GÉRARD
Je Fai vu plus d'une fois partir de Paris avec cent cinquante francs ; une fois en Allemagne, il allait trouver les journaux, et, comme il savait parfaitement l'allemand, il leur donnait des articles sur la France, toujours bien accueillis et assez bien payés; c'est dans une de ces situations qu'il
m'écrivait un jour de Vienne ou de Berlin : « On m'a demandé ici des renseignements sur les écrivains français contemporains; vous m'avez rapporté deux cents francs pour votre part ; cette considération vous fera me pardonner, j'en suis certain, quelques détails peut-être un peu intimes. »
J'ai retrouvé il y a quelque temps une autre lettre ; je ne l'ai pas sous la main aujourd'hui ; elle était datée
a: Du camp des Tartares.
j) Pour le moment, tout va bien; j'ai encore quinze francs ; mais je ne vous cache pas que j'ai commencé hier à me préoccuper de l'avenir. »
• Donc les jabots avec diamant, les riches lorgnettes, les sonnets, les articles de journaux, le monde dramatique n'ayant pas avancé les affaires de Gérard auprès de la « femme Rubens », il songea à lui écrire un rôle ; elle venait de passer •des théâtres secondaires à l'Opéra-Comique ; il porta à Alexandre Dumas le sujet de Piquillo, qu'ils traitèrent ensemble et dont Monpou fit la musique; je pris alors le parti d'intervenir : je révélai à Dumas la passion de Gérard. Dumas me dit : — C'est bien, l'arrangerai cela! Et... il l'arrangea ; mais ce fut un désappointement ; ses vœux furent comblés dans une chambre meublée de vulgaire acajou, avec des tentures à la mode du jour; il n'y retourna pas, c'était un rêve fini, et il se remit à voyager.
Je ne sais quel ministre ami lui donna une mis-
sion : il s'agissait d'aller étudier en Allemagne c la question du sel »; il resta quelque temps à Vienne, alla dans le monde et fut accueilli avec une grande bienveillance, très justifiée par la grâce de son esprit et l'aménité et la distinction de ses manières; il en fut d'abord enchanté, puis troublé, et revint en France persuadé que M. de Metternich le persécutait; il s'était à la même époque occupé des livres des illuminés; il avait essayé de l'opium, du bachich, etc.
Parlons un peu du hachich ; un jour, je fus invité à déjeuner avec diverses autres personnes par un savant qui faisait alors de nombreuses publications pour vulgariser, par le bon marché, les sciences utiles, Ajasson de Grandsagne.
Ajasson ne se mêlait pas de politique, ne servait pas et surtout ne harcelait pas les ministres; personne ne lui vint en aide; il devait, dans sa tentative, se ruiner, et il se ruina.
Le but de ce déjeuner chez Ajasson était, d'expérimenter le hachich. Nous étions peu nombreux, — une demi-douzaine, je crois, entre lesquels Gérard, Théophile Gautier, un de ses amis peintre fort spirituel qui écrivait à l'occasion et qui s'appelait Boissard, et un ou deux autres ; lé déjeuner fut assez gai; quant à la drogue, elle nous fut donnée en infusion comme du thé, vers la fin du déjeuner. Je remarquai qu'on sonnait fréquemment chez Ajasson ; cette sonnerie répétée m'iatrigua uu 12
et m'inspira quelques soupçons, qui se trouvèrent confirmés lorsque nous quittâmes la salle à manger pour aller au salon ; c'était dans une de ces vieilles maisons aristocratiques de Hle Saint-Louis, — un immense salon avec des boiseries et des trumeaux ; nous trouvâmes au salon une dizaine de personnes parmi lesquelles Esquirol, le célèbre médecin des fous.
Je compris que nous étions en exhibition, et j'en sus mauvais gré à Ajasson, en dehors de la science le meilleur homme du monde. Je ressentais déjà quelques symptômes singuliers^ mais je me dis : « Si la volonté d'un homme est guelque chose, je vais échapper à Fexpérience et aux observations : je vais m'asseoir dans un coin ; je ne bougerai pas, et je ne parlerai pas.
