‹ Le livre de bordChapitre 25 sur 44 · A. WEILL · texte numérisé non relu

A. WEILL

» P. S. — Cela me mènerait trop loin si je voulais vous énumérer les choses qu'il m'a dites, car il me dit d'ordinaire plus qu'à un autre; mais malheureusement ces choses prouvent que sa raison a encore besoin de nous, car elle est encore dérangée. »

Cette fois^ on le mît dans une maison de santé à Paris ; dans cette seconde maladie, il se présenta un singulier phénomène : il ne se rappelait que la dernière syllabe des mots et parlait avec volubilité, en se servant seulement de ces terminaisons.

Un jour, je reçus une lettre du directeur de cet établissement^ ott j'allais le voir de temps en

temps. '^

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« Monsieur, me disait-il, M. Gérard de Nensaâ va mieux et est très probablement en voie de guérison; sa situation cependant exige encol'çlfcte grands ménagements; il a depuis quelque» i<km

un désij qui l'obsède : il veut aller dîner chez vous; je le ferai accompagner; ayez soin que le dîner ne comporte rien d'excitant ; il ne cdnsentirait que difficilement et avec chagrin à mettre de l'eau dans son vin; il vous faudrait donc préparer, comme nous faisons ici, du vin mélangé d'eau par moitié dans des bouteilles cachetées : il ne s'en aperçoit pas. »

Le dîner se passa très bien; mais, quelques jours après, Victor Hugo arrive chez moi de très grand matin; il a reçu du directeur de la maison de santé une lettre semblable à la mienne.

Gérard veut absolument aller dîner chez lui; suivaient les mêmes recommandations.

— Quant au vin, disait le médecin, demandez conseil à M. Karr, qui s'est très bien tiré d'affaire.

— Donc, me dit Hugo, c'est aujourd'hui que notre pauvre Gérard vient à la maison; soyez-y de bonne heure; nous préparerons le vin ensemble.

Gérard vient , cause très sagement ; nous le plaçons entre nous deux pour boire comme lui et avec lui le contenu de nos bouteilles cachetées et roulées dans la poussière pour leur donner un air de vétusté; on vient à parler des choses de l'époque, du désordre moral des esprits; on cherche les causes, les remèdes.

— Les causes, dit Gérard, je les sais, je les sais seul; le remède, il n'y en a pas. Quant aux causes, quoiqu'il ne me soit permis de les communi-

quer à personne, je vais vous les révéler, sous condition que vous n'en répéterez rien au dehors.

Et il ajoute d'un air tristement et solennellement sérieux, et avec l'accent d'une conviction profonde :

— Dieu est mort.

Vient le moment de retourner à la maison de santé; on appelle le domestique qui l'avait amené.

J'accompagne Hugo, qui le conduit jusque sur l'escalier, en lui disant :

— Ne tardez pas à revenir.

Gérard nous serre les mains et nous dit :

— Et si Ton croit que j'ai pris pour du vin ce qu'on m'a fait boire ce soir, on se trompe beaucoup.

Puis il descend rapidement l'escalier, suivi de son garde.

Il guérit cependant encore cette fois.

Et lorsque, en 1848, je revins à Paris faire le journal à un sou que j'appelai simplement le Journal pour lutter contre les élucubrations empoisonnées de Prudhon et de quelques autres, je m'empressai de chercher Gérard, qui, pendant plusieure mois, m'aida avec assiduité, avec talent et surtout avec affection.

Il m'amena Félix Tournachon, si connu depuis 'sous le nom de Nadar, qui revenait d'une expédition contre l'Allemagne et la Russie; ils étaient partis, je crois, une douzaine, et ne réussirent pas à ébranler les deux colosses; au contraire même,

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ils subirent un emprisonnement et un internement à Eisleben pendant quelques semaines. Tournachon se chargea des c faits divers » dans le journal, mais Gérard le tenait sous^une surveillance sévère; il avait, je n'ai jamais su pourquoi, une profonde antipathie contre Lamartine, peut-être pour ne ravoir pas soutenu dans son expédition en faveur de la Pologne; toujours est-il qu'il se relevait la nuit pour venir glisser quelques lignes agressives contre Lamartine, lignes que Gérard ou moi, qui étions en défiance, nous réussissions toujours à supprimer. En politique, il professait les opinions les plus violemment anarchiques; excellent garçon, du reste, spirituel, honnête, et très dévoué à ses amis ; plus d'une fois depuis, il m'a dit à moi-môme : t Je vous déteste politiquement parlant, à cause de c certaines mauvaises petites phrases » qui c nous » font plus de tort que vous ne croyez. » A quoi je lui réponds : t — J'en suis enchanté et je le fais exprès. » Il m'a toujours témoigné les mêmes sentiments et un souvenir très touchant du bon accueil que je lui ai fait en ce temps-là; depuis, il a créé un important établissement de photographie, puis il s'est occupé de la direction des ballons et a publié de son ballon le Géant un naufrage dans l'air où il -a failli périr; c'est un des plus émouvants récits que j'aie jamais lus.

