qu'ils nous soient bons, car le besoin des picaillons se fait beaucoup sentir I Pourquoi Ourliac a-t-il perdu son Constitutionnel 9 Et Théo ? que fait ce crétin ? Je parie que je vais les trouver tous engourdis comme des hannetons auxquels il faut écraser les pattes pour les réveiller; moi, je suis assez guilleret; le vin de tous ces pays n'est pas mauvais et n'est pas cher.
» J'apprends encore qu'on va jouer la pièce de Balzac; je regrette bien de ne point arriver assez tôt.
3 II doit vous aller voir un jeune Allemand nommé Weill ; traitez-le bien : c'est un ami. Il est rédacteur de presque tous les journaux allemands et y mettra tout ce que vous voudrez ; adieu ! pensez surtout à l'argent et à Laffite. Je serai à Paris le 15 ou le 16; mettez les çapitauî chez votre portier si vous sortez; avertissez Théo; vous comprenez bieii la position, hem? J'en ai vu de plus cruelles ; mais il me semble qu'à Paris des jours plus doux vont luire désormais.
f A vous de cœur!