L'influence du hachich commença bientôt à se manifester de façon très différente chez plusieurs d'entre nous : un jeune homme montait sur une table et prononçait avec volubilité et enthousiasme des discours aussi privés de suite que de sens ; Boissard pleurait à chaudes larmes et s'écriait : — Ne me dérangez pas, je suis si heureux I Gautier se mettait la tête sous un coussin et essayait en vain de comprimer des accès de rire fou. Gérard, avec son doux sourire, faisait des concetti et des madrigaux en vers improvisés.
Pour moi, je réussis à ne pas « bouger » et à ne pas parler; mais je n'en étais pas moins sous une in-
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fluetice étrange ; deux de mes sens avaient pris un développement et une faculté inimaginables ; j'entendais clairement ce que se disaient bas à l'oreille deux personnes à l'extrémité de cet immense salon, absolument comme si elles eussent parlé à haute voix; j'entendis Esquirol dire à voix très basse : — Il ne serait pas sans danger pour la raison d'user souvent de cette substance.
Ce salon, tout grand qu'il était, gênait mon regard, dont je sentais la pointe repoussée douloureusement par l'obstacle des murailles. Je fis demander une voiture et rentrai m'enfermer chez moi, où je pus dépouiller mes vêtements, qui me gênaient horriblement et que j'aurais, je crois, fini par ôter publiquement. On m'a dit que Boissard avait tristement réalisé la prédiction d'Esquirol : il prit goût adx effets du hachich et de l'opium et est mort jeune, dans un état d'épuisement et d'hébétement.
J'ai craint dans le temps que Gérard, qui aimait le bon vin,. les vins littéraires surtout, c'est-àdire les vins célébrés par les poètes, le vin de Syracuse, le vin du Rhin, peut-être le Falerne, etc., et leur demandait parfois un peu d'oubli ou d'excitation, ne se soit abandonné à l'usage de l'opium ; il fumait beaucoup, mais je ne l'ai jamais vu ivre.
Au retour de sa mission à Vienne, d'où il avait envoyé, m'a-t-on assuré, à « son » ministre des rapports très bien faits, on commença à voir beau
coup d*exaltâtion, de trouble, de confusion dans ses idées ; un matin, il vient chez moi ; j'étais dans le jardin; nous causons en nous promenant; rien d'anormal en commençant, puis tout à coup :
— Dites-moi, Karr, avez-vous de l'éloignement pour la couleur bleue ? .
— Nullement.
— Oseriez-vous en porter?
Je lui fis voir ma vareuse, qui était bleue.
— Oui, je le supposais; vous pouvez porter du bleu; mais Théophile ne s'en aviserait pas. Quant à ce drôle d'Ourliac, ça lui est sévèrement défendu; j'ai aimé le bleu autrefois, mais maintenant il me gêne, non pas sur les autres ; au contraire, ça me fait plaisir de regarder votre vêtement bleu, mais je ne le mettrais pas volontiers, et c'est très fâcheux; le bleu aune excellente influence... donnezmoi quelque chose de bleu, je le mettrai dans ma poche : ne le voyant pas, je pourrai le garder... et... ça me fera du bien.
J'allai lui chercher un foulard bleu, qu'il enfonça au plus profond d'une de ses poches; peu de jours après on dut le conduire chez le docteur Blanche; d'abord il parlait beaucoup de M. de Metternich et de ses mauvais sentiments; deur mois après, il sortit guéri.
Mais quelques mois plus tard je reçus la lettre que voici de Weill, c ce jeune Allemand » qu'il m'avait envoyé quelques années auparavant :
« Mon cher monsieur,
: » Je ne sais pas comment vous avez trouvé Gérard.
» Après une conversation de quatre heures que j'ai eue avec lui, je dois vous dire qu'il est loin d'être guéri et que c'est ainsi qu'il a parlé la veille de son attaque. ^
» Votre dévoué,