Gérard n'avait jamais consenti à aucun prix à c s'attacher » à un journal, pour ne pas aliéner son

indépendance et sa religion pour les divinités romaines, abeane et adeone, qui présidaient au départ et au retour ; Gérard, par amitié pour moi, s'accrocha au Journal tant qu'il dura, comme un « lepas au rocher », wcricep Xewaç, selon l'expression d'Aristophane ; quelquefois il m'arrivait d'être exténué; c'était une rude besogne à cette époque qu'un journal quotidien à fiiire entre très peu de rédacteurs ; nous n'avions avec nous que Charles Reybaud, Lireuxet Babaud-Laribière, alors député, mort depuis, préfet des Pyrénées-Orientales; le plus souvent, je ne mangeais qu'une fois par jour, après minuit, lorsque le journal était sous presse; parfois il me prenait de violents accès de nostalgie de la mer et de mon jardin; c'était Gérard qui s'apercevait de cet état et me disait :

— Allez déjeuner chez vous, et soyez tranquille.

Je partais le soir à c.ize heures, le journal fait; j'arrivais à Sainte- Adresse à cinq heures du matin; je faisais le tour de mon jardin, je visitais ma cabane du bord de la mer et mes bateaux, je déjeunais, et après quelques heures de séjour je repartais pour Paris, où j'arrivais à six heures du soir, voir en épreuves les articles faits et reçus par Gérard, et écrire la part que je m'étais réservée, parfaitement reposé par ce voyage de cent vingt lieues en quelques heures.

Dans ces circonstances, qui se renouvelèrent plusieurs fois, Gérard sermonnait Nadar, qui lui-

même me Ta raconté depuis, h peu près en ces termes :

— As-tu de l'amitié pour Karr? disait Gérard.

— Oui, répondait Nadar, et très sincèrement.

— Eh bien, il faut le montrer aujourd'hui; il est nerveux, il a besoin de se reposer en faisant cent vingt lieues en chemin de fer; nous allons à nous deux le remplacer pendant son absence de quatorze heures.

Et tous deux passaient la nuit couchés sur des tables à FimprlmeVie.

J'étais hors de France, lorsque, en 1855, Gérard, dont les idées s'étaient encore une fois troublées, fut trouvé un matin pendu à la porte d'un bouge de la rue de la Lanterne.

On n'a jamais su s'il s'était pendu lui-même ou s'il avait été assassiné par les hôtes de ce faudis, où il se plaisait depuis quelque temps, par une des aberrations de ce brillant et charmant esprit, à aller étudier les mœurs. Cette dernière hypothèse, d'un assassinat, serait détruite par cette circonstance qu'on m'a affirmé qu'on avait trouvé autour de son col un cordon de soie ayant appartenu à la femme qu'il avait aimée d'un amour si étrange et si fantastique.

Il avait d'ailleurs, en ce moment-là, un sujet de chagrin qui peut l'avoir désespéré; il avait commencé dans une revue une très jolie nouvelle, qu'il ne pouvait plus finir, ses idées s'embrouillant

comme un écheveau. C'est une triste mort, à laquelle aujourd'hui encore je ne puis penser sans une vive émotion.

Gérai'd a beaucoup écrit sous divers pseudonymes, à cause du peu d'approbation que donnait son père le docteur Labrunie à ses goûts littéraires ; son nom de Nerval, qu'il a fini par garder après avoir porté celui de lord Pilgrim, de Fritz, d'Aloysius, etc., est un de ces pseudonymes.

C'était un esprit très original, très littéraire, très distingué, très fin, et il est juste de lui assi«gner un des premiers rangs dans la littérature de notre temps.

Il fut toujours entouré de sincères et étroites amitiés, et j'ai vu Théophile Gautier, qui, du reste, était un excellent cœur, pleurer à chaudes larmes loi^s des premiers accès de folie du malheu^ reux Gérard.

Quant à Gautier, puisque son nom se trouve ici, je ne sais rien que tout le monde n'ait su; j'ai peu vécu avec lui; sa vie a été douce, paisible, hett-^ reuse; je retrouve seulement deux lettres de lui, écrites à deux époques différentes, prasque aux deux extrémités de sa vie littéraire.

« Vous m'avez dit hier que vous viendriez me voir ce matin ; il serait peut-être plus honnête que, voulant vous parler, j'allasse vous trouver moi^ même; mais il appartient à celui dont les bottes

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ne sont pas percées d'aller voir celui que sa chaussure abandonne lâchement; cette condescendance peut seule lui faire pai^donner un luxe si effroyable^ qui ne saurait s'acquérir qu'en buvant à pleins godets la sueur du peuple et en se vendant au pouvoir.

» Tout à vous.

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